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Le triorchide
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 Article publié le 12 mai 2010.

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Le triorchide
Robert Vitton

Tu es né à Calepio… Près de Bergame ? Bergame… Bergame ! Comme Donizetti ? Comme Fra Galgario ! Negretti, Jacopo Negretti. Comme Carla Cerati… Comme Colleoni ! La farine de maïs… Le chaudron, le tarello… Le tarello, ce gros morceau de bois qui tourne et retourne sans cesse dans le récipient en cuivre sert aussi à la bastonnade des mauvaises passes.

J’entre dans ton Dictionnaire comme dans un Babel, comme dans un moulin… On y délie toutes les langues. On se frotte de grec, de latin, d’hébreu… Tu consacres ta vie et ta mort à accroître et à enrichir son poids et son volume. Chaque jour que ton bon Dieu de moine augustin fait, malgré tes prunelles éteintes, tu te remémores ton labeur de la veille. Des complices t’épaulent de siècle en siècle. Vous craignez la solitude, ne vous mariez pas. Tu te souviens des carnets d’Anton Tchekhov ? Tu entonnais sa trompette. La voie ferrée, les flots, la route… Tu es du voyage. Le voyage de Sakhaline. L’île de Sakhaline. Le bagne de Sakhaline. Il enquête, il constate, il témoigne, il mobilise… L’enfer des déportés. Sa tuberculose. Sa mort… Quand nous avons soif, il nous semble que nous pourrions boire tout un océan : c’est la foi. Et quand nous nous mettons à boire, nous buvons un verre ou deux : c’est la science. Du champagne ? Cela fait longtemps que je n’en ai plus bu. Ce sont ces dernières paroles. Tu l’as noté.

Que de fées, plus ou moins honnêtes, se sont penchées sur mon brancard de trimardeur, de dur brisquard plein de cocardes, de cocards… Je revois leurs sales binettes. Que de fées, plus ou moins honnêtes, se sont penchées sur mon plumard de coq en pâte, de flemmard, de pourfendeur de jaquemarts, de fabricateur de saynètes… Que de fées, plus ou moins honnêtes, vêtues de plumes de corbeau, de peaux de chien, sous un flambeau, se pencheront sur mon tombeau avec des sorts et des sornettes ! Trois fées, sur ma bercelonnette, - ma mère, ma muse, ma sœur - se sont penchées avec douceur. En attendant le vieux passeur, je repasse leurs chansonnettes. Note, Calepino ! Note, va, que je n’ai plus rien à dire, que je n’ai plus rien à faire. Défaire, défaire… Défaire ma malle à malices, ma boîte à musiques, mon sac de nœuds, ma balle à balivernes… Malepeste du farfouilleur que je suis devenu ! Note, mon garde de la manche, note que rien n’a été dit, que rien n’a été fait, que tout reste à dire, à faire, que tout a été dit, que tout a été fait, que tout reste à redire, à refaire, à redéfaire. Note mes imbroglios, mes amphigouris, mes galimatias… Ni plus ni moins ! Note, Ambrogio, que je ne me soucie pas comme on m’appelle, comme on me hèle, comme on me traite quand il s’agit d’avoir un sacré coup de fourchette, une belle avaloire, une bonne descente, une langue bien pendue, une main caressante… Des Monsieur à tour de bras avec des ronds de jambe ! Tous ces donneurs de bons jours, de bonnes nuits, tous ces faux nez, ces faux derches… Je raffine en vers et en prose, que ça plaise ou non, jongleurs de mes trois ! L’acqua della Toffana, c’est mon élément. Un poison dans l’eau. On dirait toujours que je ne fais que d’arriver quelque part. Tout est encore et encore à réécrire. Je rêve de me briser les mandibules sur de la besogne toute mâchée, de mastiquer de la guimauve, de fermer les yeux à tout, de revenir à l’ordinaire… Mais que la Poésie me montre son cela, je trouve sirventes et madrigaux sous mon chevet, j’enfile ballades et villanelles, je dégaine pamphlets et tirades longs d’une lieue… Passe et repasse la râpe sur ton ouvrage. Polis, polis, polisson ! De ce mal, on ne guérit guère, de ce mal on ne guérit pas. Qu’ai-je à démêler ? Combien faites-vous votre fret, votre fretin ? Un repas ! Un repos ! Ecrire, c’est marcher ! Note, Ambroise ! Je marche sur mes mains, sur mes genoux, sur ma caboche… Je fais les cent pas sous mon boisseau, dans mes sous-bois, dans mes boîtes… Des chemins de boue, de bouse, de pavots, de quolibets croisent mes menées, mes randonnées, mes rimes, mes roueries… Je sors des bornes, des calvaires, des montjoies, des moulins, des amers… Un kilomètre à pied, ça use, ça use, ça use… Deux kilomètres à pied, ça use, ça use… Ça use les souliers. Trois, quatre, cinq… Merde, je n’ai qu’onze pieds ! Mes pas, mes pas d’encre, ne les entends-tu pas ? Mes voix, mes voix dans les voilures, mes voix dans les convois, ne les entends-tu pas ? Les ahans de mes bards, les chants de mes chantiers, les cris de mes barbelures, ne les entends-tu pas ? Ma plume de meneur d’oie entend le jars. Le pas, le trépas de l’oie… On m’appelle ? Note ceci de Boileau ! Il se tue à rimer ; que n’écrit-il en prose ? Je me tue, vous dis-je, à rimer entre le chardon et la rose, entre le haïr et l’aimer… Je me tue, vous dis-je, à rimer… Nicolas, que n’écris-je en prose ? Je marche dans des ornières, sur des traces, dans des sillages… Je reprends mes brisées, mes flânes… Note mes va-et-vient, mes allées et venues, mes haltes… Am stram gram... Pic et pic et colégram… Porc épic et épigrammes… Rue Lepic, av’nue d’Wagram, j’ris, j’rime, j’rame… Ouais, j’reprends en marche un tram ! J’rapplique à mon mélodrame élimé jusqu’à la trame…

 

Sors tes crayons et me croque la diseuse d’aventures, la ménétrière à la figure pleine de son, l’aboyeur de baveux, le souffleur de feu, la quémande aux œillades perses… Dessine-moi une marelle. Une craie d’Etretat ou de White Cliff, un galet de.Préfailles… La pointe Saint-Gildas… Le naufrage du vapeur Saint-Philibert. En revenant de Noirmoutier… 1931, je crois.

Dormir, dormir comme une souche au creux d’un bois joli… Dormir, dormir comme un sabot au coin de l’âtre. Dormir, dormir sous la branche où sèche ma futaine. Dormir, dormir auprès d’une fontaine. Dormir, dormir d’un œil, en chien de fusil à la belle étoile, entre une jeune parque et une vieille peau. Dormir, dormir la grasse matinée dans les draps de soie d’une grosse madame. Dormir, dormir comme un sonneur de glas, de tocsin, d’angélus… Dormir, dormir sous la ramée… Note… Plutôt mille fois qu’une. Ecrire, c’est marcher ! Je marche dans mes songes, je marche dans mes livres, je marche dans mes idées… Au fait, on doit la clarinette à Denner, un facteur d’instruments. Nous sommes en 1690, à Nuremberg.

Je marche. Pas une âme vivante. Les murs vantent les meilleures ventes, tam-tament les nouvelles nouveautés. J’ai des ailes de gaze et des semelles de plomb sur les pavés confits. Où sont les airs à bretelles, les gueules à faire des enseignes à bière, les visages farineux, les petites vertus plâtrées, les pousseuses de tendresse et de romance, les gens jaunis… A propos de manivelle, come va, Giovanni Barberi ?

Dormez, dormez gens des labours ! Dormez, dormez gens des labeurs ! Le monarque bat le tambour et la reine, elle, bat le beurre ! Dormez, dormez gens des forêts, des monts, des vallées, des prairies, des eaux, des salants, des marais, des pacages ; des métairies… Dormez, dormez gens de la mer ! Le jeu des filles de Nérée vous pousse dans l’abysse amer et vous rejette à la marée. Dormez, dormez…

Je marche le long du canal… Je suis l’agaçant réveilleur. Dans vos songeries insensées, je tire un temps du sombre ailleurs vos belles amours trépassées. Je suis le fantôme frappeur. Ouvrez portes, fenêtres, trappes… Faites donc semblant d’avoir peur, je vous apporte un sac d’attrapes ! Je suis l’époux, l’épouvantail d’une effroyable magicienne. Je vous passe tous les détails, sa fanfare est sous mes persiennes. Dormez, gardiens de mes borgnons, dormez guichetiers de mes sorgues, je n’ai plus que des lumignons de clairvoyance sous les orgues. Je marche sur des yeux dans une ville de suie. Je dors, je dors dans ma chanson, sur une plage de vinyle… Defoe, suis-je un faux Robinson, un faux Vendredi sur une île ? Je dors, je dors sous cent soleils. Je dors, je dors au clair de lune, dans le clair-obscur d’un caleil… Ma bonne blague m’en roule une. Je dors, je dors quinquets ouverts dans les dentelles d’Amphitrite. Je suis au bleu, je suis au vert, j’en aurai des preuves écrites. Je prends des détours en chantant. A pied, à cheval, en bagnole, je tourne, tournique, tourniole autour des tours et des étangs. J’ai l’âge d’avoir tout mon temps, de rendre gnole pour torgnole. Je dors la tête entre les mains. J’entends les cris de la marée, des goélettes apeurées, les pas comptés sur mes chemins de coquelicots, de jasmins, la pluie sur ma toile cirée… Quand dormirai-je pour jamais sur les tours, sur les entourloupes, sous la mousse, entre des chaloupes où, pour mes muses, je rimais, dans une glaise, sous un mai sans mes lorgnettes sans ma loupe ? Je m’en irai dans un drap mûr, ô viole de Sainte-Colombe ! Mon cœur, mes os, ma peau se plombent… Aurai-je vu Naples, Namur ?... Ne m’enfermez pas dans ce mur, ce mur où nichent des colombes !

Ambroise, tu dors ! Vingt-cinq années au bloc, dans le Bloc-Notes de Mauriac. Combien dans les Carnets du major Thompson ? La cuisine de l’Angleterre est à son image : entourée d’eau. Il en a de bonnes le père Daninos ! Un os à ronger.

Dormez, dormez petits gourmands, vous en aurez du sucre d’orge ! C’est ce que disent les mamans à leurs trésors dans les tourments. Sommes-nous encore loin ? Aurai-je mon sucre d’orge ? Sommes-nous encore loin de Moret-sur-Loing ? On dit que ta cousine, ô Jean de La Fontaine, la Mère Elizabeth Pidoux, a le bout de ses dix doigts doux sous ses rudes mitaines. Sommes-nous encore loin ? Aurai-je mon sucre d’orge ? Sommes-nous encore loin de Moret-sur-Loing ? Ô Mère Supérieure, ô sœurs bénédictines, je garde vos boîtes en fer. Si je mens que j’aille en enfer sans contes, sans comptines ! Sommes-nous encore loin ? Aurai-je mon sucre d’orge ? Sommes-nous encore loin de Moret-sur-Loing ? C’est au Prieuré de Notre Dame des Anges que Satan, la Mère et les Sœurs nous les concoctent ces douceurs. Je chante leurs louanges. Sommes-nous encore loin ? Aurai-je mon sucre d’orge ? Sommes-nous encore loin de Moret-sur-Loing ? Dormez, dormez petits gourmands, vous en aurez du sucre d’orge ! C’est ce que disent les mamans à leurs trésors dans les tourments. Ma mère, ma muse, ma sœur… Les rondes, les berceuses, les comptines…

Chaque est une fleur qui a connu l’amour. Te souviens-tu des pas, des pages de ce flâneur de Félix Leclerc ? Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé…/Ils m’ont porté de l’école à la guerre./J’ai traversé sur mes souliers ferrés/Le monde et sa misère... Flic-flac ! Flic-flac ! Floc ! Ni fric, ni frac, ni froc… Ni bric, ni brac, ni broc… Ni tric, ni trac, nit troc… Ni truc ! Elle est-là ma chanson, robe de soie, ventre de son. Tu vois, je fredonne tout ce qui me traverse l’esprit. Ce qui vaut la peine d’être fait vaut la peine qu’on demande à un autre de le faire.. Depuis que le diable te berce, Ambrose, si l’on ne t’estourbit pas, il en verra du pays et des ères. Comment ? Rien. Je parle à Bierce, Ambrose Bierce.

 

Dormez, dormez petits merdeux ! Dormez, ou je vous jette aux cagnes ! Dormez, ou je vous coupe en deux, ou je scie vos mâts de cocagne ! Dormez, dormez sales bambins ! Dormez, dormez ou je vous jette dans la fosse avec l’eau du bain, les épluchures, les cagettes… Dormez, dormez petits voyous dans la chanson des lessivières, les poches pleines de cailloux ! Dormez au fond de la rivière ! Je suis las des si, des mais, des là… Des scies, des syllabes, des silences, des Scylla… Je dors dans la tour Magne… Le vent sort ses ressorts, ses toupies d’Allemagne, ses traits, ses mauvais sorts… Les tours de La Rochelle… J’y grimpe allègrement sans corde, sans échelle… Je tombe, si je mens ! Parfois la tour de Pise prend les choses de haut. Elle microscopise les gueux. Hep ! Houp ! Hé ! Ho ! Une tour de dentelle, de guipure de fer, en porte-jarretelles… De quoi souffrir l’enfer ! Je suis la sentinelle de la tour Solidor et de la tour de Nesle. Le soir… La fièvre… Dors ! Toutes ces Quiquengrogne… Et toutes ces Babel, ces Belem… Je m’y rogne, ivre de décibels ! Tu entends, grande gigue, longue bringue les bing et les bang de la Big Ben ? Ding, ding, dong ! Ding, ding, dong ! Quelle heure est-il ? Ton heure est la mienne, ramasseur de rimes !

L’art, c’est le pressentiment de la vérité. Tu es dans les petits papiers d’Alexandre Blok. Enfreindre la tradition est aussi une tradition. Tu ne rechignes pas à la besogne, compagnon ! Ambroise, je me hisse dans tes tours, dans tes arbres polyglottes. Je m’y écoute penser. Hou, hou, hou, les vilains que vous êtes ! Hou, hou, hou, j’en ai plein ma musette ! J’ai toujours un quignon, une croûte de fromage, ma gourde de clairet, mon Eustache Dubois, un florilège… Cet été la pure machine a été maintes fois sans tourner rond. Le hoquet, la toux et tout le tremblement. Reprise mes accrocs, rapièce mon échine, délivre-moi des crocs de la ronde machine ! J’ai des cigales dans le ciboulot. Un brin brind’zingue, j’suis dans l’zig, Gonzague ! Un brin brind’zingue, j’suis dans l’zag, mon zigue ! Ouille ! Ouille ! On me zigouille ! Je joue, je joue aux dames sur l’mac, sur l’macadam. J’retourne à mon hamac, à mes micmacs. Elle est lourde, lourde lourde… Je la porte, porte, porte la clé de saint Georges… Elle tombe, tombe, tombe… Un, deux, trois, soleil ! Je cause au traversin des escales de mes longues traverses. Note mes propos décousus, mes contes en l’air, mes quarante vérités… J’ai des affaires par-dessus ma casquette à rabats. Note ! Le silence est une arme invisible. Note ! Je suis pour le port de la feuille de vigne les jours de grand vent et en automne. Note ! Le choix engendre le remords. Note ! Seuls les fous ne font pas de folies. Note ! Le temps engourdit les chagrins les plus cruels. Note ! La chair me démange. Note ! Je joue à deviner. Note ! Je crève de rire… Note ! Note ! Dors tes ratounes rayent les murs et le plancher. Dors sur tes trois oreilles. L’Ogre vient te chercher… Note mes aparté, mes répliques, mes apagogies… Note mes machins, mes machineries… Ne laisse rien aux cabots errants du hasard ! Dormez enfantelets, dormez enfantelettes ! J’endosse un mantelet de vives violettes. Mes couilles, le temps se brouille ! Coglioni ! Coglioni !

Donc, tu es né à Calepio… Près de Bergame, n’est-ce pas ? En 1435, comme Verrocchio. Je veux en venir au condottière de Venise, de Milan, de Venise. Enfin… Remontre-moi la légèreté de la silhouette de la statue équestre de Bartolomeo Colleoni. Je ne m’en lasse pas. Comme de la polenta bergamasque ! Leopardi achève le bronze à la mort de Verrocchio. Au fait, Calepin, sais-tu qu’à nous deux, Colleoni et moi, en avons six ? Note ! Ne prends ni maniques ni pincettes.

Robert VITTON, 2009

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