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 Article publié le 26 janvier 2010.

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- Tu ne m’as pas répondu ! Je t’ai demandé comment tout cela a-t-il commencé ?

- Tu veux vraiment savoir ? Je te préviens, c’est une histoire de tendresse et de violence c’est pourquoi on ne la raconte pas aux enfants.

- Ne tourne pas autour du pot : je t’écoute

- Et bien voilà ; tu sais, quand une femme et un homme sont pleins de projets et de désirs, ils ont envie de s’unir l’un à l’autre pour donner un corps à leur amour. Et la première lueur survient sous la forme d’une goutte de promesse qui attend son destin.

Alors, l’Ange Premier, celui dont tout dépend est sommé d’aller dans la Prairie divine récolter une petite âme pour fixer la goutte impatiente.

Au début, l’Ange est furieux d’être dérangé dans sa béatitude de Parfait, un peu comme un qui serait « stone » après avoir fumé un gros joint et qui entendrait sonner le tocsin juste dans ses oreilles. Il est étendu ventre à l’air sur un divan de nuages et son essence divine lui permet de regarder le soleil dans les yeux. Il voit défiler le passé et l’avenir des comètes et s’amuse à compter les galaxies qu’il promène selon son inspiration. Tu vois, c’est sa play-station à lui .Installé dans l’horloge du Temps, il jouit d’une félicité insondable. Aussi recevant un ordre qui trouble sa béate nonchalance, l’Ange proteste, propose que quelqu’un d’autre se dérange, demande un délai , marchande, se lisse les plumes, baille en étendant ses ailes puis se décide à bouger . L’injonction divine n’a pas à être discutée, mais ça lui fait du bien de faire semblant d’être un Ange indépendant.

Il se dirige donc en flânant vers la Prairie divine et repère le coin le plus ensoleillé où murissent les petites âmes. Elles sont toutes là à ondoyer sous la brise caressante avec leurs joues roses et leurs grands yeux malicieux. Elles babillent comme des oiselles insouciantes.

En voyant s’approcher l’Ange, elles sont saisies d’effroi et replient leurs bras sur leur visage.

- Non pas encore ! Pitié ! piaillent-elles.

 Laisse-nous dans notre paisible état d’âme. La divine prairie est notre demeure, qu’irions-nous faire ailleurs dans le froid et le bruit ?

-Ne résistez pas les filles ; je suis aussi étonné que vous, mais une mission est une mission. Aujourd’hui, je suis chargé d’une animation spéciale et l’une de vous est priée de faire un petit tour de Terre.

Et l’Ange choisit une petite âme odorante de belle couleur et d’apparence modeste, pas trop turbulente mais assez vive tout de même et il la cueille doucement avec sa racine, sans la brusquer ni la froisser.Puis , il descend le long du Temps là où repose la femme dont le sein abrite la goutte sacrée .

L’Ange désigne sa demeure à la petite âme, mais celle-ci proteste : elle est trop jeune, trop fragile, trop grande pour entrer dans ce caveau, se glisser dans cette goutte et en faire sa demeure. Si encore elle avait de la compagnie, mais non, elle est bien la seule à devoir vivre en ce lieu inhospitalier.

L’Ange est obligé pour la convaincre, de la pousser, de la menacer des foudres de sa colère et de la consoler pour qu’enfin elle se soumette.

Alors, s’installe la petite âme et visite son nouveau logis. Construit son nid, bien douillet et tout chaud. Se blottit, se love et façonne son enclos avec soin jour après jour.

L’Ange ne la quitte pas du cœur : il veille à ce qu’elle ne tombe pas hors du nid, pauvrette qui ne sait pas voler ; elle mourrait de froid et se dessècherait si elle s’aventurait dans le vent et le vacarme avant d’être prête. Il l’entoure de ses ailes quand des cahots importuns la bousculent et il lui chante des airs célestes pour empêcher les bruits importuns de troubler son rêve.

Il lui enseigne aussi le langage de la femme qui a aimé, aime et aimera.

La petite âme a apprivoisé son présent et se sent comme chez elle.

Mais l’Ange ne la perd jamais de vue : les jeunes sont parfois si impulsives et irréfléchies ! Il y en a qui , par curiosité s’en vont faire un tour dehors, sans savoir qu’elles ne pourront plus parcourir le chemin inverse. L’Ange sait que la vie est fragile et que l’âme est délicate, mais insoumise, lente à apprivoiser et impétueuse, capricieuse et désobéissante . Aussi est-ce avec un soin inquiet qu’il veille sur elle et utilise pour la retenir, un cordon joliment tressé qu’il ne lâche jamais.

Il la promène dans les musiques ineffables, la plonge dans les harmonies multiples et fait étinceler pour elle toutes les nuances des beautés immatérielles. Il lui fait faire des tours de Terre et lui apprend à explorer les eaux insondables. Il façonne autour d’elle un bonheur infini de sorte qu’elle s’épanouit chaque jour d’avantage. Il lui est donné de saisir entre ses doigts le passé tout entier mêlé au futur. La petite âme sait le poids de l’immortalité et sa conséquence. Elle assiste à la naissance des mondes et voit défiler les créatures depuis les plus archaïques jusqu’à leurs descendances électroniques.

Alors qu’elle vogue en plein Nirvana, voilà qu’un grand branle-bas trouble sa sérénité. Elle sent les murs de son logis s’animer de mouvements saccadés qui la compriment et la malmènent sans ménagement. Elle hurle et se cramponne aux parois déchirées par le séisme tumultueux. Un flot liquide la noie poussant son angoisse à son paroxysme. L’Ange, penché au-dessus d’elle l’enjoint de laisser s’accomplir l’inévitable.

- Quelle horreur ! Ton histoire me donne froid dans le dos .

- Que veux-tu, nul n’a jamais demandé à être conçu et nul n’a

jamais demandé à naître. Je t’avais prévenu, ce n’est pas une

histoire pour les enfants. Veux-tu que j’arrête là ?

- Non, je veux connaître la suite. Qu’arrive-t-il à la petite âme ?

- Elle est dans tous ses états et se débat comme un beau

diable. Elle refuse avec énergie l’expulsion. Elle tente de se

débattre ; les murs l’enserrent et la propulsent vers une

destination qu’elle redoute d’atteindre.

Mais nul ne peut entraver la route de la vie et la voilà éjectée à l’air libre, hurlant de rage , frigorifiée et révoltée.

- « Je me vengerai, je raconterai partout comment tu m’as séduite et torturée , Ange méchant plein de fourberie ! Je te hais ! »

- Et d’un violent coup de pied, l’âme vise cœur de l’Ange. Il

esquive, mais le coup l’atteint en un endroit sensible et fait

choir ce que l’on appelle chez nous « le sexe ».

C’est depuis ce jour funeste qu’on dit que les Anges n’ont pas de

sexe… Ils en ont eu un, au début, mais une petite âme furieuse les

en a privés. De toute façon, ils n’avaient pas l’intention de s’en

servir, mais tout de même …

On n’a pas le droit de castrer un Ange . Ça le fâche

énormément même s’il est, par essence, infiniment tolérant.

D’un geste ferme, l’Ange Créateur du début du commencement a

scellé les lèvres de l’insolente en lui appliquant un doigt au milieu

de la bouche.

Nous gardons tous l’empreinte de l’Ange du début du

commencement : c’est la jolie fossette qui surmonte notre lèvre

supérieure. Et ce geste fait oublier toute la vie prénatale ; seules

quelques traces en subsistent comme parfois une impression de

déjà vu, ou une vision éphémère d’un passé bizarre qui

ressemblerait à une prémonition…

L’Ange dépourvu de sexe, est remontés ensuite dans les champs de béatitude pour jouir d’une éternité de non-être .

- Et ensuite ?

- Et bien quelque temps plus tard, mais pour un Ange le temps compté n’existe pas, le moment vient de ramener la petite âme dans la prairie merveilleuse.

-« Oh non, pas maintenant sanglote-t-elle, il est trop tôt, j’ai à peine commencé à comprendre le sens de mon voyage ».

Mais de même que personne ne demande à naître, personne ne veut mourir. L’Ange parlemente , fait un peu de rhétorique histoire de gagner du temps, puis fermant les yeux de l’insoumise il la prend par la main et il la ramène dans le sein de la création.

Tu vois, si la petite âme avait été plus obéissante et surtout plus respectueuse, elle n’aurait pas eu l’outrecuidance de frapper l’Ange . Il n’aurait pas eu besoin de lui sceller les lèvres pour l’empêcher de dire des bêtises et nous pourrions encore flotter dans les souvenirs de l’avenir en nous abreuvant aux fontaines des mille plaisirs de la non-vie …

Rolande.Scharf.

Oct.2009

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