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Cécile
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 Article publié le 19 décembre 2010.

oOo

Vous ne connaissez pas Cécile.

Moi non plus. Ou si peu.

Nous sommes où nous vivons, dans cette maison trop grande, depuis des années. L’espace tout autour, vastes entrelacs de zones inhabitées, furieuses d’être livrées à elles-mêmes dans ce désordre méticuleux qui est le nôtre.

Son regard : Ailleurs. Dans un refuge inaccessible. Je sais. Des sanglots meurent dans sa chair.

Et elle ose me regarder. ( Et ses lèvres m’appellent à l’aimer.)

Cécile / son visage collé contre la vitre.

Dehors il pleut. Il pleut dedans... un peu partout. En nous. Hors de nous. Cécile se colle davantage au carreau, déformant au possible son visage, essayant vainement d’aspirer le paysage au travers de la vitre.

Ses mains vont et viennent inlassablement dans l’espace réduit qu’occupe son corps, traçant et retraçant les mêmes gestes mystérieux, évoquant les rites d’une prière ancestrale.

Parfois, sa bouche s’ouvre, comme pour enfin délier la multitude des n ?uds ! Mais l’élan se casse d’un coup... avec le regard, nu, et désert.

Je m’approche à mon tour de la fenêtre et jette un coup d’ ?il rapide. La pluie irise le champ de terre battue qui nous sépare des premiers bosquets.

Un grenier immense et vide. Voilà ce que je suis. Et Cécile marche sur le bois qui craque douloureusement, peuplant l’air de tous ses fantasmes, de toutes ses haines, de toutes ses déchirures.

La voilà qui s’éveille.

Elle s’apprête pour le voyage.

Elle imite la voile, tendant à bout de bras le drap blanc et soufflant pour que le vent s’y prenne à pleine voile.

Dans l’autre main, un miroir où se reflète son visage fatigué.

Ses yeux parlent dans le miroir. Elle s’écoute et semble vouloir sourire.

M’invitera-t-elle à la suivre dans son échappée à travers ses îles mystérieuses ?

Je la sens qui s’éloigne déjà, solitaire, ne brandissant aucun mouchoir, ne retenant aucune larme. Presque inhumaine.

Les jours passent. Notre maison demeure. Avec les voyages incessants de Cécile qui ne cesse de quitter le port, de tendre des multitudes de voiles, d’embrasser des ombres, de s’inventer une infinité de destins plus fragiles que le souffle d’un nuage.

Et moi qui suis là à gérer tous ses fantasmes, toutes ces éclaboussures, à approfondir les crevasses, à me creuser un gouffre, à m’engouffrer dans l’écho glacé de ces cris qui n’en finissent plus de crier.

Ma chair malade ne peut suivre le rythme, mon esprit chancelant ne peut suivre le rythme. Je ne sais plus discerner l’utile de l’inutile, le juste de l’invraisemblable, le jour de la nuit.

Mes faims deviennent inhumaines, mes soifs irréelles.

Je me surprends bien souvent le visage collé contre la vitre, tout comme Cécile, en position f ?tale, à espérer je ne sais quelle seconde naissance. Une autre délivrance. Mais toujours le juste retour. La corde raide entre ma vie et l’autre vie, entre mon corps et l’autre corps, entre ce qui m’appartient et ce qui n’a jamais été mien.

Dans son coin d’ombre où la lumière joue en langues malsaines. Cécile s’accouple avec la chaise, un morceau de drap plissé, une miche de pain séchée.

Tout ce précise enfin.

Je sais que tout ce qui adviendra désormais est écrit en lettre de pulsion au fond de nos veines étirées, de nos esprits calcinés.

Dans une dernière tentative je me retourne vers Cécile, essayant de rétablir les lianes fragiles qui nous séparent encore du gouffre. Mais les regards, les gestes, les mots mort-nés glissent sur sa carapace.

Cécile se fait de plus en plus sauvage.

Je vais et je rame. A contre-courant, poussé par le vent de l’incertitude, de l’impuissance et du désarroi.

Tout s’égare dans l’espace obscur.

Il fait soir.

Je devine depuis mon coin de silence les rongeurs qui se faufilent au-dehors, loin de leur ombre, une seule et unique ombre qui semble marquer la nuit.

Ils sont solidaires.

Ils savent que les oiseaux de proie guettent et que la mort est à portée de serres.

Cécile dort dans la chambre, là-haut, à moitié nue, belle encore et pâle comme une déesse.

Moi, je veille en silence.

Et je quitte à mon tour le port, tous les ports de notre vie suspendue et je m’enfuis à perdre ma folie à travers les rocs, les pierres, les fentes, les failles et les craquelures de mon paysage intérieur.

Et je revois ma mère qui me berce en murmurant d’anciennes chansons.

Plus loin, d’étranges personnes activant quelques rouages indistincts, peut-être ceux-là mêmes des mystères de la vie, engrangeant toutes les réponses aux questions jamais posées.

Et je vois aussi les oiseaux, suspendus, immobiles, ne répondant plus à leur profonde destinée, cassant le vol, aspirant l’espace par leurs ailes brisées.

Plus loin encore, je revois ces mêmes têtes aux sourires et dents figés, à la peau sanguine et battue de vent, à l’ ?il vorace, langues mauves d’où s’échappe le fluide de la mort.

Le pain de seigle est posé sur la table, près de la main de Cécile qui tremble légèrement.

Le vin qui ne tarit pas de désespoir dort au fond de son litre intouché.

Les assiettes blanches se laissent amoureusement cerner par les couverts luisants.

Maintenant que la soupe fume au creux de nos assiettes et que nos mains s’habituent à la lourdeur de la cuillère, nous mangeons en silence, face à face, étrangers.

Une faible lueur dans le regard de Cécile / Serait ce là le signe d’un quelconque sursis ?

Les assiettes se vident aussi lentement que le temps qui passe.

Cécile est au bord des larmes. Ses cachets ne font plus effet.

D’un geste maladroit, elle s’empare du drap qui traîne et, debout auprès de sa chaise, elle souffle désespérément pour que la voile se gonfle et l’emmène loin de tout ce qui la torture.

Jamais un départ ne fut aussi pénible.


Cette fois, Cécile est revenue avec un compagnon de voyage.

Une espèce de créature noirâtre, mi-champignon mi-animale, collée sur la peau de ses épaules.

A travers cette masse flasque que parcourent les frémissements de la vie une bouche remue inlassablement, déchiquetant je ne sais quelle proie imaginaire.

Cécile semble faire peu de cas de son nouveau compagnon et erre dans la maison comme de coutume. A se demander parfois ce qu’il reste encore d’humain en nous.

Je hurle. Je hurle tout au fond de moi-même et ma bouche se déchire, je hurle mon refus, de mon corps, de mes veines, je hurle l’indicible horreur !

Qui veut nous pénétrer par la bouche, prendre possession de nos entrailles, nous dévorer de l’intérieur, nous sucer jusqu’à la moelle ?

Qui donc pourra enfin me délivrer de cet enfer ?

Droite et nue, l’épaule mangée de noir, les yeux hagards, Cécile me fait comprendre qu’il ne faut plus compter sur elle.

Quel cri déchire encore le manteau de lumière qui traîne au-dehors ?

Ca lui ronge désormais tout le dos : prenant naissance sous la nuque, ça enveloppe largement les deux épaules et descend jusqu’au bas de ses reins, épais comme un champ de terre noire.

Elle n’a plus la force de s’évader et les draps que gonflèrent tant de vents imaginaires dorment sur leur chaise, moulure de gisant.

Ses dents se déchaussent les unes après les autres, esquissant les premiers traits de la bouche d’ombre.

Elle est le n ?ud ; le n ?ud de cris, le noeud d’angoisse, le noeud des jours qu’il nous reste à vivre, le noeud de la conscience qui s’oublie.

Nous nous sommes isolés dans la chambre du haut.

Toutes les heures, l’infirmière monte lui faire une piqûre.

Cela la soulage un peu, dit-elle.

Cécile est allongée sur le ventre. Cela lui permet de souffler entre deux explosions de douleur.

La mort se fait lente. La vie si rebelle.

Je ne sais quels mots prononcer, quels gestes pour apaiser.

Il semble qu’elle soit vêtue d’automne, ses longs cheveux épars recouvrant comme du bois sec le sentier sinueux des couvertures.

Epinglée sur le mur, une photo, un rêve.

L’eau dans la carafe qui traîne sur le bois vermoulu du plancher, tremble légèrement. Les poussières se noient en silence sur la surface plane.

Cécile respire lentement. Entre ses reins, sa bouche s’active.

Je presse sa main dans la mienne, peu sûr du réconfort, de la chaleur si faible qui nous unit.

Puis, tout à coup, le cri ! Son dernier cri !

Et ses doigts si fragiles se cassent au creux de ma main impuissante. Son corps s’arc-boute tel un pont de souffrance, ses reins explosent !

La mort, elle, est la liberté, qui me regarde depuis la prunelle de ses yeux fixes.

Cécile D. est morte le 18 juin 1959, à l’âge de 22 ans, sauvagement assassinée par la vie. Son corps repose dans le petit cimetière d’Hallines près de Saint-Omer dans le Pas-de-Calais.


Francis DENIS

 
( Cette nouvelle a été éditée une première fois dans la revue poétique " Lieux d’Être " que j’ai moi-même créée avec le poète Régis LOUCHAERT il y a plusieurs années ).

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