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Alma Mater ou les joyeusetés de l'Université française.
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 Article publié le 14 mai 2010.

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Alma Mater ou les joyeusetés de l’Université française.
Benoît Pivert

On pensait les universitaires français trop cartésiens, trop pédants ou trop austères pour faire un jour l’objet d’une satire universitaire. Avec Alma Mater[1], Philippe Chardin nous prouve qu’il n’en est rien. Le démenti est drolatique comme l’annonce le sous-titre de l’ouvrage : Le premier « roman comique » inspiré par l’université française. Ne fallait-il pas une bonne dose de courage ou d’inconscience à l’auteur pour se lancer dans cette aventure littéraire si l’on sait que Chardin lui-même fait partie du sérail ? Ancien élève de l’Ecole normale supérieure, agrégé de lettres modernes et docteur d’Etat à l’Université Paris Sorbonne, il a enseigné la littérature comparée successivement en tant qu’assistant à l’Université de Poitiers, puis en tant que professeur à l’Université de Reims et à l’Université de Tours où il a été nommé professeur de classe exceptionnelle. Il a également été professeur associé à l’université de Cologne en Allemagne et à celle d’Edimbourg en Ecosse[2]. Mais à dire vrai, parvenu à de telles hauteurs, on peut se permettre une liberté de ton que n’aurait pas un soutier de l’institution. Sans doute sont-ce les dix années passées comme directeur du département de Lettres modernes à l’Université de Reims qui ont inspiré à Philippe Chardin les pages satiriques d’Alma Mater. Certes l’écrivain a l’élégance de ne pas désigner nommément le lieu de ses avanies mais en auteur de roman comique, il s’ingénie à semer des indices épigrammatiques qui ne laissent plus guère de doutes : C’est une région très romantique / Si l’on est femme, on y rencontre/ Le pousseur du canal/ Si l’on est homme, on est pris en stop par/ L’adjudant-chef Chanal[3] . Il suffit de se souvenir que c’est à Mourmelon que l’adjudant-chef Chanal perpétrait ses forfaits et on l’aura compris que c’est de Reims et de la Champagne qu’il s’agit. A dire vrai, le décor du roman prête plus à la sinistrose qu’à la drôlerie. Le lieu du campus est si désolé que ce sont des extraits du Château de Kafka qui viennent à l’esprit du narrateur. Les alentours ne valent guère mieux : le canal, les panneaux publicitaires, la bretelle de l’autoroute, le ciel sans lumière, le glorieux stade qui ne trouvait plus de repreneur, […] ce décor de merdre[4] . Par chance, il y a tous ceux qui évoluent dans ce décor de merdre et que le narrateur va suivre tout au long d’une année universitaire depuis la rentrée de septembre jusqu’aux examens de juin. Ce sont eux qui vont permettre au narrateur, dans un mélange de tendresse et de férocité, de dessiner toute une galerie de portraits – enseignants, étudiants, personnel administratif – en soulignant leurs ridicules tout en épinglant les travers de l’institution et en raillant ses grands-messes – colloques, commissions de spécialistes et autres raouts académiques. Le narrateur lui-même ne s’épargne pas, se définissant comme « directeur de département, chef pour rire, grand manitou dépressif »[5]. Il ne sait trop s’il doit rire ou s’affliger des tristes sires qu’il côtoie et a une conscience aiguë du fossé pathétique entre idéaux sublimes et réalités mesquines qui caractérise l’Université, raison pour laquelle l’éditeur préfère parler d’un ton tragi-comique qui est sans doute la désignation la plus appropriée pour parler du roman.

 Que serait l’université sans ses bataillons d’assistants, maîtres de conférences et professeurs ? Philippe Chardin leur fait la part belle à travers une galerie de personnages hauts en couleurs qui peuvent réaliser avec les excentriques de David Lodge ou ceux des Ingratitudes de l’amour de Barbara Pym. Ce qui fait, entre autres, le charme de l’ouvrage c’est que chacun y reconnaîtra une figure familière, qui un collègue, qui un énergumène qu’il aura subi, étudiant, sur les bancs de l’université. Chardin procède à la manière de La Bruyère dans ses Caractères ou de Balzac lorsque celui-ci, dans la Comédie humaine, tente de définir des types humains comme le zoologiste Buffon avait classifié les espèces animales. Dans Alma Mater, on croise ainsi Dominique-le-séducteur, aussi versé dans sa matière que dans l’anatomie des étudiantes et qui use et abuse de cette aura que confère le savoir tant que son corps pas trop décrépit le lui permet encore. Diogène – dont le surnom reflète la volonté de Chardin de recourir à une onomastique humoristique – est, lui, le rat de bibliothèque qui semble ne pas avoir de vie en dehors des salles silencieuses où le savoir s’empile dans les rayonnages poussiéreux. C’est une espèce de Professeur Cinoque dont l’érudition se voudrait drôle mais qui finit par lasser l’auditoire avec sa logorrhée aux prétentions exhaustives. Il est l’un de ces olibrius pédants et perfectionnistes qui, au mois de juin, n’en sont encore qu’à la bibliographie ou à l’introduction de leur sujet. A ses côtés, on croise Choufleury dont le nom est emprunté à un opéra-bouffe d’Offenbach. Ce despote peu éclairé confond Julia Kristeva avec la présentatrice du journal télévisé. Les femmes ne sont pas en reste. Il y a là Madeleine-la-pleureuse, type même de la vieille institutrice bardée de principes qui déplore que tout aille à vau-l’eau, encense les étudiants aux allures de garçons sages pour mieux rabaisser les étudiantes dont le péché est de posséder des appas qu’elle n’a pas. Son acolyte, Trente-six-malheurs, éternelle malchanceuse est prise d’accès de graphomanie pendant ses dépressions hivernales. A la moindre contrariété, Trente-six-malheurs abandonne ses étudiants et rentre chez elle sans états d’âme. Elle a pour collègue une narcoleptique qui s’endort régulièrement pendant les exposés et se fait pardonner ses moments d’abandon au sommeil grâce à une notation magnanime. Manquant de matière pour ses cours, elle fait durer l’appel de ses étudiants une éternité. Il y a encore la néophyte qui n’a pas encore percé à jour les arcanes du système, s’obstine à distribuer des notes propres à susciter des jacqueries et met plus bas que terre les plans de dissertation simplistes… qui sont pourtant les seuls qui viendraient à l’esprit de ses collègues siégeant dans les jurys de concours. Qu’on ne se fie pas aux apparences, si l’on en croit le narrateur-chef du département, tous ces personnages ne sont « ni braves, ni marrants »[6]. Parmi les traits communs à l’espèce de l’homo academicus – pour reprendre le titre du livre de Pierre Bourdieu – Chardin note un souverain mépris des étudiants considérés comme des manants. C’est en raison de ce mépris que beaucoup d’enseignants ne s’abaissent pas à traiter les sujets de dissertation ardus qu’ils ont infligés aux manants – mais quand bien même ils y condescendraient, en seraient-ils seulement capables ? Souverain mépris encore pour la province dans laquelle les brillants cerveaux parisiens ne sont jamais que de passage comme s’ils craignaient, en s’attardant, d’attraper quelque maladie honteuse qui affecterait leur intelligence. Ces personnages illustrent le contraste repéré par Sophie Duval et Marc Martinez dans La satire[7] entre « démesure du haut », à savoir prétentions intellectuelles et idéologiques héroïques, et « dissimulation du bas », c’est-à-dire psychologie minable, comportement mesquin que cherchent à faire oublier des discours ronflants. C’est cette psychologie minable qui explique un certain sadisme consistant à communiquer de faux résultats pour plonger les étudiants dans les affres ou à descendre en flèche tel qui aura choisi pour diriger son mémoire de maîtrise un rival. Envers de ce mépris pour plus petit que soi une infatuation qui pousse à rechercher assidûment la fréquentation des écrivains… tout en ne citant leurs œuvres qu’en caractères minuscules afin qu’elles ne fassent pas d’ombre à leur commentateur. Cette hypertrophie de l’ego va souvent de pair avec une tendance à la mégalomanie paranoïaque, chacun se croyant persécuté par un autre collègue – en réalité tellement accaparé par son propre narcissisme qu’il a assez à faire avec lui-même.

 Du tableau de cette université de province se dégage, malgré quelques professeurs qui font les paons, une impression de sinistrose, d’absence de brillant, comme si le morne décor avait fini par déteindre sur les personnages devenus gris et falots à leur tour. Le narrateur a même repéré « d’improbables clochards de Beckett »[8] qui « traînent pathétiquement et comiquement leur carriole »[9] à travers les couloirs. Il faut dire que tous ces universitaires ont, au fil des années, connu une perte vertigineuse de leur pouvoir d’achat et de leur statut social. Lorsque Chardin publie son ouvrage en 2000, on sent transparaître la critique d’un système économique qui a fait des universitaires de petits fonctionnaires. Le narrateur se livre à des comparaisons éloquentes entre les revenus de ses pairs et ceux d’un médecin ou d’un entrepreneur en bâtiment. L’absence de considération sociale se reflète jusque dans ces bureaux où s’entassent les enseignants tandis que leurs collègues étrangers peuvent s’enorgueillir d’un bureau personnel. Les professeurs de lettres, considérés comme inutiles, improductifs et conduisant leurs étudiants dans des voies sans issue, sont les premiers à pâtir de ce désamour. Est-ce par vengeance que beaucoup gonflent leurs frais réels dans leur déclaration au percepteur ? Toujours est-il que l’on comprend mieux pourquoi l’homo academicus s’ennuie et verse aisément dans la dépression. Le narrateur, pourtant chef de département, ne se définit-il pas lui-même comme « grand manitou dépressif » ?

 

 Le portrait des étudiants en lettres n’est guère plus flatteur. Les professeurs n’ont pas le monopole de la folie. Dans le monde clos de l’université, chacun peut cultiver ses marottes ou ses névroses, confortablement protégé du monde extérieur. Cela vaut tant pour les enseignants que pour les étudiants. Le narrateur-chef de département en veut pour preuve les « sujets de fous » proposés – et acceptés – pour certains mémoires, ainsi « François Mauriac et Jean-Paul II ». A l’en croire, les plus redoutables sont ces étudiants à qui un sujet tient tout particulièrement à cœur. Le dérèglement mental n’est jamais bien loin… Si le narrateur reconnaît volontiers aux étudiants mais surtout aux étudiantes le charme de la jeunesse, le tableau qu’il dresse de leur niveau intellectuel est plutôt calamiteux. Il nous les montre ainsi, déchiffrant à grand peine les annotations portées sur leurs copies comme si les commentaires des professeurs étaient pour eux de l’hébreu. Il faut dire que la plupart se sont inscrits en lettres par défaut, leur niveau ne leur permettant pas de viser des filières universitaires plus prestigieuses.

 Au grand regret du narrateur, resté soixante-huitard dans l’âme, il ne reste plus rien chez ses disciples de l’ardeur révolutionnaire d’antan. Si l’on en croit l’analyse de Bourdieu dans son Homo academicus  les conditions seraient pourtant réunies pour que tout explose. Bourdieu estime, en effet, que les processus révolutionnaires « s’enclenchent lorsque des catégories distinctes d’individus se trouvent, au même moment, faire l’expérience des mêmes processus d’exclusion »[10] – ici les professeurs de lettres déclassés et les étudiants en lettres sans avenir. Toutefois, ce que constate le narrateur à son grand dam, c’est que le conservatisme est aujourd’hui de rigueur. Les étudiants participent, de concert avec les media, à la grande conspiration conformiste et moralisatrice. « Bourgeoisisme et gnangnanterie » ont fini par gangrener la filière littéraire qui n’attire plus, du reste, que des cas pathologiques de mélancolie et de psychasthénie, des jeunes filles un peu mièvres et quelques garçons, pour la plupart, homosexuels. Faut-il y voir la vengeance des faibles, toujours est-il que le narrateur déplore l’appétit procédurier de cette nouvelle génération d’étudiants pour qui tous les contentieux se règlent désormais devant le tribunal administratif. On comprend mieux que le « grand manitou » qu’il est soit devenu dépressif. Il y a pourtant, dans ce sombre tableau, une étudiante qui tire son épingle du jeu, c’est Maisie, ainsi nommée en référence au roman d’Henry James, Ce que savait Maisie. Il faut dire que Maisie a une qualité ; elle est la petite amie du grand manitou dépressif. Quand on se dit fidèle aux idéaux de mai 68, on rompt avec l’ordre bourgeois comme on peut…

 

 Alma Mater ne se limite pas à un portrait savoureux de professeurs et d’étudiants. En sa qualité de chef de département, le narrateur est à même d’observer tous les rouages hiérarchiques et tous les errements de l’institution universitaire. Là encore, son regard n’est guère clément. Le lecteur voit se dessiner sous la plume de Philippe Chardin un Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche dans la plus pure tradition soviétique, avec ses plans quadriennaux, ses taux de réussite imposés, son goût de la langue de bois et des phrases creuses et ronflantes, ses zélateurs et ses dissidents. Dans sa logique productiviste, le ministère qui a compris l’inutilité des filières littéraires tente par la force de mettre les professeurs de lettres au service des entreprises en leur enjoignant de délaisser les auteurs classiques au bénéfice de l’enseignement des règles régissant la rédaction d’un curriculum vitae ou d’une lettre commerciale. Stalinien, le ministère fait dans le même temps la chasse aux « professeurs non-résidents » qui ne se résolvent pas à quitter la capitale pour s’installer sur le lieu de leur affectation, ici la Champagne. Soupçonnés d’investissement minimal sur leur lieu de travail qu’ils ne fréquentent qu’un à deux jours par semaine, ils sont un sujet d’opprobre et portent les stigmates de l’infamie aux yeux d’un ministère qui exige des fonctionnaires dociles et corvéables à merci. 

 La critique de la politique française de l’enseignement supérieur est toutefois atténuée dans le roman par les interventions de divers personnages qui connaissent bien la situation des pays étrangers. Leur constat est celui d’une précarisation généralisée en Europe et d’un asservissement à la hiérarchie et aux étudiants aux Etats-Unis. De ce sombre tour d’horizon international il ressort que, malgré leur blues endémique, les universitaires français sont loin d’être les plus mal lotis. Autre sujet de contentement relatif : le narrateur constate qu’après des décennies de copinage durant lesquelles des médiocres ont coopté d’autres médiocres, le niveau des enseignants est en train de s’élever. C’en est fini des incapables qui, pendant des lustres, rabâchaient leurs cours sur les auteurs mineurs auxquels ils avaient consacré leur thèse. Les commissions de spécialistes chargées du recrutement des nouveaux enseignants se sont mises à l’élitisme. L’Université y gagne en cerveaux… mais y perd en fantaisie, l’austérité étant souvent le tribut payé à l’intelligence universitaire.

 Que l’on se rassure toutefois, malgré le sérieux qui gagne du terrain, l’université demeure le théâtre de réjouissances qui font le régal du narrateur. Citons d’abord les colloques, élément quasi incontournable de toute satire universitaire. Chez Chardin, ils apparaissent comme l’alibi intellectuel que se donne l’envie de faire bonne chère : « [Eliane] faisait venir à grands frais des pays les plus divers de gros mandarins bâfreurs qui parlaient pour ne rien dire et qu’elle appelait ses copains. » Le colloque est le lieu de tous les ridicules et de tous les appétits, l’appétit intellectuel étant souvent le moins aiguisé. En revanche, l’appétence pour les chairs inconnues, exploitée par David Lodge dans Un tout petit monde, montre le vrai visage d’intellectuels aux allures faussement éthérées. C’est aussi le lieu du verbiage grandiloquent comme en témoigne dans Alma Mater ce colloque sur la « globalisation du savoir théorique ».[11] Enfin, c’est autour des tables des colloques que des ego hypertrophiés se livrent à des passes d’armes comme l’écrivain suisse Pascal Mercier l’a magistralement mis en scène dans Perlmanns Schweigen (1997) avec son colloque de linguistes s’affrontant dans un hôtel de la côte ligure. Autre sujet de sarcasmes pour le narrateur d’Alma Mater  : les commissions de spécialistes se réunissant pour recruter les nouveaux collègues. Elles ne sont souvent qu’un déchaînement de méchanceté, d’aigreurs rentrées, de frustrations mal digérées et de sadisme raffiné. Quoi qu’il dise, l’impétrant est raillé, rabaissé par ceux qui confondent exercice du pouvoir et abus de pouvoir et dont l’austérité reflète la somme de sujets d’insatisfaction dont se compose leur vie. Autre rituel universitaire : les soutenances de thèses qui réunissent l’aréopage. En connaisseur, Philippe Chardin dévoile les dessous des mentions décernées et raille ces membres du jury qui serrent la main du doctorant avec d’autant plus d’effusion qu’ils savent que sa mention dépourvue de félicitations équivaut à une condamnation pour l’avenir. Cela ne les empêche pas de siroter le champagne offert par le candidat. Après tout, le champagne reste pétillant, avec ou sans félicitations. Enfin, un autre sujet de gentille moquerie est la figure du « professeur invité » que l’on a fait venir de l’étranger pour se donner un vernis international et fournir au service des relations extérieures une raison d’exister. C’est un colis encombrant dont on ne sait que faire. Sa matière est souvent complètement étrangère au programme. On l’impose donc aux étudiants de première année qui n’en peuvent mais. N’allons donc pas croire que la vie universitaire est mortellement ennuyeuse. La grisaille est entrecoupée d’une multitude d’épisodes divertissants pour qui sait regarder les choses avec ironie.

 Si nous avons cité dans ce qui précède divers auteurs de satires universitaires, c’est parce qu’ils ont en commun avec Philippe Chardin un certain nombre de sujets de raillerie. Cela n’enlève pourtant rien à l’originalité d’Alma Mater.  Philippe Chardin a, en effet, choisi pour son roman une forme inhabituelle. Il n’y a pas à proprement parler d’intrigue. Le livre se compose d’une juxtaposition de dizaines de mini-chapitres de moins d’une page tournant autour d’un personnage ou d’une scène de la vie universitaire. Il y a chez Chardin le refus de la forme du « picaresque académique » qu’Umberto Eco a repérée chez David Lodge. Chardin ne se plie pas aux poncifs du genre que sont l’histoire d’amour ou encore l’intrigue policière, autre classique du campus novel. Parmi les représentants de ces tendances, on pourrait citer, pour l’intrigue policière, Batya Gour avec Meurtre à l’université, Estelle Monbrun avec Meurtre chez tante Léonie, Julie Wolkenstein avec Colloque sentimental ou encore Michael Collins avec La vie secrète de Robert Pendleton. Les représentants de la veine sentimentale sont, hormis David Lodge, spécialiste du genre, J.M. Coetzee avec Disgrâce, Philipp Roth avec La tache et Robert Menasse avec La pitoyable histoire de Leo Singer. Il était donc audacieux de la part de Philippe Chardin de ne pas chercher à flatter le goût du lecteur en allant puiser à ces sources. Cela était même téméraire car Chardin dut à plusieurs reprises retravailler son ouvrage pour convaincre les éditeurs lesquels jugeaient que le roman prenait à rebours les attentes du public par « la fragmentation, la répétitivité, la stylisation des personnages, la bigarrure onomastique et l’exhibitionnisme hypertextuel. »[12] Audacieux dans la forme, Chardin l’était aussi dans le fond en s’en prenant à ses pairs. Alma mater invite, en effet, chaque universitaire à se demander s’il n’a pas en commun avec les personnages quelques uns de ces travers tournés en dérision par l’auteur, qu’il s’agisse de pédantisme, d’érotomanie ou de mégalomanie. Cette introspection critique ne va pourtant pas de soi car la satire a souvent sur le lecteur des effets inattendus que Swift avait déjà notés en son temps : « la satire est une sorte de miroir dans lequel ceux qui regardent découvrent le visage de tous sauf le leur. »[13] Parfaitement conscients que les universitaires qu’il dépeint sont bien à l’abri sous une carapace de certitudes, de longues habitudes et de contentement de soi, il est probable que, à l’instar de Swift, Chardin ait seulement voulu « vexer les coquins sans espérer les corriger »[14]. Les coquins se sont bel et bien sentis visés et ont été fort vexés. Il faut dire qu’en fournissant en appendice du roman quelques clés permettant de découvrir la véritable identité des protagonistes, Chardin tendait le bâton pour se faire battre. Beaucoup de ses collègues ont vu dans son roman un règlement de comptes déguisé et le lui ont fait sèchement savoir. Quant à l’institution universitaire, aux dernières nouvelles elle n’a pas réagi. Manifestement la publication d’Alma Mater n’a pas nui à la carrière de son auteur. Il faut dire que, depuis Rabelais et ses attaques contre les Sorbonnards pédants à la saleté repoussante, l’Université en a vu d’autres. Rien ne semble plus pouvoir désormais l’émouvoir.



[1] Philippe Chardin, Alma Mater, Paris, Séguier, 2000.

[2] Source : fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Chardin

[3] Alma mater, p. 34.

[4] Ibid. p. 7

[5] Ibid.

[6] Ibid. p. 11

[7] Sophie Duval, Marc Martinez, La satire, Paris, Armand Colin, 2000, p. 184

[8] Alma mater, p. 57.

[9] Ibidem.

[10] Frédéric Gaussen, « Pierre Bourdieu vend la mèche », Le Monde, 16 novembre 1984.

[11] Alma mater, p. 53

[12] Philippe Chardin, « Epilogue réflexif : point de vue d’un satiriste contemporain », Mauvais genre : la satire littéraire moderne, Presses Universitaires de Bordeaux, 2008, p. 447.

[13] Ibid.

[14] Ibid.

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