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Un tapis pour la vie
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 Article publié le 26 janvier 2010.

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A l’âge de onze ans, j’entre en même temps dans la puberté et dans l’enseignement secondaire.

L’admission en 6° me confère une distinction enviable et un passeport pour les études secondaires, tandis que l’arrivée des premières règles, inattendues et embarrassantes, vient perturber le cours de mon enfance par une série d’interrogations et de troublantes découvertes.

 

Pour m’aider à cheminer sur le sentier étroit qui mène à l’âge adulte, mes parents ont l’idée de transformer mon cadre de vie, donc ma chambre de petite fille, afin de me donner de nouveaux repères dans un autre décor.

Ma mère transforme mon lit par un « cosy », importe de la cave une armoire en chêne et installe, en place de ma petite table, un ancien bureau de mon père, imposant sombre et gonflé de tiroirs ; tous mes jouets sont frappés de péremption et, déclarés susceptibles de distraire mon attention disparaissent. A cette époque je sais déjà me séparer des choses et je m’insère dans cet environnement sans difficulté mais sans enthousiasme.

Ma mère jugeant que la pièce manque de chaleur pose des rideaux et achète un tapis pour la rendre plus accueillante.

Un tapis de haute laine où les pieds s’enfoncent agréablement dans une épaisseur rose et dodue. Car le fond du tapis est d’un rose soutenu, comme pour me rappeler que je suis une fille me dis-je. Cette prairie moelleuse est parsemée de fleurs stylisées, ou au choix, de moules à gâteaux, d’insectes ou de bijoux africains ou encore de fruits exotiques selon ma vision du moment.

Les motifs peuvent se regarder dans tous les sens, n’ayant ni haut ni bas, ni endroit ni envers. Une fleurette peut sans prévenir se transformer en un arc et sa flèche puis en bonbon dans sa papillotte, en chapeau, et finir sa métamorphose en pince à sucre ou en botte de radis.

Quant aux motifs qui sont en partie masqués par les meubles, ils ne se privent pas de changer de place dès que le jour baisse. Ainsi, le poisson devient chien debout sur ses pattes arrière et l’ananas se

 

transforme en accordéon à bretelle avant d’entrer dans l’ombre hors du cercle lumineux délimité par l’abat-jour.

Le tapis est le seul élément qui me ressemble dans ce moment où mon

identité vacille sans m’avoir prévenue . Ce temps où j’ai hâte et peur de devenir ce que j’ignore encore, où le dehors m’attire et me terrifie au point de me couler dans des malêtres périlleux et des maladies reposantes.

Avec ses dessins imprécis et changeants, il a comme moi ses humeurs et ses colères, ses coup de grisou et ses joies explosives. Ses larmes et ses facéties sont à l’unisson de mes errances dans la solitude de mon adolescence.

Les meubles, massifs sévères et immuables , sont comme des

gardiens qui, en même temps protègent et empêchent de s’échapper.

Rien ne peut se lire sur leur bois austère tandis que mon tapis écrit des histoires dont j’invente les personnages et leurs métamorphoses.

 

Vient le temps où, mécontente de mon aspect extérieur, j’entreprends de pratiquer les mouvements de gymnastique destinés à me donner le corps aux mensurations idéales décrétées par les magazines. C’est mon tapis rose qui éponge ma sueur quand j’enchaine trois abdominaux de suite et ma déception au bout de cinq séances devant l’inutilité de mes efforts .

Passé ce temps consacré au remodelage de mes désolantes rondeurs, et le découragement qui s’en suit, je prends l’habitude de passer de longs moments allongée, ou assise sur ma prairie rose chaque fois que le monde me semble incompréhensible ou que noyée dans un spleen de bon aloi je me prends pour Rimbaud .

Etendue les bras en croix, mes doigts caressant les franges laineuses épaisses et blanches du tapis, je laisse souvent vagabonder mes rêves à la poursuite d’un monde idéal débarassé des adultes oppresseurs, des compositions de mathématiques et des copines moqueuses.

 

Je suis censée faire moi-même le ménage de ma chambre, ménage que je juge bien entendu, tout à fait superflu.

Sous le tapis peuvent facilement être poussées les poussières trop visibles et aussi l’incontournable journal intime que toute adolescente se doit de tenir secret afin que ses jérémiades au sujet l’ « incompréhension

 

trop injuste des parents »s’expriment dans toute leur véhémence.

Le tapis recouvre aussi les billets de retenue non visés par ma mère, les devoirs aux notes déshonorantes et les petits mots échangés en classe avec la meilleure amie du moment ainsi que les soupirs des premiers élans amoureux qui sanglotent sur des pages roses et bleues cachées au plus loin des bords du tapis.

Il fait office de complice bienveillant et de tampon entre moi et les 

aspérités de la réalité. C’est un nid rose aux cheveux de laine blanche pour y vivre le temps de grandir et avoir l’audace de transgresser les règles des adultes.

Le matin au lever, il est la première sensation chaleureuse sous mes pieds nus et le soir il est le tremplin qui me propulse dans les espoirs et les mirages de l’avenir imaginaire.

 

Ainsi s’écoule lentement mon enfance entre les murs de ma chambre sur le nuage rose de mon tapis.

Puis il faut quitter le logis, baccalauréat en poche, pour faire mes études et vivre dans d’autres lieux. Dès que j’ai un « chez moi » ailleurs, je fais venir mon tapis qui me suivra ensuite dans tous mes déménagements.

 

Il sera témoin de mon mariage et de mes doutes, m’hébergera quand couchée à plat ventre je réviserai mes examens et calmera mes angoisses

quand le vent soufflera trop fort sur mon coeur. 

Assise en tailleur le dos contre le mur, je méditerai sur mes changements de cap, les bouleversements, les inquiètudes et les soucis, apaisée par mon tapis douillet comme par une berceuse avant le sommeil.

 

J’ai toujours eu besoin de le poser dans chaque nouvelle demeure pour y prendre mes marques et me sentir vraiment chez moi quel que soit le reste du décor.

 

Avec les années, il s’est usé ; son pelage s’est tassé et ses couleurs se sont peu à peu fanées. Il a pris des airs fatigués, surtout en plein jour. Alors que de nuit, il a encore un temps fait illusion comme le visage d’une femme dont l’âge recule à la lueur des chandelles.

Le passage de l’aspirateur a atténué son aspect élimé en redressant ses

 

poils le temps d’une journée, puis sa fourrure exténuée a laissé apparaître la trame aux endroits les plus vulnérables comme chez les vieilles dont les plages d’alopécie dévoilent le cuir chevelu écailleux et blême.

Enfin, des vallées se sont incrustées dans sa peau mise à nu, effaçant en partie les motifs .

Quand les franges de ses bords se sont misérablement effilochées il a perdu toute sa grâce et a consommé sa décrépitude.

 

Il est devenu urgent d’assurer un repos bien légitime à mon vieil ami.

Roulé sur lui-même à l’abri de la poussiére et des injures des parasites et je l’ai descendu à la cave .

Le malheur a voulu que le sous-sol soit inondé un jour d’orage et le pauvre tapis a failli périr sur un lit de boue comme une épave en perdition.

Je l’ai séché avec précaution et confié au teinturier qui l’a nettoyé contre une somme astronomique en s’étonnant que j’accepte sans broncher de payer si cher pour un tapis de si peu de valeur. Mes proches m’ont reproché de garder, à ce prix, un tapis hors d’usage.

Effectivement, son prix est celui d’une vie de souvenirs. Qui peut le comprendre ?

Combien pèse l’objet qui nous parle de nous ?

Pourquoi le seul vestige de mon enfance, le dernier rescapé de mon adolescence, l’unique « doudou », l’objet transitionnel qui m’a vu franchir les étapes de ma vie, devrait-il avoir des dimensions, une structure, un aspect, un poids justifiables, évaluables et vérifiables ?

 

J’ai à nouveau déménagé et mon très vieil ami n’a pu trouver de place mais ne pouvant me résoudre à le condamner au rebut, je l’ai mis dans le débarras : c’est sur lui que je me déchausse et que, pieds nus, je marche vers le rayon à chaussures.

Il reste le sas à travers lequel je franchis les limites de ma demeure.

A le regarder, je me sens à l’orée de tous les possibles.

A le toucher, si vieux et si fidèle, je frissonne d’espoir comme si son existence, même discrète et fragile était garante de mon éternité.

 

Mon bon vieux tapis, à présent repose en paix : Il a été soigneusement nettoyé une fois encore avant de reposer dans sa dernière demeure.

Moi seule sait comme il était beau quand il était jeune, et c’est réciproque ! Tant de secrets nous attachent l’un à l’autre que rien ne nous séparera, c’est certain, à moins que ...

 

 

Rolande.Scharf

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