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Destin de poète
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 Article publié le 9 avril 2005.

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La relation profonde qui existe entre l’oeuvre et la vie dans le cas de cet être d’exception qu’est le poète, est soulignée par le fait que presque tous les grands poètes de la modernité ont eu des vies qui se sont élevées à ce qu’on appelait autrefois le Destin. Autrement dit, pour nous, leur vie est devenue inséparable de leur voix poétique On dit dans le langage courant qu’ils sont devenus des « mythes. » Et plus on essaie de les déconstruire, plus ces mythes s’avèrent indéconstructibles.

Qu’il s’agisse de Rimbaud, dont la voix presque enfantine atteint des dimensions prophétiques pour s’éteindre définitivement avant l’âge de vingt ans, ou de Celan qui ne cesse de lutter avec les fantômes d’un passé meurtrier d’où le langage même est sorti en loques, ou de Akhmatova dont les deux maris ont été tués par les communistes soviétiques (l’un, exécuté, l’autre, en prison) et le fils, condamné à dix-huit ans de travaux forcés, Anna Akhmatova qui pendant quarante ans a écrit ses poèmes sans les écrire, en les confiant à la mémoire de ses proches, tout comme Ossip Mandelstam fut obligé, par précaution, de confier ses poèmes non pas à la page, mais à la mémoire des amis qui les ont sauvés plus tard de l’oubli - dans tous ces cas il est question d’un Poète dont la vie et la voix ont fait un tout. Dans tous ces cas, les mythes que ces poètes sont devenus nous disent qu’il s’agit en poésie de quelque chose qui dépasse la simple « littérature » ou plutôt, qu’à ses moments les plus vrais, la littérature devient pour nous mythe.

La question devra être alors : qu’est-ce qui fait que tel poète ou tel écrivain devient pour nous mythe ? Certes, il s’agit de la valeur de l’œuvre, mais la seule valeur n’est pas assez, car nous savons très bien qu’une œuvre est faite non seulement de ce que l’auteur y a mis, mais aussi de ce que des générations de lecteurs en ont fait. Ou, pour prendre la question d’un autre côté : lirions-nous Rimbaud de la même façon s’il n’avait pas écrit son œuvre en tant qu’adolescent et ne l’avait pas abandonnée pour... faire du commerce ? Serions-nous aussi fascinés par Kafka si nous ne savions pas qu’il a voulu tout brûler avant de mourir ? Lirions-nous Todesfugue avec la même émotion si nous ne connaissions pas la vie de Celan, la mort tragique de ses parents et son propre suicide ? Je suis convaincue que non.

Cela ne veut pas du tout dire que nous investissions ces œuvres d’une valeur qu’elles n’auraient pas ; cela veut dire que la valeur d’une œuvre en soi n’est pas assez pour qu’un écrivain acquière des dimensions mythiques ; cela veut dire qu’en dépit des apparences, nous continuons à croire secrètement au destin et surtout au destin en tant que fatalité, et que l’écrivain est vraiment grand pour nous lorsque destin et voix se confondent.

Quelle est donc la relation entre la vie et l’œuvre d’un écrivain ? Je crois que trois sont les réponses logiquement possibles : 1. relation cause-effet de la vie à l’œuvre, qui pourrait s’exprimer de la sorte : une vie tragique marque l’être d’une telle façon que sa voix en ressortira plus... belle. C’est là une noble pensée, mais si elle était vraie, tous les millions de pauvres gens dont les vies ont été tragiquement marquées seraient de grands écrivains, ce qui n’est pas le cas ; 2. relation cause-effet de l’œuvre à la vie, qui pourrait s’exprimer de la sorte : un écrivain d’une grande sensibilité se conduit forcément d’une façon qui sort de la norme et qui peut aboutir à un destin tragique. Cette affirmation se vérifie dans le cas de certains écrivains, mais non dans d’autres cas, car il y a de grands écrivains qui ont eu une vie très banale ; 3. Il n’y a pas de relation directe de l’une à l’autre, c’est nous, nous, les lecteurs, qui entremêlons les deux d’une manière qui rend la relation impossible à démêler.

Dans un livre récent, Genius, Harold Bloom qualifie Paul Celan et Emily Dickinson de « saints ». Que veut-il dire ? Des « saints » - pourquoi ? A une lecture rapide, on pourrait dire : parce qu’ils sont de grands poètes. Mais ce serait une réponse très insuffisante parce qu’être poète tient du domaine de l’esthétique, alors que la sainteté, de l’éthique. Bloom, veut-il dire que la grandeur ouvrirait pour un poète les voies vers la sainteté ? J’en doute. Je crois qu’il veut plutôt dire que leur grandeur esthétique (c’est-à-dire leur valeur de poètes) ne peut être séparée de quelque chose dans leur vie qui a élevé celle-ci à la sainteté. Car Bloom ne pense certainement pas que ces écrivains aient eu des vies « de saints » (L’épouse de Celan, Gisèle Lestrange, pourrait sans doute nous donner une version très différente de la « sainteté » de son mari.). Il pense probablement qu’un certain aspect de leur vie a agi avec une telle force que celle-ci en est ressortie purifiée, comme les vies des saints. Or, la pureté est non seulement une valeur éthique, elle est également une valeur esthétique.

On serait donc tenté de dire que le mythe du Grand Écrivain vient de notre propension à mêler éthique et esthétique, mais cela n’est pas toujours valable : nous ne pensons pas à Rimbaud comme à quelqu’un qui s’est conduit d’une manière particulièrement éthique. En fait, dans certains cas, la vie de bohème est tout aussi créatrice de mythe que le tragique - pensons aux Américains Jack Kerouac ou Henry Miller.

Quelle est donc la raison cachée qui nous pousse à forger des mythes de Grands Écrivains ? Qu’est-ce que toutes ces vies ont en commun ? Ce qu’elles ont en commun est peut-être leur valeur d’exception, soit dans leur aspect tragique, soit, au contraire, dans leur extravagance. C’est d’ailleurs ce qui explique que d’autres écrivains par ailleurs remarquables, mais dont la vie n’a rien de particulier (ou plutôt : dont la vie ne stimule pas en nous notre désir de mythe), n’atteignent pas ce statut mythique.

Dans Less than One, après avoir fait l’éloge de la vie exemplaire d’Akhmatova, Joseph Brodsky finit par dire qu’en fait, la biographie de celle-ci n’a pas d’importance, parce que, même si elle avait eu une autre vie, Akhmatova aurait été un tout aussi grand poète. En principe, il a raison, mais seulement parce que le poète d’exception qu’est Brodsky est capable de reconnaître le poète d’exception qu’est Akhmatova. Mais les mythes sont créés par la société et chaque mythe répond à ses rêves, désirs et peurs cachées. Quand une voix poétique est érigée par la société en mythe, c’est parce que celle-ci reconnaît en cette voix non seulement la beauté (passagère, comme toute beauté), mais surtout, son unicité, qualité sur laquelle s’étaie tout destin, autrefois, privilège des dieux.

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