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 Article publié le 14 juillet 2009.

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« Nouvelles et Textes pour rien »[1]

(1946-1950)

Au moment du bilan – et quel est donc ce bilan qui peut rendre compte de l’exercice de la parole sans la parole elle-même ?- le sujet beckettien se penche toujours en portant sa main à l’oreille pour écouter la voix du dedans lui dire : tout a été tellement vain…tous les efforts frappés d’une incurable inanité…

Questionnement lancinant qui ne se connaît ni commencement ni encore moins une fin attendue au coin de la rue pour y être célébrée.

Pourtant, il y a constamment chez Beckett ce mouvement de retour sur ses pas. Il y a cette farouche volonté de revenir sur ce passé aux contours imprécis afin d’y saisir les instants innommables…tous ces riens incommunicables mais chevillés au corps qui leur est consubstantiel.

À quoi finalement ça a servi d’avoir parlé ? À quoi ça sert de parler, de parler sans pouvoir/vouloir s’arrêter jamais ? S’impose alors ce besoin inextinguible d’interroger la mémoire, celle du corps, avant que l’épreuve du temps ne l’emmure dans le silence tombal. Encore que « Je ne sais plus quand je suis mort. Il m’a toujours semblé être mort vieux, vers quatre-vingt-dix ans, et quels ans, et que mon corps en faisait foi, de la tête jusqu’au pied. » De cette impossibilité de statuer sur la vérité de mon corps puisque je ne saurais penser l’impensable éternité, « Je vais donc me raconter une histoire, je vais donc essayer de me raconter encore une histoire, pour essayer de me calmer, et c’est là-dedans que je sens que je serai vieux, plus vieux encore que le jour où je tombai, appelant au secours, et que le secours vint. Ou se peut-il que dans cette histoire je sois remonté sur terre, après ma mort. Non cela ne me ressemble pas, de remonter sur terre après ma mort. » (Le calmant, 41-42)

Ne nous y trompons pas, il s’agit là d’une mémoire qui se vêt du corps et court devant le parleur pour lui barrer la route, le forcer à cesser de cheminer. Elle collera au corps, au corps des mots « ce n’est pas récent, je ne suis pas récent. Il y eut donc une fois quelque chose. » Ou encore, ce bilan de l’économie corporelle « à mon actif, ce vieux passé… » ne signifie-t-il pas la nécessité de se livrer (à corps retrouvé en quelque sorte) à cette comptabilité des instants constitutifs du corps mémoriel ? En tout état de cause, ce passé, pour être vieux, ne l’est pas, loin s’en faut, depuis une temporalité hypothétique du moment présent, c’est-à-dire maintenant que je suis sommé de me retourner. Il n’est pas vieux de cet étirement chronologique mais au contraire ne fut-il pas déjà vieux dans le procès même du passé dans le passé ? Ce sont des pans du moi passé pris dans sa durabilité non conclusive qui s’expriment maintenant. En témoigne la gouvernance du futur antérieur « mais il n’aura pas dormi », « il n’aura rien fait. »

 

Ce corps-mémoire, s’il a commencé quelque part dans un passé/présent ne tente-t-il pas moins de se projeter dans le futur ? Il l’exécute dans un mouvement inouï qui littéralement s’abstrait de l’immobilisme imposé par l’apesanteur. Que de souffrance pour le sujet qui reste, en dépit de tous ses efforts surhumains à s’arracher à soi, comme cloué sur place ! Le raidissement musculaire avant le bond a beaucoup à voir avec la mémoire de ce corps qu’il faudra rassembler en boule pour le formidable uppercut de la vie. Mais, il arrive que le butin soit maigre. Le corps se creusera alors de ce désir hallucinatoire de l’envol suspendu, sans atteindre la plénitude au sens de se remplir de soi. Un personnage de Kafka a bien décidé d’envoyer son corps à la campagne tandis que lui – qui est-il ainsi évidé de sa chair ?- reste tranquillement devant sa fenêtre à risquer un regard timide au-dehors. 

Être à l’origine de soi et éliminer tous les supplétifs, en plus de toute loi martiale. Être son propre soldat de garde pour se définir depuis soi-même. Voici le désir jusqu’à la névrose. Seule la voix du sujet résonne « …jusqu’au moment où elle (cette voix) meurt, elle n’en peut plus, de parler de moi, ici, ailleurs… » (Textes pour rien, 215). Elle me nie, dirait-elle en quelque sorte, tout en m’affirmant, jusqu’au bout. Ces mots sont comme arrachés à un corps en lambeaux. Ces mots sont faits de ces nombreux riens qui mènent droit au corps tombal.

Mais il ne reste pas moins à s’occuper de cette quête « allant…venant » inlassable ; ce « finissant…commençant…recommençant », qui à force d’obérer, d’oblitérer, de raturer finit par tout reprendre, d’un coup. « Chiant sa vieille merde, et la ravalant, reprise sur les babines. » (197-198). Ce n’est pas là le fait d’un locataire de la langue mais bel et bien d’un propriétaire. Il ne fait rien comme les autres. Il ne sait « même pas » aller droit, marcher comme tous les autres dans la fidélité docile et monotone, au code commun. Code de communauté de pensée, code commun. « Un agent m’arrêta et dit, la chaussée aux véhicules, le trottoir aux piétons. On aurait dit de l’ancien testament. » (L’expulsé, p.22) La société a décidé de reprendre ses droits. « Si vous n’êtes pas foutu de circuler [dit le représentant des « forces de l’ordre »] vous feriez mieux de rester chez vous. » Il faudra donc entamer le retour chez soi ou plus exactement le retour sur soi pour revendiquer son droit à être. Ceci explique peut-être que « Je sortais si peu ! De temps en temps, j’allais à la fenêtre, j’écartais les rideaux et je regardais dehors. Mais vite, je regagnais le fond de la pièce, là où il y avait le lit. » (L’expulsé, 18)

« La parole tombe du corps et se souvient » (Ludovic Janvier). Cette fenêtre renvoie à l’impossible parole conversationnelle, désespérément itérative, sans espoir de tarir. Le sujet beckettien se plaint constamment d’elle, l’accusant d’être oiseuse, tautologique et comme à jamais néantisée. Pourtant, plus elle tendrait vers rien, plus elle signifie. « Rien » n’est-il pas l’anagramme de « nier » ?

Ainsi donc, quand vient l’envie irrépressible de chier, le sujet feint de détourner la chose comme on détournerait un avion. S’il est entendu qu’on ne peut pas ne pas atterrir (donc de chier), tout juste peut-on surseoir à l’inéluctable. Demeure toujours l’impossibilité de ne pas parler et donc de ne pas chier. On évacue alors par les deux orifices – anus-bouche. Puissent-ils (ces deux conduits) au mieux exercer leur pouvoir de rétention ! Un instant. Certes. Toujours, jamais. « Où est-ce le lieu et l’heure de notre mise en corps enfin ? » (199)

Diable emporte la mère puisqu’on ne peut rien contre l’insupportable idée de naître d’elle seule.

« J’avais donc la fâcheuse habitude, ayant compissé ma culotte, ou l’ayant conchiée, ce qui m’arrivait assez régulièrement au début de la matinée […] de vouloir absolument continuer et achever ma journée, comme si de rien n’était. La seule idée de me changer, ou de me confier à maman qui ne demandait qu’à m’aider, m’était intolérable. » (21)

Ou plus désespérant encore : « Tout le monde est parent, c’est cela qui vous interdit d’espérer. » (22-23)

Voix et Silence

Pousser les mots au-dehors. Les expulser. Qui peut serrer les dents, sourd au bruit extérieur ? Celui-ci constamment appelle la voix qui ne sort pas pour investir un espace vacant. Elle tombe comme un corps flasque dans le fatras, dans la stridence ambiante. Elle s’y laisse engloutir. Quelquefois le blanc de la page donne l’illusion de finitude, celle de la langue et de la voix qui s’assèchent pour livre place au silence. Illusion. Le blanc n’est qu’interstitiel ; il n’existe pas en soi. Il se ruinerait de se trouver seul dans un désert aride. La nature ayant horreur du vide. Vient toujours un bruit sourd, lointain, qui s’annonce pour discréditer le vide.

Ainsi en va-t-il pour celui qui chie : le corps textuel se souvient du corps sexuel.

Le silence, lui, est voix de la voix, son porte-voix, son porte-parole. Quand ça se tait, chacun sent bien que ça parle, ça jacte et ça frétille. Telle la bibliothèque de Sempé. « Taisez-vous !!!! » lançait un lecteur à tous les autres autour de lui ; qui étaient pourtant bien cois.

Collusion voix/silence – aperture/asphyxie. Du fond du corps vient la vie (lames phonatoires). Oubliée pour toujours cette impossible défécation. La parole doit tomber du corps et se fait aussitôt dépositaire de signes, effet de rappel et de mémoire. Elle est rémanence du sujet parlant. « L’homme parlant se constitue comme sujet au fur et à mesure qu’il parle, écoute, ou mieux parle l’écoute qu’il imagine à sa propre parole. » (R. Barthes)

 

« Il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire (...) ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je vais continuer. » (L’Innommable, 262)



[1] Texte de référence : “Nouvelles et textes pour rien”, Paris, Les Éditions de Minuit, 1958

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