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3 - Microbe-thérapie
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 Article publié le 7 juillet 2010.

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Au risque de paraître complètement idiot, j’avoue n’avoir jamais envisagé l’art, que je pratique depuis toujours avec un bonheur de voyageur démuni, sous l’angle de la thérapie, du mieux-être, voire de la réinsertion sociale. Bien au contraire, je n’y ai jamais vu, si jamais il s’agit de cela, voir, autre chose qu’un combat pacifique contre des hommes et même quelquefois contre la nature, celle de l’homme, qui explique l’homme et lui appartient quelquefois à l’issu d’autres combats auxquels il me semble ne pas participer. J’ai pensé que l’art pouvait conduire dans l’impasse du silence, de l’incompréhensible et de l’incommunicable. J’y pressens encore un danger éminent et de cette éminence noire je me nourris au bord d’un trou que je n’ai pas creusé et qui m’appelle, je l’avoue, si souvent que je me demande si je suis bien moi et non pas quelque invention diabolique qui n’aurait de merveilleux que sa possibilité. L’idiotie, c’est aussi cela, - l’insensé, c’est peut-être moi et non pas ces bigarrures d’un autre temps que l’épreuve du mal et l’exercice du plaisir me poussent à fouailler de mon écriture quand justement le temps ne presse pas, sinon je déserte mon propre combat pour me livrer à des attentes pour le moins sagaces et perverses d’un point de vue notamment intellectuel. Guérir, mais de quoi, si je suis malade, ce qui m’étonnerait, ou plus exactement de qui, si ce sont les autres qui me rendent malades à force d’écoeurement et de prises de bec sur le fil des conversations et des pratiques communautaires. Mais s’il ne s’agit pas de moi, s’il est question de celui ou celle qu’on peut encore sauver du désastre ontologique qui fabrique des bombes atomiques et le chômage, alors ma main peut exercer une influence peut-être bénéfique. Comme le goupillon. Comme un boutiquier. Mais à quel prix ?

En un temps d’études et sans doute de recueillement, et dans une perspective louablement professionnelle, j’ai approché la pâte à modeler de Françoise DOLTO, dont le Cas Dominique m’a inspiré le roman, comme à d’autres, - les tests de RORSCHACH m’ont intrigué jusqu’à l’imitation, etc. J’ai assisté à des ateliers sans me rendre compte qu’on tentait d’y tranquilliser non pas ces âmes perdues ailleurs, mais plus modestement la maladie elle-même considérée comme le personnage habitant les lieux et les corps. Je n’ai jamais vu là-dedans se mettre la patte de l’artiste, je veux dire de l’artiste véritable, celui qui, comme je le disais plus haut, procède par introduction forcée, par déchirement métaphorique, par caresse interposée de vous à moi. Tout juste ai-je été sensible aux bonnes explications de nos professeurs étrangement influencés par un paléolithique supérieur aux grottes farcies d’informations et de rehauts évidemment artistiques. Le fou qu’on nous présentait s’adonnait à la peinture et se prenait quelquefois pour Van Gogh. Mon seul désir consistait alors à rétorquer à sa médiocrité artistique : c’est de la merde, tu as beau être fou, tu ne vaux pas mieux que nous sur ce terrain miné. L’hypothèse reposait sur l’axiome suivant : nous ne sommes pas fous, (évidemment, comme n’aurait pas dit George BATAILLE). Ces expériences du cru psychiatrique, histoire de se trouver une situation sociale réunissant les deux avantages de la prêtrise : faire du bien et le faire au-dessus des autres après de longues études, ne m’ont pas changé d’un iota : je ne suis pas fou, ce que j’étais, et je demeure un coriace pratiquant de l’art à défaut d’en être le génie flagrant. On ne fait pas mieux, non ?

Il m’a toujours semblé que l’art, c’est l’art des artistes, et que cela n’a rien à voir avec la santé et le degré de sociabilité. Ne croyant pas en Dieu ni en toutes ces balivernes de l’inconnaissable, je fonde ma foi, qui donc n’est pas contaminée par la croyance, sur des manifestations dont je suis le témoin direct ou l’apprenti docile. Tout ce qui ne se manifeste pas est inexistant. Dieu, par exemple, en dehors de toute considération morale qui en ferait la pire salope que l’homme n’ait jamais honorée de son imbécillité. Par contre, les manifestations de la folie et de la douleur sont criardes comme des drapeaux nationaux signalant les charniers de nos combats. Considérer alors que tout discours tendant à éclairer ce profil est une science, voilà qui est incontestable. Y compris les pires délires de l’imagination spéculative (la moins bonne d’un point de vue artistique) ont valeur d’expérience concluante. L’Inconscient, par exemple, je ne peux nier qu’il se manifeste, même si je n’y crois pas. Je n’ai pas foi en lui, mais je suis à l’écoute de tous ceux qui s’en approchent méthodiquement ou à l’arraché. L’important, dès le départ philosophique, c’est de remettre les pions à leur place, pour ce qu’on sait de l’endroit et de l’envers des choses. J’ai donc toujours botté le cul des séminaristes enclins à pénétrer de leur queue profane en la matière les passagers exorbitants de la folie et du désespoir qui en est la prescience. Soyons artistes auprès de nos malades, si cela convient à notre situation sociale, mais rejetons ces religions qui rendent fous avant même toute réflexion digne de ce nom. Donc, agissons sans Dieu et sans Napoléon. Que l’art des hôpitaux psychiatriques soit pur comme un miroir qui ne sait pas tricher avec les reflets, sinon ce n’est pas un miroir, mais l’alouette des champs d’automne.

Oui, l’art est l’art des artistes, et il est difficile de croire (il est difficile de croire d’ailleurs chaque fois qu’on prétend au résultat) que toute activité manuelle et intellectuelle entreprise par l’homme du commun aient quelque valeur à opposer à l’art lui-même tel qu’il est reconnu par les artistes dignes de foi. On peut à la rigueur en comparer les oeuvrettes aux actes et aux récits qui bornent l’existence, mais sans jamais se faire d’illusion sur la portée de dimensions qui ne dépassent jamais l’imitation ou l’infantilisme. Alors que l’art ouvre les portes de l’aventure et de ses péripéties. Consultez, au moins par curiosité, les récits de l’artiste : ils sont traversés d’aventures, de la langue aux apparences, et du corps à ses sublimations chimiques. Tandis que la surface souvent minutieusement couverte de l’oeuvre du profane est simplement le récit de son ignorance ou de son mal. Gâcher de la bonne peinture pour raconter de pareilles banalités peut sembler un peu farfelu. Mais nous sommes là sous l’emprise de l’imitation, qui flatte l’imitateur, qui le flatte avant tout, et de l’infantilisme, pour ne pas dire de l’idiotie qui se porte bien ou mal. Si le fou mis en examen révèle un art consommé, c’est un artiste, fou, certes, mais il possède la pratique et se signale par un exercice exceptionnel de son cerveau. Sinon, l’oeuvrette est un matériel d’études palliant le silence et la prostration, pour ne pas parler des mortifications qui d’ailleurs n’atteignent pas que les gens mal portants, me dit-on. Je veux bien le croire, allez.

Autrement dit, et ce sera une première conclusion, ne pas confondre l’art (celui d’Aloïse ou celui de Raphaël par exemple, deux dessinateurs viscéraux) avec le jeu qui consiste à en imiter les saveurs dans le but de pallier le défaut de parole ou de s’immiscer dans l’argile de l’isolement et des solitudes impénétrables, à notre connaissance, autrement. Ce serait confondre le sport et la rééducation à l’issue d’une crise cardiovasculaire. Le malade chronique qui ne peut plus véhiculer suffisamment d’oxygène pour maintenir sa forme (et ses formes) à un bon niveau d’apparences athlétiques peut être tué par sa musculation si celle-ci dépasse les limites que son coeur impose à ses performances. Un petit fonctionnaire rabougri par la pratique du siège et du dossier a plus de chance de survivre à la crise cardiaque que le voyageur de commerce exercé pour la frime ou par goût à des prouesses que sa musculature continue, après la crise, de proposer à son ego, car sa musculature n’est plus en rapport avec ses capacités vasculaires. Il crève alors dans un effort, lui l’artiste de la chair, tandis que le petit homme ne parvient jamais, au paroxysme de l’effort, à inquiéter son coeur et ses dysfonctionnements. Cette métaphore est assez bonne. Je l’emprunte à la médecine. De même, un artiste qui se relève d’une crise prend le risque d’aller trop loin, même s’il y a déjà été. Le non-artiste, fou ou bien portant, a beau agiter ses pinceaux ou l’instrument de son corps au service de spectacles paroissiaux, il n’atteindra jamais ce qu’il n’a jamais atteint. Dans le traitement des maux mentaux, on ne soigne pas un artiste comme n’importe qui, et inversement. Qu’on se le dise. Ceci sans éluder les purs problèmes chimiques et mécaniques qui peuvent expliquer bien des comportements louches ou inadéquats.

Maintenant, la réalité. J’ai souvent rêvé de commencer un roman par ces mots. Mais n’est pas ROBBE-GRILLET qui veut. Personnellement, je n’ai jamais envisagé la réalité comme un problème, mais plutôt comme une solution. Je dis plutôt parce que je tempère un peu avant d’y aller, vous comprenez ? On n’est jamais très sûr de ce qu’on avance quand on est le personnage de son explication. Ces précautions d’usage étant prises à ce qu’on imaginera de plus sérieux me concernant, on me laisse entendre que c’est justement là que je me guéris de ce qui ne fait pas de moi un non-artiste. Je ne m’en rends pas compte, c’est tout. En d’autres termes, je ne sais pas vraiment ce que je fais. Ce qui ne m’offense nullement. Je sais bien que je ne sais pas tout. J’agis sans doute aussi sous l’influence de ce qui n’arrive pas à me convaincre que je suis entier ou immense, selon les moments. Et ce n’est pas l’humour qui me soulage de n’avoir pas à tenter d’aller plus loin dans une direction qui ne se propose même pas comme un chemin. L’effet de mur est évident, sinon je considérerais que Dieu existe. Sans ces murs, je serais au temple en train de brûler de l’encens et d’agiter les voiles des vierges consacrées à leur passage fin dans les couloirs de la foi. Pur phantasme. Heureusement, ma femme m’affame. Et inversement.

Ces questions ne m’agitent pas vraiment, mais il me paraît quelquefois utile de les agiter. On ne sait jamais. On connaît bien la réponse d’Antonin ARTAUD à cette provocation insensée :

- Vous délirez, monsieur Artaud. Vous êtes fou !

- Je ne délire pas ! Je ne suis pas fou !

Imaginez la vôtre. Elle ne serait guère différente. En dehors de toute considération littéraire. Parfaitement en dehors de tout esprit créatif. Or, quand ARTAUD répond, il décrit sa réponse. Il ne s’y défend pas, ce qui serait votre cas. Avouez-le-vous avant de continuer. Or, c’est le délire qui manifeste ce qui ne va pas. Quand on a la tête sur les épaules, au lieu de la porter sous le bras comme un bagage, on maîtrise généralement assez bien, et même souvent facilement, les petites poussées de délire qui n’envahissent que rarement nos entretiens d’usage. Le délire contrôlé de l’agent commercial s’adresse à l’envie. Sans cet interlocuteur bouffé par l’envie, l’argumentaire du vendeur devient parfaitement fou. Or, l’acheteur visité et consulté ne souhaite pas avoir affaire à un fou. C’est que l’objet du désir s’est peut-être interposé. Et peut-être pas. Dans ce cas, la porte de l’appartement se referme avec plus ou moins de politesse, et on conviendra que c’est une question d’éducation et non pas de maladie. L’existence est remplie de conversations qui, sans le cadre formel de la vente ou l’enseignement, par exemple, pourraient passer pour parfaitement insensées. On ne s’en inquiète pas. On n’y prête même aucune attention particulière. Or, sitôt qu’il n’y a plus d’accord tacite touchant au désir, le fou apparaît dans toute sa splendeur vaine. Nous n’avons alors guère le choix que de le signaler : Il délire ! Il est fou ! Il n’a rien à voir avec ce que je veux. Il n’apporte pas d’eau à mon moulin. Il est... inutile ?

De là la charité qui avance ses thérapies. On ne peut pas exiger de tout le monde qu’il soit charitable avec les fous et les insensés. Ce temps perdu en explication le serait pour des productions autrement importantes. Il est alors évident que la maladie mentale ne peut être traitée qu’entre des murs soigneusement camouflés de l’intérieur et artistement déguisés de l’extérieur. Combien de beaux châteaux abritent des pratiques charitables ? L’enfermement demeure (si je puis dire) une stratégie de base sans laquelle l’action thérapeutique serait un spectacle peu ragoûtant. On se rend à l’atelier thérapeutique ou on y est conduit dans un état d’inconscience plus ou moins acceptée. Dès le départ, on est ailleurs et avec d’autres. On n’est plus l’acheteur d’aspirateur et l’agent commercial est remplacé par un thérapeute. C’est vraiment différent, dépaysant aussi, à la limite du supportable. Et puis on est entre nous. Ce qui finit par devenir important. Il arrive même qu’on n’exige plus autre chose. Qui est-on ? Des fous qu’on ne rattrapera plus parce qu’ils ont appris (de qui tiennent-ils cette science ?) à courir plus vite que la normale, des mal-portants dont le délire atteint les procédés mêmes de la conscience, des mal dans la peau, des angoissés du petit matin, des pas sûrs d’y arriver, des extases abusives, des bourgeonnements d’enfance, des clapoteurs en eaux troubles, et j’en passe. Cette faune des ateliers honore l’humanité d’une présence qui souffre avant le plaisir, quand l’ordinaire est d’en redemander après.

Deux conclusions s’imposent pour l’instant :

- l’art et l’imitation de l’art sont bien deux activités distinctes ;

- l’artiste ne se soigne pas comme le non-artiste (le risque d’échec thérapeutique n’est pas le même).

Reste à savoir de quoi on peut bien souffrir. Comme nous nous plaçons ici d’un point de vue strictement littéraire, la question revient à savoir en quoi consiste cette « majesté des souffrances humaines » qui pèse quelquefois d’un poids si lourd que la carcasse mentale n’en peut plus et perd pied dans un océan de problèmes sans solutions satisfaisantes, satisfaisant l’attente et comblant les interstices de vide entre les joies probables et acceptées comme telles.

Que se passe-t-il si, au lieu de trouver l’autre différent, c’est soi-même qui apparaît différent à nos yeux ? Voilà une situation difficilement supportable. Ces intrusions de l’étrangeté au sein d’une tranquillité de façade finissent toujours par ébranler les édifices communautaires, comme la famille et l’environnement professionnel. Ce qui arrive alors, c’est la recherche fébrile d’un autre lieu où dépenser sans compter cette nouvelle énergie dont la vitalité est inévitablement soupçonnée de mauvaises intentions. J’appelle cela la recherche du roman et on comprendra vite pourquoi si on imagine dès maintenant le parcours qui menace l’existence d’aventures hors norme et sans doute de plaisirs par trop éreintant finalement. On ne peut parler de folie, mais c’est tout de même fou d’en arriver là. Évidemment, l’entourage, ou plutôt les entourages, ne savent rien ni du conflit qui oppose le soi à son image, ni de la véritable nature des fugues et autres incartades qui projettent cet esprit romanesque dans un enfer autrement significatif que les trivialités d’abord envisagées comme la sagesse. L’individu frappé par lui-même se passe alors rarement d’une chimie compensatoire le plus souvent destinée à lui éviter les foudres de la justice toujours encline à se prononcer sur les violences commises sur autrui ou sur soi-même. C’est un des grands paradoxes de nos sociétés que de confier le devoir de secours à des magistrats qui n’en ont cure tant ils sont animés par l’esprit de vengeance qu’on refuse au justiciable par souci de bon encadrement des faits et gestes. Cet ailleurs que l’esprit romanesque veut maintenant est un refuge et non pas un repaire. Aller tirer les gens de là, c’est user de moyens aussi pharamineux que la dispute familiale, les reproches professionnels, les mauvaises notes de conduite, et surtout, l’imposition par les mains d’une force impossible à retordre comme on voudrait. Privé momentanément de son aventure et contraint à des luttes ici et sans arrêt, ce déséquilibré de l’image de soi ne trouve plus l’ailleurs et le maintenant que son esprit en proie à la logique des incohérences inspire à ses jours de demeuré du suicide. Ce personnage de roman n’est toutefois pas une proie facile, car il a conservé ses moyens de défense, et s’il se garde d’en user la moindre violence, il se sauve du pire, évidemment pour sombrer dans le mieux qui ne satisfera jamais son exigence de joie à la place du bonheur promis par les catéchismes humanistes. Mais quelle aventure ! Et que de variations dans le détail et dans la croissance de l’ouvrage ! Et quelle aubaine si cet individu bancal mais pas fou (pas tout à fait fou) est un artiste en proie à d’autres exigences qui peuvent être comprises par la société même qui ne nourrit plus son espoir ! On mesurera alors, une fois de plus, la distance qui sépare l’homme du commun de l’artiste véritable, et la question d’imiter l’art reviendra avec un concept de l’artiste moins foireux que les reflets académiques renvoyés par les miroirs aux alouettes de la politique et des pratiques sociales. Certes, l’homme est le même : foudroyé par son image, poussé au dehors, ramené de force, contraint à mélanger la chimie du plaisir avec celle des retours à la normale, il est le représentant extrême et ultime de la souffrance qui fait de l’homme un combattant malgré lui, malgré les facilités offertes par le monde du travail et les bas quartiers de l’exclusion. Mais tandis que l’un ne sera créatif que dans l’organisation de sa fuite et qu’il ne sera jamais question de s’interroger sur cette créativité, l’autre, l’artiste frappé de bêtise sociale, ne peut être pris que par ce petit bout, par ce qu’il sait de l’art, de ce qu’il est capable d’en faire, du corps au pet dont nous parle Antonin ARTAUD, ce pet aux dimensions de pet si différent du pet dont on s’excuse même si on n’a pas envie, par honte pure et bue. Peut-on alors imaginer l’artiste thérapeute aux prises, dans un combat clinique, avec cet artiste romanesque ? Que vaut le thérapeute artistement formé face à ce tremblement erratique du roman ? Craignons que l’art en prenne un coup et qu’on ait ensuite l’intention, au lieu de le parer, de ne pas en parler plus longtemps. Le dialogue de Jacques RIVIÈRE et d’Antonin ARTAUD est significatif à cet égard. Comment ne pas soupçonner RIVIÈRE de n’avoir pas tenter de guérir son pendant épistolaire des défauts de pure forme interdisant à son texte de prendre place dans le saint des saints ? Ce cas est presque extrême. Je veux dire que RIVIÈRE est presque un artiste et qu’ARTAUD ne peut être qu’artiste. Le plus souvent, il se passe que l’artiste est un roman que le non-artiste thérapeute s’engage à soulager du poids du danger (c’est déjà ça !). Ou alors, comme LACAN dans son Aimée, l’artiste n’est pas tout à fait artiste et se laisse pénétrer comme un non-artiste, par le sexe ! Ces copulations mentales envahissent encore la littérature psychiatrique. Et pour l’instant, seul le roman a mis en scène l’artiste et son thérapeute. Beau roman auquel je me suis moi-même essayé en écrivant CARABIN CARABAS. Mais tout ceci n’est que de la littérature et j’attends le moment dangereux où un artiste thérapeute entreprend de « soigner » (thérapie ne veut rien dire d’autre) un artiste autrement réel que les personnages de nos romans d’aventure du déséquilibre mental.

Trois conclusions viennent de nous effleurer l’esprit :

- l’art et l’imitation de l’art sont bien deux activités dictinctes ;

- l’artiste ne se soigne pas comme le non-artiste (le risque d’échec thérapeutique n’est pas le même).

- l’artiste n’est jamais soigné par un autre artiste, ou seulement dans les romans.

Mais le cas que nous venons de décrire n’est pas le seul à envenimer notre tranquillité intellectuelle. Il arrive quelquefois que le personnage soit vraiment fou et non pas seulement inquiété et inquiétant. Tandis que le premier reconnaît ne pas se reconnaître, celui-là, fou à lier, ne reconnaît plus personne. Le verbe reconnaître ne convient sans doute pas à ce défaut de reconnaissance. Ce n’est pas même étonnant d’ailleurs. Il arrive quelquefois, dans nos déambulations philosophiques, que le verbe ne trouve pas son mot à dire. S’il est aisé de dire « Je chante un chant » pour être aussitôt accusé de pléonasme grossier (il y en a, paraît-il, de méritoires, mais on peut intéresser le public en déclarant chanter les murs, par exemple, ou les morts, les mares, les mires), il est moins facile de trouver un verbe à la folie autre que « déconner », ce qui ne la caractérise pas d’un point de vue médical. À un tel niveau de reconnaissance, on ne reconnaît pas la reconnaissance. Ce serait une grossière erreur que de tomber dans ce panneau. Ici et ailleurs, en dehors de toute notion du temps parce que le roman n’y est pas, on a affaire à un fou, un fou véritable, d’une vérité criante comme un beuglement d’artiste qui souffre.

Le fou existe, nous en avons tous rencontré. Il est souvent plus évident que l’artiste, plus facile à déceler, moins exigeant au niveau du résultat, ou pas du tout. On peut penser que la folie est une nature et que par conséquent on n’y peut rien changer. Bousillez un cerveau, vous ne le rendrez pas à sa beauté. Et le fou a presque toujours le cerveau franchement dénaturé, du moins par rapport à ce qu’on en sait. Injecter là-dedans le produit de nos réflexions spéculatives, voire imaginaires, ne peut pas lui faire de mal, on en convient toujours. Notons au passage que si l’artiste non fou (est-il encore artiste s’il devient carrément fou ?) est complice de l’aventure thérapeutique (après tout, c’est une aventure), le fou ne connaît pas la complicité. Il faudrait pour cela qu’il se sente différent. Or, de son point de vue, non seulement il ne l’est pas, mais rien ne l’est vraiment, pas assez clairement pour qu’il en tire des conclusions. Sans conclusions, il est impossible de soigner. On ne soigne pas les conclusions, les conclusions sont les marches du temps consacré à soigner. Avec le non-fou mais pas bien non plus, on monte ou on descend. On envisage nettement l’existence d’un escalier. Tandis que le fou n’est sensible qu’à l’électricité, à l’atome en général, qu’on le lui injecte ou qu’on lui en parle.

Les tentatives d’écrire le roman du fou n’ont jamais abouti qu’à de sommaires et illusoires imitations. On peut jouer le fou, mais l’être certainement pas. Le fou n’est pas un artiste. C’est un handicapé, un mutilé congénital, une victime des circonstances, un objet d’études. On peut rendre fou. Nos justiciers en savent quelque chose, pratiquement tous les jours. D’ailleurs, la Loi n’est pas indifférente et conseille au magistrat de ne pas juger en cas de folie même passagère, car cela existe aussi, d’avoir été fou et de ne l’être plus. On laisse de la place à cette hypothèse, une place d’inquiet. Mais n’est-on plus artiste si on l’a été ? Il faut craindre que non. L’état d’artiste est irréversible, comme le temps. Et nous savons plus ou moins clairement que la folie est un problème purement physique, une question de matière qui se change en lit de la folie, capable d’effacer les traces ou au contraire de les rendre indélébiles. L’artiste ne s’explique pas. Il n’explique même rien. Il ne devient jamais autre chose que ce qu’il est peut-être par hasard. Et s’il devient fou, comme Aloïse, il demeure artiste ! Et le non-artiste, s’il ne sombre pas dans la folie, peut-il devenir artiste ? Ces questions peuvent sembler spéculatives et n’alimenter au fond que l’imagination dont le romancier ne peut plus se passer par accoutumance. Aloïse n’est-elle pas devenue artiste parce qu’elle est devenue folle dans le même temps ? Peut-être. Mais n’est-ce pas là tout simplement poser la question de savoir comment on devient artiste, et pourquoi, pourquoi pas policier municipal ou joueur de tennis ? J’aurais bien aimé, moi, être policier municipal ! Franchement, me croirez-vous si je le disais ? Je n’arriverai même pas à passer pour un fou tant mon art, même mineur, démontre le contraire. D’ailleurs Aloïse était-elle folle ? On comprend ici que le terrain rend possible toute espèce de spéculation se faisant passer pour le noble produit de l’imagination. Le charlatanisme n’est pas loin et guette ses victimes déjà expiatoires. Face à l’artiste, le thérapeute, artiste ou non, ne peut pas tricher avec la démarche ni le résultat. Raison pour laquelle la situation présenté dans CARABIN CARABAS est le fruit de mon imagination et n’a aucune chance d’avoir été ni d’être quelquefois, de temps en temps, chapitre après chapitre, heure après heure peut-être.

On surprend ici le guérisseur en flagrant délit de choix. Le malade n’entre pas par hasard : il est choisi. On ne choisit pas de guérir l’artiste par la pratique de l’art. par contre, le non-artiste, qui n’y entend queu-dalle, et le fou, dont la famille prétend se débarrasser le mieux possible, sont la manne d’une entreprise qui a plus à voir avec l’action sociale qu’avec la thérapie. C’est du moins souvent le cas et les efforts pour diplômer les praticiens de l’art-thérapie n’y changeront rien. Le seul cheveu dans la soupe, c’est l’artiste, même fou, même au bord de sa fin. Et c’est heureux qu’il soit le seul à apporter un peu de contradiction dans une pratique dont l’exercice est douteux. Mais toute prétention à la guérison l’est aussi. À ceci près que la maladie mentale rejoint les cancers sur le terrain du taux de guérison. On soigne mal la folie. Pas aussi bien que le bobo au pied, on s’en doute, mais lamentablement très en dessous de la moindre maladie infantile. Est-ce à dire qu’une immense découverte s’annonce avec la même clameur que le guérit-tout-cancer ? Sans doute. Mais à ceci près que l’artiste meurt du cancer exactement comme les autres. Et ne sombre-t-il pas dans la folie comme ces autres ? S’il sombre, s’il n’est pas seulement allé un peu trop loin dans le roman. À voir. Un désordre de questions prend vite la place de l’ordonnance romanesque parce que toute classification est ici impossible à soutenir jusqu’au bout. Or, en thérapie comme en action sociale, il faut de l’ordre dans les discours et les prévisions. Cette torsion du poignet philosophique est pratiquée dans la chair vive de l’art, on vient de le démontrer, et ce sera une quatrième conclusion.

- l’art et l’imitation de l’art sont bien deux activités distinctes ;

- l’artiste ne se soigne pas comme le non-artiste (le risque d’échec thérapeutique n’est pas le même).

- l’artiste n’est jamais soigné par un autre artiste, ou seulement dans les romans.

- l’art est une dénonciation des pratiques tranquillisantes.

De la première conclusion, il résulte que l’art-thérapie et l’imitation-thérapie sont deux thérapies distinctes, sans préjuger de leur efficacité réciproque.

De la deuxième conclusion, on peut dire que la thérapie appliquée à l’artiste ne se fonde pas sur les moyens utiles ordinairement.

De la troisième, que l’artiste n’étant pas soigné par un autre artiste, l’art-thérapie ne lui est pas applicable et que l’imitation de l’art n’a aucune chance de le placer en position de récepteur.

Enfin, il y a au fond de l’art une rebellion contre la tranquillisation qui rend difficile toute tentative de guérir l’artiste sans s’opposer vigoureusement à ses prétentions.

Ce ne sont pas là de pures spéculations. Il s’agit d’un bornage du terrain thérapeutique. Si le malade est un artiste, aucune thérapie faisant appel à l’art ne lui sera applicable. Et si ce malade n’est pas artiste, on se demande comment il pourrait, en dehors d’une imitation qui ne peut logiquement pas lui être transmise par un artiste véritable, si cette thérapie a quelque chose à voir avec l’art. Voilà deux questions pertinentes, car si le malade n’est pas artiste, il est ordinaire, et s’il l’est, le voilà exceptionnellement présent dans un cadre thérapeutique qu’il ne lui sera pas difficile de renverser comme la vapeur pour y mettre fin, pour en finir le plus tôt possible avec une mascarade qui l’atteint dans sa dignité. Le cas du non-artiste n’est pas moins révélateur de la fragilité de ces méthodes thérapeutiques fondées non pas sur l’observation scientifique mais sur le sentiment qu’un peu ou beaucoup de plaisir peut aider à soulager une douleur autrement insupportable. On est là dans le domaine de la religion, de la piquouze, à un pas des pratiques magiques qui, dans l’officine voisine, conseillent la sorcellerie et autres astrologies de l’amour manqué.

Je ne vois pas d’autre champ d’application à l’art-thérapie que celui, non pas du malade, mais du mal-être et de ses petits personnages triviaux qui envahissent nos romans au point d’y oublier le roman et ses littératures. Une poésie de l’imitation, pour ne pas dire de la singerie, rogne l’art aux entournures, et de ces rognures innombrables, on prétend à la fois faire acte médical et social. Bien sûr, on ne soigne personne puisque personne n’est malade, et si quelqu’un l’est, par exemple dans un contexte de recherche, on n’est renseigné que sur les cris de sa maladie et non pas sur les lueurs d’espoir qui en émanent. Boire un verre de vin pour survivre à un choc éthilique est une prétention peut-être subtile, mais en tout cas exagérément prometteuse d’oubli. Le choc autrement hallucinatoire et orgasmique des arts n’est certainement pas fait pour soulager une douleur qui ne serait pas née elle-même de l’art. En initiant le malade à des pratiques qui ne visent jamais le bien-être mais son contraire le tout-être, on prend le risque de désillusionner le malade, s’il est capable d’éprouver l’importance de l’échec, ou de l’encourager dans sa tentative de séparation sans mort. Reprenons les choses à leur racine.

La société S est telle que tout x lui appartenant est un invididu.

L’individu I est tel que x * n est une société.

Le rapport I <> S est limité par une série de lois de composition qui assurent l’intégrité de l’individu, même dans le malheur, et la cohérence de la société y compris dans sa confrontation à l’individu, à une minorité, à une autre société.

De I <> S on peut dire que c’est un rapport fragile dont le roman, entre autres pratiques artistiques, peut rendre compte avec une fidélité de chien si on le souhaite. Dès que ce rapport se complique de cassures, voire d’incohérences, I <//> S, des phénomènes de rejet apparaissent qui signalent la maladie ou le délit. Il n’existe pas, ou pas encore, de sociétés qui assimilent le crime à la maladie. Cette possibilité est toujours soigneusement examinée par les juges chargés de distinguer l’inévitable de la simulation. La prison ne soigne pas. Elle joue rarement la réinsertion, sauf à l’égard des privilégiés, du fonctionnaire qui continue d’être payé à ne rien faire, ou du bourgeois qui ne cesse pas de posséder ce qui le sauve de la misère des murs. On propose régulièrement au prisonnier des activités imitées de l’art et il n’est pas rare que l’un d’eux se révèle être un véritable artiste, ce qui ne le sauve jamais, au contraire. L’artiste, en prison ou en goguette, n’est sauvé que par l’argent qu’on lui promet et qu’on lui donne quelquefois. Il est bon, pour un condamné, d’être sauvé dans les marges, comme peut l’être l’artiste qui reçoit la reconnaisance sous forme de luxe ou à la rigueur de bouée de secours comme dans un naufrage. L’art, c’est bien connu, ne sauve personne. Mais quelquefois, ça rapporte. La fréquentation des artistes renseigne clairement sur leur rêves traversés d’argent et de pays faciles. Il n’est donc pas difficile, dans le cadre d’une action sociale concertée, d’en appeler à eux pour pallier des rebellions, des salissures, des coups fourrés qui sont le fait en général de non-artistes qu’on place entre des murs sous la houlette d’autres non-artistes, les gardiens, dont on ne peut pas raisonnablement dire qu’ils brillent par leur intelligence, pas même pour amuser la galerie.

L’artiste est donc mûr pour participer à l’action sociale. Moyennant une petite rétribution et quelques avantages de bouche, on le voit s’adonner au dialogue avec ce qu’il s’agit de nettoyer : des fous, des emmerdeurs, des délinquants, et même des vieux qui, de nos jours, s’ils sont trop vieux et trop pauvres, gâchent un peu la couleur du ciel. Cette promotion au titre d’éducateur ou de thérapeute relève d’une crise sociale causée par des individus en proie à de mauvais calculs. Un peu de gymnastique corrige les exigences de la danse classique, des tons criards remplacent les contrastes, on gueule ou on chuchotte au lieu de chanter, on minaude à l’écran vidéo ou on cabotte comme des stars. La pratique de l’art, bien loin d’en être l’imitation, en est plutôt la parodie. Il ne s’agit absolument pas d’imiter l’acte créateur, ce qui est quelquefois utile au pédagogue transmettant son art et celui des Histoires de l’art. On singe pour se sentir artiste, un peu comme on se donne à la sensation de vitesse dans les youpalas sophistiqués des champs de foire et autres centres de divertissement, parcs d’attraction, dit-on plus justement. Se prendre pour le célèbre Zibidine Bidane revient à passer un moment à devenir et être Van Gogh ou Picasso, selon que l’on aime les châteaux ou pas. À la fin, l’action sociale donne de quoi bouffer à l’artiste et de quoi se prendre pour quelqu’un à ceux qui, par malchance ou par nature, ont plus ou moins sombré dans les travers des lois de composition.

I[1] représente l’individu normal, qui travaille et cotise ; I[2] est l’artiste qu’on emploie ou qui crève ; I[3] est l’individu à nettoyer faute de pouvoir le changer. Mais il ne me semble pas que l’art-thérapeute s’intéresse, sauf en cas de chômage, à cet I[3] qui ne paye pas directement, qu’on va chercher dans un hôpital ou dans une banlieue. L’art-thérapeute, cherchant à échapper à son destin, trouve sa pâture chez les I[1]. Dans ce nid de consommateurs heureux et anxieux de ne plus l’être un jour, il y en a de moins parfaitement constitués, de ceux qui glissent vers le bas et qui s’accrochent encore, ce qui les rend solvables. Ceux-là sont malheureux, on ne peut le nier. Ne rien posséder est une douleur, mais être sujet à la dépossession est une obsession difficilement dominée. On coule quelquefois, on pressent la noyade, et c’est à ce moment que l’appel devient audible. Loin des hôpitaux et des prisons, à deux pas des banlieux et des mouroirs, est-ce encore de la thérapie, cette carresse dilatoire qui soulage par l’art et ses petites surprises ? Encore une question tangente. Je crains que l’art-thérapie ne vale pas mieux que l’astrologie. Ces pratiques se fondent sur les coïncidences dont l’agencement finit par devenir, à défaut de théorie, une doctrine. Et c’est sur cette base qu’on distribue des diplômes. Mais s’il est somme toute assez acceptable de diplômer le thérapeute, on n’en est pas encore là du côté des bâteleurs du ciel ni des chimistes de la pierre philosophale et autres concassages des bris que la nature propose au plus offrant. Or, ce qu’il s’agit de mesurer avant de mettre en pratique, c’est la dangerosité des techniques proposées comme action thérapeutique. Ce qui, dans le cas de l’art-thérapie, n’a pas été fait. Aucune observation n’a encore été soumise à l’analyse sérieuse des connaisseurs. On peut même affirmer que ce qui passe pour de l’observation n’en est pas.

Pour l’instant, en dehors de tout contexte scientifique, et bien loin, c’est le moins qu’on puisse dire, des exercices de l’art par les artistes eux-mêmes, l’art-thérapie n’est guère qu’un palliatif au chômage des artistes et au malheur des autres, qu’ils soient inclus ou exclus. Et c’est symptomatique d’une société qui sait, par expérience, que la science, du moins dans son état actuel, ne peut absolument pas rendre le bonheur à l’enfant qui l’a perdu en devenant un homme ou une femme (il faut encore malheureusement faire cette inutile distinction, quand ce n’est que l’amour qui nous désigne, mais bon...). On a longtemps su gré aux religions, et particulièrement à la plus récente d’entre elles, qui fut avant tout attentive à l’homme (mais c’est encore là un effet regrettable...), d’avoir relégué la magie et ses pratiques au musée de la bêtise et de l’horreur. Mais ces religions n’ayant au fond proposé que le massacre et la contrainte, la science a eu son temps de préférence, qui n’a pas duré, car ses seules applications sont technologiques, médiocrement technologiques, à des années-lumières de la moindre disposition spirituelle capable de créer les conditions, à défaut du bonheur, de cette joie qui fait quelquefois de nous des philosophes. Nous en revenons, de ces récits de l’espace et du temps, de ces autres manières de « voir » et de pénétrer. Aucune promesse n’a été tenue. On nous prive même de la drogue, qui soulagerait nos douleurs, pour la remplacer par du vin et sa noblesse de pacotille relative au goût, c’est-à-dire à la langue et au nez, quand l’art se limite à l’oeil et à l’oreille, et au sens lui-même. On en est, actuellement, à apprécier le progrès des choses ! Les voitures changent, mais ce sont toujours des voitures ! On meurt à l’hôpital, mais pour quelles raisons ? On va vite, mais où ? Il paraît même qu’on pourra éprouver du plaisir en agitant les électrons d’une sonde plongé dans nos cerveaux, au lieu de s’aimer et de prendre le risque d’en jouir comme des animaux, ce qui nous a pourtant toujours honorés, non ? Une partie de l’humanité, si elle n’est pas trop bête, se précipite moins vers les lieux de l’acquisition des choses soi-disant nouvelles, et une autre partie de cette humanité qui pleure, ne souhaite pas en faire autant. Ici, on revient aux pratiques magiques, et là on s’accroche à la religion parce qu’on se rend compte que, finalement, on n’a pas d’autre choix raisonnablement humain. Il n’est même pas question de Dieu, auquel on ajoute foi pour y croire. Il s’agit d’échapper à l’imbécillité de la magie et aux risques majeurs des technologies. La religion s’impose, amis athées, qu’on se le dise ! Mais nous n’en voulons pas. Nous n’avons même pas l’intention d’en respecter les usages. Nous sommes pris dans un autre étau : entre la magie qui nous guette et le métal cybernétique. Et bien c’est justement à cet endroit pour une fois précis et reconnaissable de loin que d’autres pratiques tentent actuellement de s’immiscer. L’art-thérapie est une de ces planches de salut. Passons à l’antithèse, pour voir. Autrement dit, comment l’art-thérapie pourrait-elle devenir un choix unique dans son genre ?

Nous savons que :

- l’art et l’imitation de l’art sont bien deux activités distinctes ;

- l’artiste ne se soigne pas comme le non-artiste (le risque d’échec thérapeutique n’est pas le même).

- l’artiste n’est jamais soigné par un autre artiste, ou seulement dans les romans.

- l’art est une dénonciation des pratiques tranquillisantes.

- l’art n’est ni magie ni technologie.

En voilà assez pour concevoir honnêtement une activité utile à l’esprit, toujours en quête de tranquillité voire de joie, et à la société qui fonde son existence sur la pureté des moeurs et l’efficacité de l’ordre. Professionnelle par excellence, et non pas soumise aux aléas artistiques, elle se doit autant à l’esprit qu’à la société, ce qui suppose une connaissance impeccable à la fois de l’homme et de ses cohésions. L’art n’a rien à voir avec les exercices de l’intelligence sur la psychologie et le droit. L’art-thérapeute est psychologue, ce qui de nos jours implique une formation médicale, et c’est aussi un citoyen tout ce qu’il y a d’intégré au système, mais d’intégré en connaissance de cause et non pas par désespoir d’émigré ou de chômeur, deux catégories d’individus qui commencent à poser de sérieux problèmes autant d’ailleurs au droit, qui y perd son latin, qu’à la psychologie qui se complique de connaissance moins abstraite et de raisonnements fort éloignés de la divination philosophique qui fut, pendant longtemps, parallèlement à son pendant littéraire si prisé en France, la principale source d’inspiration. En résumé, l’art thérapeute possèdera :

- des connaissances médicales approfondies, et elles ne peuvent l’être mieux que chez le médecin.

- une situation sociale bien établie, sans défaut de la cuirasse, sans bruit avant-coureur de la rouille qui condamne aux difficultés d’insertion dans la vie professionnelle.

- un goût pour les choses de l’art, mais sans l’engagement qui produit les oeuvres.

La première de ces conditions ne semble pas raisonnablement contestable. Un médecin, du moins dans l’ancienne acceptation du terme, connaît les âmes et les corps, même si l’esprit n’est pas forcément de la partie dans son action sur la chair dont le concept n’ébauche pas non plus le corps. Formé dans la mémoire, comme un comédien, et actant de la maladie, de la mutilation et de la vieillesse, c’est un savant, et pour peu qu’il sache se passer de trop de technologie pour avancer ses diagnostics, c’est un personnage clé de l’existence, toujours au chevet, à portée de voix et de main. Sans vocation, c’est un fuyard de problèmes, mais avec la foi, il est toujours capable d’aller au-delà du possible et y réussit quelquefois, la vie nous l’enseigne, de moins en moins peut-être parce que la référence technologique remplace de plus en plus le diagnostic à l’oreille et au tact, mais il demeure autrement essentiel et charitable que les portiers des religions qui sont par définition les ennemis de la connaissance et de ses pratiques.

Comme on ne peut pas dire que l’officiant muni de son diplôme méritoire est un candidat au chômage ou une victime des conditions d’immigration, car un médecin trouve toujours de l’emploi, on ne s’inquiétera qu’en sourdine de son lit social, des draps où il couche pour se préparer à l’action médicale. Raison de plus pour faire confiance au médecin plutôt qu’au psychologue ou à l’amateur.

Enfin, ce médecin, sans être un artiste lui-même, devra connaître les tenants et les aboutissants d’une pratique autrement complexe et conséquente que la sienne. Autrement dit, l’art-thérapie doit être une spécialité médicale. Si l’artiste a une place là-dedans, c’est comme exemple, comme pédagogue, à la rigueur. Mais sa rébellion n’est peut-être pas tout à fait compatible avec l’ambiance des études qu’il peut toujours un peu troubler. Comme on le voit nettement, l’art est facile, mais l’artiste est difficile. On l’éloignera le plus souvent, sans toutefois l’écarter, car sans lui, sans sa proximité beuglante, l’art n’est qu’une peau et il n’y a rien de plus difficile que d’entrer dans une peau conçue pour d’autres pénétrations que le traitement des maladies mentales et des troubles de la joie.

Au risque de passer pour un suicidaire, je ne vois vraiment pas d’autre portrait-robot à tirer sur la face hermétique de ce thérapeute particulier qu’est l’art-thérapeute souvent confondu avec l’artiste-thérapeute. Soyons clairs : toute thérapie qui n’est pas un acte médical relève de la magie, mais tout acte médical qui confie ses diagnostics à la machine, comme c’est de plus en plus souvent le cas, est une imposture. L’art-thérapeute, en étant à la fois l’instinctif préparé du diagnostic et le doué du résultat tangible, est un spécialiste médical, c’est-à-dire un savant qui, au lieu de chercher, trouve. Ce qui fait presque de lui un artiste, c’est vrai. Mais un artiste sympathique, un chansonnier de la joie, un prosateur de la rime. L’essentiel, au fond, c’est qu’il ne se prenne pas lui-même pour un artiste, risque professionnel dont on ferait bien de mesurer la portée. Tandis que l’artiste, qui peut légitimement passer pour tel, et même revendiquer pour lui-même cet état de fait, ne doit pas chercher à tromper l’adversaire en se prenant pour un médecin, ce qu’il n’est pas. Un artiste, ça ne soigne pas, ça n’a jamais soigné, bien au contraire.

S’il est encore légitime, dans l’état actuel de la connaissance scientifique, de parler et de s’adresser à l’art-thérapie, il est quelque peu incertain de questionner avec les mêmes questions l’artiste-thérapie qui n’est autre, au fond, que de la microbe-thérapie. Je n’entends pas par là que sa proposition thérapeutique est petite, mesquine, insignifiante. Je veux dire que l’artiste, ne pouvant communiquer que son mal et avec lui, ne soignant donc pas, ce que personne n’attend de lui à moins d’être mal informé des questions de l’art, je veux dire que l’artiste est cruel, répondant ainsi à la question :

- Et savez-vous au juste ce qu’est la cruauté ?

Non pas :

- Comme ça, non... je ne le sais pas (réponse ironique d’ARTAUD).

Mais (sans doute parce que je ne suis pas fou !) :

- Je le sais parce que je suis un artiste et que je rends malade.

Au lieu donc de parler d’artiste-thérapie, comme c’est la tendance, je propose qu’on se limite à évoquer les fondements de cette microbe-thérapie qui ne sert à rien, en tout cas à rien de bon. Évidemment, l’artiste, ou son imitateur, peut être animé de bonnes intentions. On voit beaucoup d’artistes s’échiner à soigner le mal qui affecte les non-artistes, et il arrive quelquefois, contre toute attente, que l’artiste soigne l’artiste. Dans cette société où on ne peut heureusement rien empêcher, du moins tant que les religieux y sont réduits au silence feutré des prétoires et autres antichambres de la bonne aubaine, tout est possible, y compris cet artiste qui, sans se prendre pour un médecin, mais assez adroit pour ne pas passer pour un vulgaire guérisseur, entreprend non seulement de soigner le non-artiste avec de l’art, ce qui rend la jambe mauvaise, mais encore, souvent parce qu’il possède non pas des secrets, mais des pouvoirs, s’attaque comme un chirurgien au mal que l’art peut causer dans l’esprit de ce qu’il faut bien appeler un artiste. L’artiste-thérapie, quand ce n’est pas une activité bénigne qui peut à la rigueur faire qu’on se sent mieux et même bien, à la condition de ne pas être un artiste ou à la rigueur d’en rêvasser copieusement, sert aussi à tranquilliser les artistes, à leur donner des leçons d’art, à revoir leur connaissance de la pratique et de l’exercice et à NE PLUS EN SOUFFRIR ! Ce rapport d’artiste à artiste est tellement concevable qu’on a fait plus qu’y penser : on le pratique tous les jours, en extrayant du magma psychiatrique des artistes pour lesquels on ne peut plus rien, pour lesquels la médecine ne peut rien, et qu’on confie pieds et poings liés à des artistes-thérapeutes chargés de diminuer les effets nocifs et dangereux de l’art sur l’artiste. On voit ainsi de pauvres artistes s’adonner à l’analyse de leurs oeuvres, AU LIEU D’EN PARLER !

Que la médecine jette l’éponge chaque fois qu’un artiste lui est confié par la justice ou par la famille (il n’y a hélas pas d’autres livreurs d’artistes, d’autres dénonciateurs de la mauvaiseté de l’art, délateurs impunis) est après tout assez naturel. Quand il n’y a rien à faire, on s’épuise vite. Ce n’est pas une question de patience, mais une fois épuisées les ressources thérapeutiques, y compris celles que l’art accorde à la science, le mieux est de se défaire du problème pour se consacrer à des tâches plus urgentes, l’artiste étant rarement nocif à ce point. Et c’est sans doute par charité que l’appel au guérisseur sonne le glas de l’artiste, car autant il est quelquefois agréable d’en découdre avec un savant qui après tout sait de quoi il parle, autant il est pénible et ravageur d’avoir affaire à un guérisseur forcément limité en connaissances et tout aussi inévitablement doué pour l’imposture. Mais tel est le destin métaphorique de l’artiste : tomber dans les bras du guérisseur d’art, lequel est à l’origine un chômeur en puissance. On ne fait pas mieux comme usurpation de biens. Et ce, à l’abri de poursuites qui ne menacent même pas de devenir judiciaires, au moins pour calmer un peu les démangeaisons létales.

Mais tel est aussi le danger qui guette l’artiste-thérapeute : devoir un jour servir la cause du non-art. Certes, son existence, toute ponctuée de stages somme toute assez sympathiques et même d’expériences qui frisent l’amitié avec des apparences d’amour, son existence est celle d’un praticien et si sa salle d’attente ne désemplit pas, le voilà inclus dans le grand jeu social, parfaitement en adéquation avec les lois qui composent la trame sociale. On dirait un dormeur des services secrets, un agent qui n’agit pas ou agit en dehors du service, mais qui peut servir si c’est le moment. On peut légitimement redouter cette floraison d’artistes qui, plus pour échapper au chômage que par pure vocation, envahissent l’existence jusqu’aux magazines les plus sérieux. Ils sont le terrain préparatoire, sans le savoir, à une offensive contre l’art toujours légitime en cas de guerre ou de danger imminent (et non plus éminent). La société devient de plus en plus complexe, sans doute grâce à ses capacités de mémoire, de stockage de l’information, et en y regardant de plus près, on s’aperçoit que tout ne s’explique pas et que cela pose question au philosophe. Car, franchement, à quoi sert vraiment un artiste-thérapeute ? À soigner, certainement pas. Si le médecin connaît, en matière psychothérapeutique, un échec considérable, que peut-on espérer d’un individu qui n’est pas formé pour soigner ? En attendant, il occupe l’artiste fou avec des jeux d’enfant destinés justement à infantiliser son art, à aplatir sa maturité de génie. Il pallie les petites souffrances sans majesté de l’homme du commun qui n’en souffre pas moins réellement et qui, par la grâce de l’illusion, peut se croire en rémission ou carrément guéri. Mais au-delà de ces petites entorses à l’honnêteté, de quoi est-il question vraiment ? Tout simplement, de remplacer la microbe-thérapie des artistes par les soins palliatifs de l’artiste-thérapeute. Changer la nature de l’art est une des lois de composition des sociétés. Dans le rapport I<>S, il y a des lois, que nous connaissons de mieux en mieux, que nous savons nous-mêmes, en équipe réduite ou restreinte, utiliser contre l’individu dont la propre loi d’expression est destructrice, par attaque microbienne (c’est une métaphore) du tissu social. L’assassin en finit avec la vie, au couteau ou à la bombe. Peu importe sa doctrine ou sa folie. Il s’agit là de choses si simples à combattre que l’enfermement ou l’exécution capitale suffisent à arranger les autres choses, celles qui ont de l’importance. Mais l’artiste ne meurt pas. Son art n’est jamais oublié. Car l’art est comme la chair, nécessaire et inexplicable. L’artiste ne tue pas non plus, ou alors par erreur et c’est un génie que tout le monde reconnaît. Mais il rend malade. Il trouble l’enfance, dérange l’adolescence, envenime tout le reste de la vie. Le payer ne suffit pas à en endiguer la virulence. D’ailleurs, on ne peut pas payer tout le monde. On n’a pas assez d’argent pour ça, et puis on ne sait pas qui est véritablement artiste et qui ne l’est pas pour longtemps. L’assassinat, ça donne des sensations, le cinéma, qui voudrait être un art et qui n’est que de la merde, en donne la preuve tous les jours. L’art, c’est plus subtil, moins pris au piège. Moins combattu en apparence, mais attention, c’est une ruse. Il meurt beaucoup plus d’artistes que d’assassins. Les grands assassins sont propriétaires, y compris d’États entiers, mais le grand artiste crève le plus souvent de faim et de froid, d’épuisement mental, de transparence végétative. On dit quelquefois d’un médecin qu’il est un assassin, un matasano comme on dit en Espagne. Celui qui a tué Albertine SARRAZIN n’est certes jamais passé pour un artiste dans son genre, mais il a survécu à son crime, et bien survécu d’ailleurs. Il a pourtant injecté dans un corps le microbe fatal de la médecine, qu’on appelle quelquefois par erreur aléa. On pardonne à l’erreur, car la bêtise l’explique. Un médecin ne tue pas par volonté ou par plaisir. L’artiste, qui ne tue pas mais rend malade, sait ce qu’il fait. Il n’est pas dans l’erreur. Alors comment le pousser au moins dans les marges, à défaut de lui destiner le vide par droit fondamental ? De deux façons :

- lui donner à manger et éventuellement lui offrir un confort auquel l’ouvrier a droit sans se casser autant la tête. Ainsi explique-t-on la présence incongrue de l’artiste-thérapeute dans notre société pourtant prudente en matière de guérison miraculeuse.

- le soumettre à l’action thérapeutique ou donnée comme telle de ces guérisseurs auxquels on ne pourra jamais reprocher un manque de formation médicale puisqu’ils sont fabriqués ou du moins autorisés pour ne pas en recevoir.

Pas étonnant alors que la microbe-thérapie connaisse un tel essor. C’est une croissance de plaie. Plus on appuie et plus ça fait mal. Plus ça fait mal et moins il faut s’attendre au silence. Comme il n’est pas question de tuer l’artiste aussi facilement qu’un criminel, le mal progresse. Et avec le mal, les promesses de guérison si néfastes à la tranquillité de ceux qui ne souhaitent qu’aller mieux et non pas devenir artistes. Ce tissu de contradictions a pris une telle ampleur qu’on peut craindre une explosion de l’écran où tout se passe comme au spectacle. Ce n’est d’ailleurs pas la seule menace de combustion instantanée. Ce qui complique encore les choses pour le philosophe soucieux de scolariser sa pensée pour qu’elle soit au moins compréhensible à défaut de devenir profonde et irréversible. Doit-on penser pour autant que la médecine détient la clé de futures tranquillités moins ravageuses question accoutumance ? Le médecin a certes été un élève appliqué et il est devenu un praticien utile et même charitable, ne mâchons pas nos mots. Mais penser une seule seconde qu’un non-artiste soit capable de surpasser l’art en profondeur n’est pour l’instant pas même du domaine de l’hypothèse scientifique. Comment poser ce problème sans paraître un peu imbu de sa personne ? Si l’art-thérapie, et peut-être aussi l’artiste-thérapie, nous maintiennent heureusement hors de portée des magies ancestrales auxquelles on ne doit rien et de ces technologies qui ne promettent que le métal dans la chair, l’art est le seul moyen d’être encore un magicien et peut-être un savant. Il n’agit pas entre deuxeaux,il les pénètrede propositions esthétiques et se fout de la morale. Il décompose, comme on dit en mathématique, ou déconstruit, comme disent quelquefois les philosophes. Il agit comme la mort, avant la mort. Et tend inexplicablement à l’expliquer. Tandis que les religions donnent la mort comme la solution à un problème, ce qui est parfaitement stupide et malsain, l’art est la solution que la mort ne donne pas. Dans ces conditions, l’utiliser pour soigner ne peut servir qu’à le dénaturer. Que quelques-uns s’en portent mieux, parce qu’on les paye ou d’autres parce qu’ils se sentent beaucoup mieux, relève de l’annexe et non pas de la conclusion. Mais c’est la vie. On n’a pas toujours les moyens de conclure, même provisoirement.

 

Conclusion

 

Il existe une « médecine des arts » chargée de soigner les doigts des violonistes, le dos des pianistes, les lèvres des trompettistes, les cordes vocales des chanteurs et même le stress des écrivains trop sollicités par le succès ou la page blanche. Savoureux mélange de chimie et de conseils pratiques, cette médecine a fait la preuve de son efficacité relative et peut avancer sans honte un taux de réussite honorable, aux dires des artistes eux-mêmes, du moins de ceux qui en ont les moyens. Mais cette médecine n’utilise pas l’art lui-même pour exercer ses effets curatifs. Les médicaments et quelques règles de comportement suffisent le plus souvent à lui assurer une victoire bien méritée sur des maux qui hantent l’artiste dans les coulisses de son activité professionnelle. Tuer les chats dans la gorge, par exemple, n’est pas aussi simple qu’il y paraît et maints concerts peuvent témoigner du désarroi qui empoigne alors des gorges fort éloignées de ce qu’on attend d’elles question justesse, tessiture et sentiment. Dans ce rapport de médecin à malade, c’est l’expérience de la molécule qui prévaut, accompagnée comme il se doit de préceptes applicables au corps et à ses fonctions par le biais d’exercices physiques qui ont fait leurs preuves depuis longtemps et de comportements, notamment alimentaires, qu’il vaut mieux adopter si l’on souhaite demeurer un artiste digne de ce nom, c’est-à-dire applaudi.

Il existe une médecine des arts comme tant de médecines professionnelles dont la connaissance a atteint des perfections bien utiles à l’actant. On soigne le travail avec un art, pour ne pas dire une science, dûment consommé. Seulement voilà, la folie, et tout ce qui la désigne assez fermement pour la donner à craindre, n’est pas un métier. On serait tenté de dire que par conséquent, on ne la soigne pas, ce qui n’est pas loin d’être vrai. Les fous travaillent seulement du chapeau, selon un dicton populaire. Et les candidats à la folie ne sont pas mal coiffés non plus, de phobies en obsessions, et de désespoirs en suicides et autres carences de la présence. Quand la chimie n’agit plus exactement où on prétend la contraindre, et si le seul dialogue analytique est vain, le recours à des pansements devient la norme. Disons, pour aller vite, que l’art est le moins pire de ces cataplasmes qu’on applique à la surface seulement de ce qui ne va pas ou plus. Les médecins, en principe, s’en gardent bien, et ce n’est pas là le plus grand de leurs paradoxes.

Quelles sont les combinaisons en jeu ? D’une part, côté art-thérapeute, on peut distinguer les cas où celui-ci est médecin ou non, et ceux où il est ou pas artiste. Ce qui nous donne à envisager quatre personnages « possibles » (restons romanesques) :

- l’art-thérapeute médecin et artiste.

- l’art-thérapeute médecin et non-artiste.

- l’art-thérapeute non-médecin et artiste.

- l’art-thérapeute non-médecin et non-artiste.

Du côté du malade, on peut simplifier « à l’extrême » en ne distinguant, dans l’attente d’autres complications, que deux catégories :

- le malade artiste (une complication est par exemple qu’il ne l’est pas mais qu’il y croit dur comme fer).

- le malade non-artiste (quelquefois sa haine de l’art peut compliquer les choses).

Un simple effet de combinaison (2 * 4) propose huit cas de rencontres, cela sans préjuger des hypothèses multipliées par les paramètres dont nous ne tenons pas compte ici, comme le type de folie ou de névrose, le sexe, le pays, la situation sociale, la pensée religieuse, etc. Cependant, on peut d’ores et déjà éliminer le cas fort peu probable où l’art-thérapeute n’est ni médecin ni artiste. Ce personnage est parfaitement inconcevable. Ce qui réduit notre combinaison à six cas. Si nous éliminons d’office le cas où le thérapeute est un artiste, selon le principe évoqué plus haut qu’un artiste ne peut guère que communiquer que son mal, pratiquant alors un cas particulier de l’artiste-thérapie qu’est la microbe-thérapie, notre combinaison se réduit aux seuls cas où l’art-thérapeute est un médecin et un non-artiste agissant indifféremment sur le malade artiste ou non-artiste. L’expérience pourrait montrer facilement à quel point les médecins des arts sont les mieux placés pour pratiquer l’art-thérapie avec quelques chances de ne pas se tromper et de ne tromper personne.

Ce qui reste à prouver dans ce raisonnement somme toute assez simple, c’est le risque de microbe-thérapie. En effet, si ce concept était faux, l’artiste, muni de son diplôme de médecine ou d’un autre n’ayant rien à voir avec la médecine et tout avec le cas particulier de la thérapie par l’art, l’artiste deviendrait un actant médical de premier plan. Ainsi, se sortant du chômage ou agrémentant son activité de médecin d’un emploi réputé « sublime par essence », l’artiste aurait pignon sur rue malgré et peut-être même contre le marché et les contraintes culturelles. On croirait rêver. Mais il n’en reste pas moins que c’est bel et bien la microbe-thérapie qui doit faire l’objet de recherches appliquées pour apporter de l’eau au moulin des artistes qui pour l’instant se limitent à croire aux vertus thérapeutiques de l’art. Ce qui donnerait raison à cet autre dicton populaire : si ça ne leur fait pas de bien, ça ne leur fera pas de mal non plus. Mais tout porte à croire que l’art ne soigne pas les artistes et envenime l’existence de ceux qui s’en passent ordinairement, entre les crises.

Mais si la microbe-thérapie est vraie, et qu’on veut à tout prix exercer son « art » sur la maladie, alors il faut légitimement craindre une foire d’empoigne entre les artistes thérapeutes et ceux qui n’en ont cure, de la thérapie, et qui ne souhaitent que de continuer à exercer leur art uniquement là où ça fait mal sans le moindre souci ni la prétention à l’amélioration. Est-il d’ailleurs raisonnable de penser que la gent artistique peut se scinder ainsi, d’une aile battant l’art pour qu’il soit moins microbien, et de l’autre faisant tout pour qu’il ne perde rien de son charme diabolique ? Si cette situation se présentait, il faudrait alors, selon un vieux principe dont la philosophie elle-même ne se passe pas, distinguer le bon artiste du mauvais, c’est-à-dire, en termes clairs, qu’il ne peut y avoir deux catégories d’artistes en dehors des questions d’école, et que par conséquent, soit l’artiste-thérapeute n’est pas artiste, ce qui le met hors-jeu, soit l’artiste microbien ne l’est pas, ce qui repose violemment la question de l’utilité de l’art qui, selon un principe artausien emprunté aux Indiens, doit servir à quelque chose. Je ne vois pas comment, dans ces conditions imposées non pas par le désir ni l’envie, mais seulement et apodictiquement par les faits, on n’en viendrait pas aux mains. Dans l’état actuel de la connaissance, il serait sage de continuer de s’en remettre à la médecine pour les soins et à l’art pour l’incurie.

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