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 Article publié le 1er février 2011.

oOo

L’asphalte de la rue Saint-Martin fondait littéralement à cette heure sous les rayons du soleil.Un rideau de vapeur s’en dégageait qui arrachait presque des larmes aux piétons. La sueur coulait des visages brûlés par la canicule et inondait les vêtements. Du bidonville,un ruisseau noirâtre et nauséabond filait dans le caniveau, charriant des sachets vides.Le ruisseau disparaissait au bas de la rue,dans un virage, masqué là par un énorme et affreux tas d’immondices que survolait un nuage de mouche, attiré par les relents qui en émanaient. Lorsqu’une camionnette bondée de passagers s’en approchait de trop près en prenant le virage,le nuage se dispersait en de petits points noirs puis se reformait rapidement pour repartir à l’assaut du monticule .

 Des gamins sales,le visage caché par un mouchoir noué derrière la tête, fouillaient aussi les détritus, disputant aux mouches les restes de repas qui y avaient été jetés.Ils en retiraient aussi des habits en lambeaux, de vieilles chaussures éculées, des jouets tordus,des débris d’appareils électroniques .Parfois,ils y ramassaient aussi des préservatifs remplis de semence.Se les montrant alors,ils mimaient avec un sourire coquin l’usage qui en avait été fait.Rien n’était trop bon pour eux ;ils iraient les nettoyer dans le ravin plus bas et le soir venu,ils s’en serviraient à leur tour avec les putes crève-la-faim qui grouillaient sur le pont.Trop pauvres pour s’acheter des préservatifs, ils se débrouillaient comme ils le pouvaient.

 Un énorme camion vert s’approcha dans un grondement de moteur fatigué.Les gamins s’enfuirent.Deux hommes en descendirent.Bientot,ils balançèrent sans un mot plusieurs sachets noirs dans le tas d’immondice.Certains,percés de trous suintaient un liquide poisseux qui coulait sur leur jeans.D’autres se déchiraient alors qu’ils les soulevaient et plusieurs draps maculés de sang s’étalaient dans la boue noirâtre.Les deux individus échangèrent un regard de dégoût. Ils se hâtèrent de se débarrasser des derniers sachets pour repartir.Lorsque le camion disparut derrière une épaisse fumée bleue , les gamins qui observaient à distance bondirent de leur cachette et commencèrent à fouiller les nouveaux colis.Triomphalement,ils firent l’inventaire :des couvertures tâchés d’urine et de sang provenant sans nul doute d’un hôpital, des pochettes de solutés vides, des carrés de gaze encore brunes de Bétadine…Les mouches,flairant l’aubaine avaient redoublé d’ardeur et les gamins devaient agiter les bras vigoureusement pour les chasser.

 Affeny se gratta le bras gauche ;la sueur lui piquait la peau.Avec cette chaleur,quelqu’un finirait par s’évanouir,se dit-t-elle.Assise devant son étal, elle contemplait les articles hétéroclites qu’elle vendait là, à la porte de sa bicoque.Des bibelots,des montres,des bracelets,des boucles d’oreille,des jouets jaunis par la crasse,des serviettes,des tapis aux couleurs vives, évoquant des pays de l’Amérique centrale :Nicaragua,Honduras. « Avant,c’était pire,se dit-elle.Heureusement qu’il y avait eu cet homme ! ».Son commerce,quelque mois auparavant n’avait pas fière allure.Tout était trop usé ou trop sale ;elle peinait à écouler ses misérables toques aux habitants du quartier.Ceux-là,quoiqu’ils fussent pauvres, dédaignaient sa marchandise.En dépit du plus beau sourire dont elle s’efforçait de les gratifier,des prix dérisoires qu’elle leur proposait,ils préféraient aller au bas de la ville.

 Affeny repoussa de la main une grosse mouche qui poussait l’insolence jusqu’à se poser sur sa joue.L’insecte tourbillonna sous l’énorme parasol rouge qui la protégeait du soleil,se heurtant au tissu rude en faisant un bourdonnement épouvantable. Affeny réussit à l’éloigner d’un mouvement circulaire de la main ;elle heurta le manche du parasol qui faillit tomber. « Peste,fulmina-t-elle.On n’est jamais en paix avec ces sales bestioles. »Elle détourna la tête et cracha dans le caniveau. « J’espère bientôt quitter cet endroit pourri…pour toujours ».

 Une fillette s’approcha de son étal.

 - Bonjour,man’ Affeny,salua-t-elle poliment.

 -bonjour ma fille, répondit-elle. Que veux-tu,là ? 

 La gamine,une gringalette aux cheveux roux marmonna en désignant un serre-tête rose :

 -ma marraine m’envoie acheter ça.

-et bien,ce sera soixante gourdes !répondit Affeny.

 La fillette paya.Affeny leva les billets au-dessus de sa tête et les examina au soleil,sous toutes les coutures ;la fausse monnaie circulait en grande quantité ces jours-ci,il fallait sans cesse être sur ses gardes.Elle plia soigneusement l’argent qu’elle fourra dans une bourse de cuir cachée dans son soutien-gorge.La gamine ne partait cependant pas.Elle lorgnait une jolie montre-jouet. Affeny s’en aperçut.

 -tu veux ce jouet-là ?

L’enfant ne répondit pas mais dans ses yeux,Affeny lut la réponse .Pour sûr qu’elle aimerait bien l’avoir mais sa marraine ne lui avait donné que l’argent du serre-tête.Elle trépignait de désespoir, se tordant les doigts sous l’œil de la vendeuse.Affeny se sentit fondre devant tant de candeur.Les affaires étaient les affaires mais elle ne perdrait rien en procurant un peu de bonheur à une petite fille que la vie ballottait rudement.

 -prends-la si tu veux.

 -c’est vrai ?demanda la fillette.

 -oui,tu peux.Allez,prends cette montre.Je te la donne. »

 La gamine la prit.Un regard éperdu illuminait son visage émacié par la faim. Déjà ,elle mettait la montre à son poignet quand un doute traversa son esprit.

 -tu vas le dire à ma marraine ?demanda-t-elle,anxieuse.Elle ne voudra pas la payer…

 -je t’ai dit que je te l’ai donnée ! lui répliqua Affeny.Elle est à toi. 

L’enfant parut rassurée.D’un pas léger, elle s’éloigna ,balançant joyeusement ses longues tresses.Affeny se sentit bizarre.Elle s’étonnait de sa soudaine générosité à l’égard de cette domestique,elle d’ordinaire si dure.Peut-être qu’après tout se donnait-elle bonne conscience ?Elle aspirait vivement à quitter ce ghetto pourri et se battait férocement pour cela.Elle s’était forgée une réputation de commerçante impitoyable,retors,ne vendant jamais à crédit et qui n’acceptait pas de billets sales ou déchirés .Peu aimée dans le quartier,elle avait fréquemment maille à partir avec ses voisines qui comme elle ,faisaient du commerce informel.C’étaient alors d’épouvantables joutes verbales où les pires insanités pleuvaient de part et d’autre.Et Affeny avait la langue des plus « sales » quand on s’en prenait à elle.Ses injures foudroyantes clouaient le bec de plus d’une commère pourtant pas catholique.

 Une silhouette apparut sur la route.C’était Carline,sa fille.Ses longs cheveux,teints en mauve ,ondulaient doucement sur ses épaules nues.Elle passa près de sa mère :

 -bonsoir mère.

 -bonsoir ma fille. 

 Elle s’arrêta pour épousseter ses sandales couvertes de poussière.Elle était belle,les yeux d’un noir profond,les lèvres pulpeuses,la taille souple,des hanches généreuses qui tournaient la tète de tous les hommes qui la voyaient.C’était la reine du quartier.Si sa mère comptait de nombreux ennemies dans le voisinage,Carline,elle jouissait du respect et de l’admiration de tous.Les jeunes filles l’enviaient pour sa beauté,ses formes plantureuses et recherchaient son amitié avec empressement.Ses avis sur tel jeune homme passait pour une sentence irrévocable auprès d’elles.

 Sa mère la dévisagea avec méfiance .Elle demanda,hargneuse :

 - où t’étais encore passée ,cette fois,hein ?

-je n’étais pas allée bien loin,maman.

-ce n’est pas une réponse ,petite gueuse !Réponds-moi donc !

-c’est rien maman,je t’assure.J’étais allée voir Gina.

-qu’est-ce qu’elle a encore Gina ? demanda Affeny,toujours soupçonneuse.

-une fièvre…depuis deux jours. 

 Le regard d’Affeny la fouillait férocement ,elle baissa les yeux.

-va manger lui lança-t-elle.

-oui maman.

 Carline était une fille docile.Ou disons mieux,Affeny la tenait bien en main.Elle avait tellement vu de jeunes filles du bidonville, sitôt pubères mal tournées qu’elle s’était juré de ne pas lésiner sur les coups de bâton.A présent,là où les autres avaient déjà un ou deux gosses et entamaient précocement la longue marche vers la déchéance ,Carline était une superbe créature aux formes sculpturales qui,si elle manœuvrait bien,lui servirait de porte de sortie dans l’enfer du bidonville où elles vivaient.

-il sera bientôt trois heures.Mr Terblanche ne va pas tarder à arriver. Dépêche- toi d’aller te préparer.Il est hors de question que monsieur le Blanc Français te trouve n’importe comment.

-maman,tu m’étouffes a la fin avec ta « prévenance » dès qu’il s’agit de lui.

-je ne suis pas…et puis,tu voudrais qu’il te voies avec tes cheveux en désordre.

-qu’est-ce que cela ferait ?demanda Carline.Il me dit souvent qu’il m’aime quand je suis simple,sans maquillage.

-c’est ce qu’il prétend .C’est ce que tous les hommes prétendent ,ma chère, rétorqua Affeny,mais à la vérité ,ils n’aiment pas les femmes à la mise négligée. Fussent-elles reines !

-à la fin,maman,je serais tentée de te demander si tu ne préfèrerais pas ma place.Tu mets tant d’intérêt à cette affaire.

 Affeny la considéra quelques secondes.Carline se tut,craignant une éventuelle colère de sa mère.Celle-ci détourna la tête avec rage.

-ce que t’es stupide,ma fille !lança-t-elle.

 Puis,se dominant,elle demanda :

-qu’est-ce que tu vas te mettre ? 

 Carline,penaude rentra dans la maison.Elle en ressortit,tenant dans chaque main un chemisier bleu à carreaux et un jeans bleu.Sa mère approuva de la tête.Cela devrait aller. 

 

 Une Honda blanche s’engagea sans ralentir sur les nids de poule qui parsemaient la chaussée .Elle passa dans une mare noirâtre ,éclaboussant un piéton attardé devant une banque de lotto.L’infortuné se retourna vivement pour protester mais en apercevant un Blanc derrière le volant,il lui lança toute sortes d’injures,le traitant au passage de sale cochon de blanc raciste.Le conducteur n’y prêta pas attention,il continua son chemin pour s’arrêter une trentaine de mètres plus loin devant la maison d’Affeny.

  Mr Terblanche avait les cheveux et la barbe blonds, des yeux bleus et une taille imposante qui lui donnait l’aspect d’un viking. Ajouté à cela qu’il était maigre et d’une timidité presque maladive.Il frappa à la porte. Affeny apparut comme par enchantement, un radieux sourire aux lèvres.

-bonjou’ msieu Terblanche.

-bonjour mme Affeny. »

 Terblanche avait apporté plusieurs paquets. Affeny offrit de l’en débarrasser. Il refusa gentiment.

-c’est pour mlle Carline,dit l’homme.

-ah !fit Affeny,dans ce cas vous les donnerez vous-même à Carline… 

 Elle l’introduisit dans le salon exigu.Le Français s’assit sur le canapé et contempla la pièce d’un air satisfait.Les meubles,les tableaux,les gravures,le tapis,c’était lui. Après sa première visite,il avait noté l’état déplorable du salon.La pauvreté y transpirait presque,se souvenait-il.Pour impressionner la mère de Carline,il avait remplacé tout le mobilier et avait leur avait même payé une nouvelle couche de peinture.Affeny n’en revenait pas.

 Il en était la de ses souvenirs lorsque Carline apparut ,telle une madone noire.Son chemisier, boutonné à mi-poitrine s’évasait sur deux superbes seins contenus à grande peine par un soutien-gorge transparent ;son jeans moulait avantageusement ses courbes et elle s’avança vers le Français dans un déhanchement qui la mit aux abois tout bonnement.

-bonsoir monsieur Terblanche,fit-elle.

-euh…bonsoir…Carline.Je croyais vous avoir demandé de m’appeler Jean.

-alors bonsoir Jean.

 Terblanche la contemplait. Extrêmement désirable.C’était une très belle noire,se dit-il.Et à chaque visite,elle le surprenait toujours agréablement.Elle lui tendit une main fine où tintait un magnifique bracelet soufflé d’or.Une bague en argent brillait à l’un des doigts.Deux grandes boucles d’oreilles couleur d’acajou pendaient de chaque côté de son cou.Il reconnut la ses précédents cadeaux.

-je vois que vous vous êtes enfin décidée à porter mes présents, mlle Carline.

-vous y teniez tant.Ce bracelet me va bien ?Vous trouvez ? demanda-t-elle d’une voix pleine de langueur.

 Ces lèvres pulpeuses, fardées de rouge se déformaient avec tant de grâce que Terblanche en devenait presque etourdi.Cette fille l’attirait fatalement.

-je vous ai apporté de nouveaux cadeaux mlle Carline,dit-il.Ils sont dans ces paquets.Voulez –vous les voir ?

-plus tard…commença-t-elle.

-non,je voudrais vous les voir essayer maintenant,je vous en prie,reprit le Français.

-bien,dans ce cas… 

 Carline prit les paquets et les défit.Elle en retira plusieurs magnifiques robes.Une exclamation de surprise jaillit de ses lèvres. « Merci ! » fit-elle, en sautant au cou du Français.Elle se précipita dans sa chambre pour en enfiler une.Elle se regarda dans la glace.Magnifique !Elle lui allait parfaitement !Terblanche avait du goût, incontestablement !

 Elle revint avec la robe.Le Français était ravi.Elle défila pour lui.Puis quand elle se fut sentie rassasiée de contentement,elle s’assit en face de lui.Sa mère entra et vint deposer sur la table devant eux un plateau avec deux verres remplis de soda.Elle jeta un coup d’œil à la robe de sa fille puis se retira sur la pointe des pieds sans rien dire.Carline prit un verre et invita Terblanche à en faire autant.Ils burent lentement.

 Lorsqu’ils déposèrent leur verre,Terblanche inspira profondément et d’une manière si théâtrale que Carline faillit éclater de rire.

- Excusez-moi,mlle Carline.C’est que je suis ému et…j’ai quelque chose de très importante à vous demander.

-c’est concernant la dernière fois ?

-oui.Je vous avais demandé quelque chose et vous m’aviez prié de vous donner le temps de réfléchir, ma chère.A présent,je voudrais savoir qu’elle est votre réponse. 

 Ses joues s’étaient empourprées,ses doigts se tordaient nerveusement.Sa respiration même s’accéléra.Carline allait ouvrir la bouche quand un léger bruit de pas derrière le rideau sombre qui servait de porte au salon attira son attention.Elle comprit tout de suite :sa mère écoutait la conversation.Elle en éprouva un vif déplaisir. Néanmoins, elle répondit à Terblanche :

-Ah !Concernant votre demande…j’y ai mûrement réfléchi ces derniers-jours.Mais je ne puis toujours vous donner une réponse.Demain,je me rendrai à l’église et dans l’après-midi, repassez donc.Je vous donnerai une réponse à ce moment-là. Mais pour l’instant,je suis encore trop…émue pour …

-n’ayez crainte,s’empressa de répondre le Français.Je ne veux vous brusquer en aucune façon.Je tiens trop à vous pour agir de la sorte.

 Il lui avait saisi les mains et les caressait doucement :il contemplait ses doigts délicats aux ongles polis.Ils parlèrent d’autres choses.Il évoqua la Martinique où il résidait puis Bordeaux sa ville natale.Carline écoutait avidement,buvant presque ses paroles.Elle n’avait jamais voyagé,n’avait jamais pris d’avion.Comme s’il lisait dans ses pensées ,Terblanche lui demanda :

-dites-moi,Carline,avez-vous un passeport ? 

 Elle secoua négativement la tête et ses boucles d’oreilles teintèrent doucement.

-je vous en procurerai un,bientôt,je vous le promets ma chère.

 Avant de prendre congé d’elle ce jour-là, il lui glissa deux mille dollars et en donna autant à Affeny.Celle-ci,abasourdie de bonheur ne cessait d’embrasser l’homme qu’elle voyait déjà comme son gendre.Après que Terblanche fut parti,Affeny alla s’enfermer dans sa chambre pour adresser une longue prière à la Vierge Marie.Pas de doute,c’était l’homme idéal ,celui qui les sortirait enfin du ghetto.

 

 Marquise appliquait délicatement le vernis rouge sur les ongles de Carline.Elles étaient cousines et très bonnes amies.Si Marquise n’avait ni la grâce ni l’exquise beauté de Carline,elle témoignait d’une audace et d’une force de caractère qui lui permettaient toujours de tirer le meilleur parti des hommes qui la fréquentaient .D’une intelligence vive,sa science très poussée des jeux de l’amour assujettissaient inexorablement ses amants.De plus,et elle ne s’en cachait pas,elle était d’une voracité phénoménale en matière de sexe.Les hommes lui tournaient littéralement autour mais elle gardait la tête sur les épaules, ne se donnant qu’à ceux qui fussent aptes à l’entretenir comme une petite bourgeoise.

 -à quoi penses-tu,cousine ?lui demanda Carline.

 -à ton Blanc.

 -à mon Blanc ! Et qu’est-ce qu’il a donc ?

 -t’as vraiment de la chance.C’est un vrai Blanc,Carline !

 -Vrai Blanc ? Que veux-tu dire Marquise ? 

 -Il a du fric,il dépense.Les Blancs pauvres sont des nègres, des escrocs.T’as de la chance,ma chère cousine.

 Elles éclatèrent de rire.De somptueuses boucles d’oreilles brillèrent sous l’ample chevelure de Marquise.

-hé ma grande,d’où tiens-tu ça ?lui demanda Carline.

-c’est Henry qui me les a offertes.Justement ce doit être lui qui m’appelle…

 Son portable clignotait sur le lit.Elle décrocha ;une voix d’homme lui parla longuement. Elle écoutait en faisant de grands signes à sa cousine qui l’observait.« D’accord,mon chéri ! » fut sa seule reponse et elle raccrocha.

-C’était Henry ?demanda Carline.

-non,Daniel,dit Marquise.

-oh ! mais…toi alors ! s’esclaffa Carline.Et qu’est-ce qu’il voulait,alors ?

-il m’a invité ce soir à une sortie… 

 -mais ma chère,tu ne cesseras jamais de m’étonner.T’as pas froid aux yeux ,toi ! »

 Elle prit une voix lente et un air évasif qui ne trompaient pas.Un charmant sourire découvrit ses dents d’une blancheur éclatante.

-que crois-tu Carline ? Je me sers d’eux tous ! Et je garde la forme pour toujours leur plaire.Ils aiment ça ! 

 Elle se tapota ses magnifiques seins et ses fesses.Pas très jolie,mais son corps faisait le reste.

-dis,reprit-elle,tu devrais aller voir Diana.

-qu’a-t-elle,Diana ? demanda Carline.

-elle est enceinte,ma chère.T’es pas au courant ?

-enceinte ! A nouveau ! Elle n’a que dix-sept ans ! s’exclama Carline.

-et c’est rien ça ! Y a plus !Il paraît que le père a mis les voiles !

-comme toujours ! Qu’est-ce qu’elles ont à se faire engrosser ces filles ? Jacqueline,Andrine,Tamara…Et si jeunes encore.

-toi,tu peux remercier ta mère.lui dit Marquise.Sans elle,t’aurais pu passer à la trappe !Avec tous ces fainéants qui te tournaient autour,ma cocotte !

 Elle n’avait pas tort.Les jeunes du quartier s’étaient empressés dès ses quatorze ans de lui faire la cour.Mais Affeny veillait au grain, éloignant ces freluquets ,parfois à coups de balai s’il le fallait.Elle connaissait bien la chanson :ils la mettrait enceinte puis s’évanouiraient dans la nature.Mais à ce jeu-là,ceux qui,pas assez malins,se faisaient attraper se mariaient et s’entamait alors une lente descente dans l’abîme pour ces couples trop précoces et sans un sous.Marquise,elle aussi avait failli connaître ce destin.Par chance,elle avait fréquenté un jeune homme beaucoup plus expérimenté que ces petits braillards.Enceinte,l’homme l’avait fait avorter.Il l’avait bien sur plaquée après mais elle était sortie indemne de cette expérience.Elle avait depuis collectionné les aventures, décidée à jouir avec frénésie et à ne plus s’attacher,n’accordant dorénavant la moindre importance aux sentiments.Carline la soupçonnait du reste d’autres avortements mais n’osait lui poser la question.

-et Julien ?demanda Marquise.Qu’est-ce que tu en as fait ? 

 Julien.Le seul qui réussit à l’approcher.Et à la séduire.Sa mère s’en était alarmée dès le début, déclarant que cet idéaliste allait gâcher l’avenir de sa fille.Il s’était accrochée et elle avait du céder.Carline l’aimait bien,beaucoup même.Mais lorsque Terblanche était arrivé et qu’il remarqua Carline,Affeny avait repris ses manigances pour éloigner Julien.Elle s’était employée à raisonner sa fille.Julien était sans le sous et probablement ferait comme le autres jeunes gens du bidonville.Avec Terblanche,une autre existence,d’autres opportunités s’offraient ;elle devait saisir sa chance.La jeune fille avait tergiversé mais sa mère,pour vaincre sa réticence, avait brandi un argument majeur :si Carline tombait enceinte,elle connaîtrait avec Julien la très tôt la déchéance physique qu’apportera une vie de privations et de vains sacrifices quotidiens !Carline céda alors ;hors de question d’être vieillie et fatiguée à trente-deux ans.Elle n’eut certes pas le courage de l’annoncer à Julien mais sa mère arrangea les choses.Bien sûr,le jeune homme venait encore de temps à autre mais,Affeny trouvait toujours un prétexte pour l’empêcher de la voir.Carline se prêta au jeu et à la fin, Julien finit par espacer les visites.

-il vient toujours ?demanda Marquise.

-qui ? Julien ?

-oui,ma chère.

-parfois,mais nous lui laissons alors croire que je dors ou que je suis sorti !

-le pauvre,soupira Marquise.Tu as vraiment beaucoup de courage.Je devine que tu l’aimes encore,pas vrai ?

-oui.Tu as raison…

 -rien n’échappe à Marquise.Hahaha ! Je te connais bien ma chère cousine.

 -et puis...

 -mais c’est la vie qui exige des choix.Tu as fait ce qu’il fallait !dit Marquise.

 -des fois,commença Carline,je me demande si…

-ah non !Ta mère a raison :regarde-moi !Il y avait cet Octaviau qui m’emmerdait.Un gueux,pas laid du tout.Joli garçon en fait,mais à part ça ?Un misérable.La vie n’est pas un roman d’amour,cousine ! J’ai horreur des cafards,des mouches,de la crasse qui semble recouvrir tout dans ce taudis.J’ai horreur de l’eau sale qui coule toujours dans ces rigoles,de cette odeur de pourriture qui colle à la peau !Je déteste la pauvreté et je ne suis pas bête ,je veux m’en sortir et je ferai tout pour ça !Où est-il maintenant cet Octaviau ?Il travaille comme employé crève-la-faim d’une minable station d’essence à l’avenue N.

 Carline ne répondit pas.Elle se sentait toujours mal à l’aise en pensant a Julien.Elle se regarda dans le miroir :ses lèvres s’etaient durcies aux commissures.Elle vit Marquise penchée sur ses doigts,le pinceau en main.Elle était incontestablement la plus belle des deux.

 

Marquise était partie depuis deux heures maintenant.Une discussion à voix basse avait lieu au-dehors.Carline,à peine réveillée brossa ses cheveux en hâte. Sautant du lit,elle prit la précaution de ne pas mettre ses sandales et se faufila silencieusement jusqu’au salon.De la fenêtre ,elle regarda dehors .c’était Julien.Il parlait avec Affeny.Les traits durcis par la colère ,il faisait de grands gestes de la main.Affeny,toute aussi furieuse lui tenait tête, secouant négativement la tête. Carline devina sans peine l’objet de la discussion :Julien voulait la voir et sa mère prétextait surement qu’elle était absente en ce moment.

 Julien cependant ne paraissait pas voulir partir.Affeny l’en priait.La maligne jouait l’innocente mère et protestait devant la prétendue mauvaise foi du jeune homme.Elle lui demandait de revenir demain,se contenant à grand peine pour ne pas provoquer un esclandre qui attirerait les voisins.Carline eut une soudaine envie de paraître et de parler à Julien.Cela faisait maintenant près de deux mois qu’ils ne s’étaient « vus ».Sans explication,elle avait rompu les amarres. Sa conscience le lui reprochait.Au fond…Non.Elle se retint de commettre cette bêtise.Elle se contenta de suivre la scene du salon.

 A la fin,Julien dut s’avouer vaincu.Il enfouit les mains dans les poches.Il lança un regard vers la fenêtre de la chambre de Carline,espérant l’apercevoir.Rien.Il partit d’un pas triste,l’air renfrogné.Affeny le regarda s’éloigner,une expression de triomphe mêlée de soulagement se peignait sur son visage. « Imbécile !,dit-elle tout bas,tu ne t’imagines pas que ma fille,mon unique enfant allait te servir te viande ! La vie dans ce corridor infâme n’est pas faite pour elle et elle s’en sortira grâce à Dieu.Passe donc ton chemin ! ».Elle avait prononcé ses mots,s’imaginant que personne ne les entendait mais Carline n’en perdit rien.Elle sentit son sang se glacer.

 Lorsqu’Affeny entra,elle trouva sa fille l’attendant au salon.

-Carline !s’étonna-t-elle,je te croyais endormie.

-que voulait Julien ?

-Julien ? Que pouvait bien vouloir celui-là ? A ton avis ?  

-il voulait certainement me voir.Cela fait plus d’un mois maintenant qu’il…

-ah non !l’interrompit Affeny,ne me dis pas que tu recommences !On s’était entendue à ce propos.Il n’est pas question qu’on revienne là-dessus.

 Elle avait élevé la voix en disant ses derniers mots.Carline se tut un instant.Trop docile,elle n’avait jamais aimé tenir tête à sa mère.Aussi la menait-elle à sa guise.Cependant,Carline souffrait de voir ainsi traiter Julien.Quoiqu’elle eut accepté de jouer ce jeu pour l’éloigner, l’obstination du jeune homme la déconcertait. Et elle l’aimait encore assez pour désirer le revoir.

-enfin,maman,pourquoi ne le laisses-tu pas me parler,ne serait-ce qu’une fois ?

-et pour quelle raison ?fulmina Affeny.Pour qu’il te cause et te fasse changer d’avis ? Et après,lorsqu’il t’aura engrossée puis larguée comme une malpropre, petite sotte,tu ne trouveras personne pour te ramasser avec ton gosse !

-maman,tu es injuste a la fin !

-moi,injuste ? Moi,Affeny Lesanne Paris ! Injuste !

-cesse donc d’accabler Julien ! Au fond,tu ne l’a jamais aimé,tout comme tu n’as jamais aimé aucun des garçons du quartier qui me courtisaient !Pour toi,c’étaient tous des mécréants !

 Sa voix vibrait telle une corde, prête à se rompre.Elle était aux bords des larmes.C’était la première fois qu’elle se révoltait ainsi.Sa mère la regardait ,les yeux pleins d’un froid mépris.

 -maman,tu t’imagines que tous les hommes ici sont…

 -je m’imagine quoi ? Ah bon,ça c’est la meilleure ! »

 Affeny poussa un rire de démente qui fit frissonner sa fille.Puis,elle la toisa.D’une voix sèche ,tendue par la colère qui grondait en elle,elle lui ordonna :

 -assieds-toi

 Carline obéit.Affeny vint se placer devant,elle,debout.

-dis donc ma fifille,qu’elle âge as-tu ?j’en oublie presque ton âge ,pardonne-moi…

-maman j’ai…

-au diable ton âge !coupa Affeny rageuse. Petite sotte ! T’as même pas vingt ans !

-dans trois mois je…  

-et puis ? Alors comme ça,je suis injuste !Injuste envers ton Julien ! Mais ce que t’es innocente ma fille.Moi,ta mère je sais ce que c’est que l’injustice ! J’ai vécu assez pour y goûter.Moi,Affeny Lesanne Paris,ton salaud de père m’a mis enceinte à seize ans ! Oui,seize ans ! Et il s’est envolé comme un ange,l’enfoiré de nègre ! Oh que non,ton papa n’est pas mort comme je te l’ai racontée des milliers de fois ! Ce bon à rien a fichu le camp en apprenant ma grossesse pour ne plus revenir.Qu’est-ce que tu crois ? Qu’il ne m’aimait pas ? ils sont toujours les plus amoureux des hommes !Regarde-moi !Mon visage n’est que rides,cernes,pustules.Mes doigts sont calleux,mes ongles raccornis.Je suis laide,je suis vieille,hein ? Mais je n’ai pas encore quarante ans ! Et j’étais la plus jolie des filles à l’époque ! Et puis,houp ! Je sais ce que c’est de ne pas manger à sa faim,de mendier de porte en porte,d’essuyer les insultes et les ricanements méprisants des voisins trop contents de vous humilier.La vie n’est pas rose,Carline et certaines occasions ne se présentent pas deux fois…

 Elle s’arrêta un instant pour reprendre son souffle.Ses yeux injectés de sang sortaient presque de leur orbite.Ses jugulaires saillaient de chaque côté de son cou.Carline,pétrifiée ,n’osait pas répliquer. Affeny reprit :

-j’ai passé l’âge de croire au Père Noël ! La vie n’est pas comme ces feuilletons espagnols que l’on passe à la télé.La vie,ma fille,c’est une lutte pour la survie dans une jungle où chaque erreur se paie cache ! Que fait-il,ton Julien ?

-il souhaite devenir électricien, répondit Carline faiblement.

-tiens,ton père m’avait dit la même chose ! Ce sont toujours les mêmes nègres radoteurs ! Réfléchis bien.Vois autour de toi,tes amies ont déjà des bambins avant vingt ans.La plupart ont vu leur mec déguerpir.S’ils restent,dans dix ans ce seront des ivrognes,des chômeurs qui les battront tous les soirs.Car l’amour désargenté se transforme assez vite en de la frustration ! Dis,(elle lui tapota les joues),j’aimerais bien voir ce beau visage enflé sous les gifles de Julien.Elles ne s’en sortiront pas,tes amies.Que dis-je ? Elles ne s’en sortiront jamais !Elles seront toutes blasées et cassées avant d’avoir quarante ans !As-tu déjà vu les femmes bourgeoises dans leur quarantaine ?Coquettes,belles et encore fraîches !Même qu’elles se prennent souvent des amants plus jeunes ! Pour nous les pauvres,la vie c’est l’enfer,c’est la merde.Je suis bien payée pour le savoir.Moi,injuste ! Je suis réaliste, pas injuste ! Et si tu choisis de te vautrer dans la boue avec ce petit nègre efflanqué,qui ne peut même pas s’acheter des souliers neufs,libre à toi,cocotte.

 Carline ne put entendre davantage.Elle courut dans sa chambre.Affeny la laissa faire en émettant un long sifflement de mépris. « Un serpent,cette femme ! » pensa Carline.Elle se jeta sur le lit.Sur les murs peints à la chaux,des photos de stars hoollywoodiennes en vogue étaient collées.Une représentation de la Vierge Marie,cadeau d’une tante morte depuis des années veillait sur son lit.Elle la contempla et lui adressa une courte prière.Elle se sentit faible tout d’un coup.Ne pouvant se retenir plus longtemps,elle s’effondra sur son lit,en sanglots.

 

  

 Dans l’unique pièce qui servait de chambre à coucher,de salon et de salle à manger,Diana était etendue sur une natte. « Salut, lui dit Carline,je peux entrer ? ».Diana fit fit signe que oui de la tête. Carline prit un tabouret et s’assit près de son ami.

-comment vas-tu,ma chère ?demanda-t-elle

-mal,fut la réponse de Diana.

-mal ? feignit-elle de s’étonner.

-mal ! Tu sais très bien,tout le monde le sait :Mario refuse d’admettre sa paternité et il a décampé.

-c’est vrai,je le savais.Marquise me l’avait dit,admit-elle alors.

-ah ?cette pute ne retient donc jamais sa langue.

-attention,tu parles de ma cousine.

-et alors ? demanda Diana.

 Sa voix était triste.Carline n’insista pas,inutile de se disputer avec elle,là.Diana semblait très abattue.

-je ne voulais pas être enceinte,dit-elle.J’arrive à grand peine à nourrir Tammie,ma fillette.C’est ma mère qui s’en occupe,tu sais. Je ne voulais pas.Mais,Black M insistait,argu…

-Black M ?demanda Carline, interloquée.

-Black M est le nom d’artiste de Mario.Tu ne savais pas qu’il était rappeur également ?

-non,avoua-t-elle.

-Mario préfère quand je l’appelle ainsi.Il dit que ça fait plus « ground » ou quelque chose comme ça.Il insistait pour qu’on couche sans préservatif .Je ne voulais pas,tu comprends.A la fin,Black M a menacé de me quitter.Et puis,il avait toutes ces filles qui lui couraient après.C’est un rappeur,tu comprends ?J’avais peur qu’il me laisse tomber alors… »

 Carline écoutait son amie.Diana n’était pas une mauvaise fille.Trop naïve, il est vrai mais à part ça ,gentille,tout ce qu’il y avait de plus chic comme amie.Cela lui faisait mal de la voir souffrir.Un bambin,le ventre gonflé et les cheveux roux, entra en courant dans la masure,faisant pénétrer momentanément un long trait doré de lumière qui éclaira le visage de Diana.Carline poussa un cri d’horreur.La joue gauche de son amie était rouge et tuméfiée.

-Diana ! Qu’est-ce que tu as là ?

-rien !voulut-elle mentir.Je suis tombée en allant acheter du savon à la boutique de Dessages.

 Mais de grosses larmes coulaient sur ses joues,la trahissant.

-tu n’es pas obligée de me dire la vérité ,tu sais ?lui dit doucement Carline.

 Diana baissa la tête. Elle portait de courts dreadlocks.

-c’est Black…c’est Mario,avoua-t-elle dans un sanglot.

-Mario !

-oui !reprit Diana.Je suis allé le voir pour lui exiger de m’aider.Je lui ai dit que je ne pourrais pas m’en sortir seule.Il s’est mis en colère et m’a frappée.

-oh ! Diana ! Je suis désolée.

-il a dit que si je continuais à l’emmerder,il s’en irait ailleurs et…

-et il s’en est allé,termina pour elle Carline. 

 A présent, elle pleurait franchement,ses dreadlocks frémissant doucement sur ses épaules.

-je ne sais pas quoi faire,Carline.Je me sens perdue.

 Carline la prit dans ses bras.La souffrance de son amie lui déchirait l’âme.Elle tenta de la réconforter du mieux qu’elle put.Puis,la journée déclina et elle dut partir.En sortant,elle croisa la mère de Diana. « Au revoir mme Juste,dit-elle. ».Mais la femme lui décocha un regard rempli de haine et détourna la tête sans répondre. Sans doute la considérait-elle comme l’une des responsables du malheur de sa fille.Une mauvaise compagnie qui l’avait poussée à commettre des bêtises…Un instant,elle fut tentée de se justifier.Carline cependant ravala sa honte et s’engagea dans un corridor poussiéreux qui servait de raccourci.

 

La prêche du pasteur avait été interminable.L’homme de Dieu avait assommé les fidèles pendant près d’une heure avec un sermon sur la pureté du corps.La chaleur accablante n’arrangeait pas les choses.Affeny s’assoupit plusieurs fois.Carline,dont le maquillage fondait littéralement se demandait quand le culte d’adoration finirait.Elle avait beaucoup réfléchi depuis sa visite chez Diana.A l’église,elle avait prié pour que Dieu et la Sainte Vierge l’éclairassent. Elle ne voulait au fond faire souffrir personne,mais avant tout ne voulait pas souffrir non plus.

 Apres L’église,Affeny lui dit qu’elle ne rentrerait pas avec elle.Une de ses commères était malade,elle comptait passer la voir.Elle lui rappelait cependant que Terblanche allait arriver dans quelques instants ;elle devait se dépêcher pour avoir le temps de se préparer à le recevoir.

 Lorsqu’Carline arriva chez elle,ses vêtements lui collaient au corps. « Cette chaleur était inhumaine,mon Dieu ! » soupira-t-elle.Tirant de sa valise,une clef,Carline allait ouvrir la porte quand un bruit derrière elle la fit se retourner brusquement.Julien ! Le visage maigre,les paupieres creusées,il se tenait devant elle.Une profonde tristesse se lisait dans ses yeux sombres ;elle remarqua qu’il flottait dans ses habits.Toujours aussi beau.Un instant,elle eut envie de se jeter dans ses bras.

-Carline,dit-il,qu’est-ce que je t’ai fait ?

-rien,Julien,tu ne m’as rien fait.Qui t’a mis une idée pareille en tête.

-et pourquoi tu ne veux plus me voir ?Quand je viens te visiter,je tombe toujours sur ta mère. Elle me déclare que tu n’es pas là !

-ces derniers temps,effectivement j’étais très rarement a la maison…

-je n’en crois pas un mot,Carline !coupa-t-il.

-c’est la vérité !Pourquoi te mentirais-je ,Julien ?

-c’est à cause de ce Blanc,pas vrai ?

 Elle ne répondit pas. Il s’emporta :

-je sais que c’est à cause de lui.Le Français avec ses grands airs !

-et en quoi cela te regarderait-il ?Je ne t’appartiens pas !

-Si ! cria-t-il mais comme s’il s’était aperçu de son erreur,il rectifia aussitôt,non…mais je t’aime Carline.

-peut-être !

-ne dis pas ça,je t’en prie.Tu sais que je t’aime.Je te connais Carline,tu es une fille honnête,bonne.C’est ta mère qui te manipule.Tout le voisinage raconte qu’elle a vendu sa fille à un Blanc !

-les voisins sont des jaloux qui se mêlent de ce qui ne les concerne pas.Tous des aigris ! cria-t-elle.Ils envient ma mère depuis que son petit commerce prospère.

-alors,laissons ce que disent les gens de côté, mon amour.Moi,je t’aime et je souffre de te voir me rejeter sans un mot d’explication.

-je ne t’ai jamais rejeté Julien !

-et pourquoi alors tout ça ? Tu ne m’aimes plus ? Je sais que tu m’aimes ! Je le sais.Dis-le moi.M’aimes-tu ? Oui ou non ? Si c’est non,je m’en irai à jamais.Dis-le moi.la,maintenant,Carline. »

 Carline recula d’un pas.Elle croisa les bras sur sa poitrine.Elle sentait sa gorge se nouer.La douleur de Diana l’avait beaucoup émue. Elle y avait pensé toute la nuit et au matin sa résolution avait été prise.Maintenant,Julien avec son regard malheureux et ses reproches d’amoureux blessé, allait lui faire perdre contenance.

Il voulut lui prendre une main.Elle se raidit.Il fallait en finir au plus vite avant qu’il ne soit trop tard.Elle se sentait déjà défaillir.

 -tu veux savoir ?demanda-t-elle lentement.Et bien,oui je t’aime.Mais ça ne change rien.Ma décision est prise.

-quelle décision ,Carline ?

-je veux vivre,être heureuse,connaître une meilleure existence que tout ce qu’on peut m’offrir ici.

-mais je veux te rendre heureuse !

-arrête ,Julien.Tu veux me rendre heureuse mais le peux-tu ?

-oui,dit-il avec conviction.

-non,je ne te crois pas.Tu ne le peux pas ,quand bien même tu le voudrais.Au début,ç’aurait été le parfait amour,les caresses,les baisers.Et après ?Et si je tombais enceinte de toi ? Tu fuirais…

-non,non,protesta Julien.

-tu fuirais !reprit-elle avec force.Et admettons que tu restes,les soucis,les privations ruineraient notre amour et les coups peut-être, les injures certainement remplaceraient les caresses.Non,ne dis rien.C’est la vérité. C’est le chemin qui nous attend sans doute.Tu en aurais vite assez et un beau jour,tu t’en irais comme eux tous.Je ne veux pas de ça !Je ne veux pas d’un père ivrogne qui rentrant le soir sans le sou me tabasserait pour un rien !Je ne veux pas non plus élever mon enfant seule comme ma mère, Diana,Daphney,Marline et toutes les autres ! Avoir la peau fissurée comme la terre brûlée par le soleil,le visage raviné, desséché et le cœur aride comme une vieille femme à trente six ans ! Non !Etre giflée comme cette pauvre Diana,voir ma fille se prostituer le soir autour des stations d’essence ou sur le pont ! Finalement,la vie n’est pas un roman à l’eau de rose.J’ai décidée de ne pas me laisser broyer par ce bidonville.Je m’en sortirai,moi !Tu m’entends,je m’en sortirai !Je t’aime Julien mais tu ne peux rien y faire.Ce que tu m’offres,c’est une lutte perdue d’avance contre la misère.Et j’ai assez vu ma mère trimer comme ça.Avec Terblanche,ce sera autre chose.Il m’a promis de m’emmener en Martinique,de payer mes études et de nous prendre en charge,ma mère et moi.Et lui,ce n’est pas un nègre idéaliste qui passe ses journées à flâner près du pont,la tête et les poches vides.

-c’est parce qu’il est Blanc que tu dis ça !hurla Julien outré.

-non, rétorqua Carline,suis pas stupide à ce point.Rouge,jaune,vert,tout noir comme de l’encre,je m’en fiche ! Il aurait pu être Sénégalais,Esquimau,Chinois ! Avec lui,je pourrai aspirer à autre chose qu’à ça,ces mouches,ces masures,cette poussière qui encrasse les poumons,ce tas de fatras que la mairie promet toujours de ramasser et qui ne cesse de grimper.Ici,on ne s’en sort pas,on ne s’en sortira jamais.Et j’ai passé l’âge d’attendre le Père Noël ou de croire aux miracles.Je compte saisir ma chance et la jouer à fond.

 Julien avait compris,il n’insista.

-et bien Carline,je crois que nous n’avons rien de plus à nous dire.

 Elle gardait les bras croisés sur sa poitrine,comme pour se défendre de lui.Il la fixait avec une déception manifeste dans les yeux ;elle,droite,soutint son regard sans broncher.

-je te comprends,ajouta-t-il.

-merci,fit-elle simplement.Je ne t’interdis pas de me juger,tu le peux mais je tiens à ce que tu saches que j’assumerai mon choix.

 Au coin de la rue,la Honda de Terblanche apparut.Carline l’aperçut.

-et maintenant,je dois aller me préparer pour recevoir mon fiancé,Julien.Il vient chercher la réponse que je lui avait promise aujourd’hui.

-très bien,je pars.Je te promets de ne plus t’importuner à l’avenir.Je cesserai les visites.

-merci,Julien de ta compréhension.Je n’ai rien contre toi,c’est juste que je souhaite saisir ma chance.

 Il hésita un peu.Il se pencha pour déposer un baiser sur la joue de la jeune fille mais elle l’arrêta :« non,contentons-nous de nous serrer la main. »

 Ils firent comme elle l’avait dit.Et Julien,le cœur serré partit.Arrivé à la hauteur de la voiture,il lança un regard terrible à Terblanche qui le saluait en toute innocence.Etonné,le Français haussa les épaules,se demandant si ces nègres à la fin, n’avaient pas le cerveau grillé par l’accablant soleil des Antilles .Il avait hâte de se retrouver dans le salon avec Carline,si douce,si belle.Encore quelques minutes et elle lui appartiendrait désormais.

 Julien marcha quelques mètres puis se retourna :le Français,tenait Carline par la main.Un paquet de cadeaux était déposé sous la galerie.Elle avait choisi.Au fond,peut-être était-ce lui qui avait tort.Tort d’être pauvre,d’habiter ce taudis pouilleux,de ne pas être né sous une autre étoile.Les premiers couplets de Changes,une chanson d’un rappeur americain décédé, Tupac Shakur résonnèrent dans sa tête.Il ne put s’empêcher de les fredonner :

“I see no changes
Wake up in the morning
And I ask myself
Is life worth living
Should I blast myself ?
I’m tired of bein’poor & even worse I’m black… ”

Rolain Délinois

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