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Les sirènes continuent de hurler
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 Article publié le 9 juillet 2009.

oOo

Les sirènes continuent de hurler. Elles déchirent le ciel en perçant les nuages. Elles hurlent comme des loups qui flairent la mort. 

 

Ayant réussit à tourner la tête, Lila regarde sa grand-mère. Elle est assise à même le sol de l’autre côté de la pièce.

Sans trouble, elle compte les perles d’un collier rouge.

 

A chaque fois que ses doigts en saisissent une elle sort une parole de sa bouche ;

 

La vie pousse mon coeur à deux mètres de l’oubli

Le manque de mes jambes se calcifie

Mes doigts déambulent sur cet ouvrage

et amènent ce que je peux sortir de notre âge

Le manque de mes jambes se calcifie

Dans celle là

Dans cette perle

 

Les hommes que nous avons poussés vers le jour

à qui nous avons appris à faire face au ciel

au dessus des pas sourds

nos doigts tenant leurs épaules

dans l’ombre de notre bracelet de cheville,

ont sans relâche,

aiguisé les premiers outils

allongeant leurs enfants dans l’agonie

et

apprivoisé le feu

creusant encore plus dans la terre…

des bouches creuses

 

La vie précipite mon cœur vers l’oubli

comme à mes premiers jours

les coudes dans les déblais

et le regard plus proche de la mort.

 

Elle me précipite,

les yeux crevés

mes mains couvertes de traces

d’argile

que l’obscurité cherche à éteindre.

 

Des hommes que nous avons poussés vers le jour

admirent le ciel

tout en marchant

la poudre entre les orteils

les doigts repliés

sur du laurier

 

 

Elle vient de compter trente quatre perles alors qu’en ville, neuf corps viennent d’être sortis des décombres.

Une bombe artisanale serait à l’origine du drame.

 

Le visage tourné vers Lila et le front froissé, la grand-mère reprend ;

 

Conserver le cordon ? Dans la cendre ?

L’ensevelir ? Dans la poussière ?

L’abandonner ?

 

La pression de l’olive empoisonne son jus…

Son goût trompe la langue

et pourtant jusqu’à cette année

à chaque automne

mes pieds ont écrasé ce fruit

en dansant dans les courbes

que mon regard oublie

 

Des hommes que nous avons poussés vers le jour

et ceux par lesquels

ma chair se prolonge dans ce monde

me bannissent avec des ténèbres

qui s’enfoncent dans le gouffre

au dessus de mon front

 

De la poussière où va s’effriter mon corps

des pulsations de doigts sortiront des amphores

habillées de pigments vifs

aux couleurs réfractant la lumière

les anses ouvertes au dessus d’une niche

prêtes à accueillir le regard

du nouveau né

qui peut-être lui aussi

aura de la poudre entre les orteils

et

qui fera tomber d’autres poteries

 

Des perles vidées par les tourments

s’accrochent à la laine

et bloquent le passage

des alliances pourries

avant même de naître

 

Des perles vidées par les tourments

s’accrochent à la laine

mes doigts frémissent d’usage

à ouvrir des chemins

sans rompre le fil.

 

Alors qu’elle tombe dans un grand bain de silences les sirènes crient jusqu’à ouvrir le ciel.

 

La pluie tombe en roulant sur les tuiles et en frappant les façades.

 

L’épaule gauche en appui sur le mur elle soupire puis s’exclame ;

 

----------------------------

— Regarde ma fille ce collier ! Je ne peux me le représenter qu’avec mes doigts et ce qui reste de lui dans ma mémoire. J’en ais donné un à chacune de tes cousines.

Tu es la septième.

Pour Kahina, j’avais l’impression que c’était le plus beau jour de sa vie et aussi j’avais l’impression qu’elle attendait ce geste depuis longtemps. Elle n’arrêtait pas de jeter ses yeux en direction de ma poche. J’espère qu’elle aura des filles elle aussi …

Elle a appris à écrire. A mon époque c’était impossible pour une femme comme moi.

Je ne sais même pas lire notre livre. Le seul.

Je ne sais même pas si les gestes que je fais pour prier sont justes.

Je sens que je me suis souvent trompée.

Je me demande pourquoi il faut se mettre à genoux et la tête baissée chaque jour pour se rappeler la foi.

J’ai longtemps été esclave avec me

J’ai traversé des champs en courant pour ne pas manquer le visage de mes enfants.

Comme elle sait écrire maintenant, ta cousine n’a pas besoin qu’on lui raconte le livre.

J’aime beaucoup ces perles.

L’absence de ma mère me pousse à en façonner chaque soir avant le dernier appel à la prière.

Depuis le recommencement de l’enfer dans ce pays j’ai laissé le chapelet. Ta tante me dit qu’il est accroché au dessus du tableau. Je la crois car je le sens loin de moi.

Les quatre vingt dix neuf perles ne me suffisent plus. Et l’onyx me semble plus froid qu’avant ! Trop lisse et rond, il est sans nuance. Il ne fait rien vibrer en moi. Les perles sont toutes identiques. On pourrait croire qu’elles ont été façonnées par un seul regard et des mouvements répétés.

 

En souriant au ciel elle ajoute ;

----------------------------

— Je suis certaine que Dieu peut-être nommé avec plus de noms !

 

Puis elle s’absente dans un soupir qui descend de ses paupières ;

 

Que voit-elle ? Où est-elle ? Se demande Lila

 

D’une voix aux vibrations multiples, la grand-mère lui confie ;

 

----------------------------

— Depuis que la pluie sombre frappe dans mes yeux j’entends beaucoup de silences.

 Ceux de la nuit, engloutis derrière les astres.

 Ceux que plus personne ne veut entendre bien qu’ils sifflent. 

 Cette pluie sombre vient à moi depuis mes plus vieux souvenirs.

 Elle s’est infiltrée dans mon regard goutte à goutte jusqu’à m’envahir de noir.

 Le premier orage avait secoué ma poitrine.

 Je m’en souviens.

Je me souviens encore des battements aussi sourds que ceux d’un tambour qui arrivaient jusqu’à mes tempes.

La terre semblait trembler sous mes pieds.

Et nous disons encore que cette contrée est celle des hommes libres, des hommes fiers ?

Que lavée par des rivières de sang elle est celle des hommes honnêtes et propres ?

 

 La bouche ouverte vers la jeune fille, elle ajoute ;

 

 - Tu as certainement vu le croissant lunaire avant de t’endormir ?

 La partie cachée doit être à son maximum.

 Elle doit être profonde.

 J’ai toujours scruté le voile.

 Il m’a souvent renvoyé dans l’abîme…

 Je ne me représente plus le ciel au dessus de moi mais j’y suis... J’y voyage en m’y perdant.

 Selon l’endroit où je me trouve j’imagine des constellations différentes que même le chaos dehors ne peut déséquilibrer.

 

Sur la terre battue, de l’index elle trace des signes.

Elle les trace lentement comme si au fond d’elle elle suivait des rivières.

Elle trace des creux et des chemins serpentés, profonds et orientés au bout de son bras vers son horizon.

Le visage au dessus des tracés, elle attend comme si les pluies sombres dans ses yeux allaient se renverser.

 

Aucune goutte.

 

 

La tête au dessus des motifs elle chuchote ;

 

 Et mon corps tremble.

 A chaque fois il tremble de l’intérieur

  

 L’énergie d’une lave se lève dans un volcan

 Une lave brûlante qui ne supporte plus les parois

veut sortir pour frayer un chemin à sa chaleur.

 

L’âme de Dieu me glace

Elle raidit mon sang

qui se brise avant même de devenir fluide.

 

L’appel à la prière sonne creux.

Il a toujours sonné creux.

 

Les hommes payent leur liberté

Le soleil les brûle 

Le sang les inonde.

 

Mon corps tremble.

Mes mots et mes yeux …

 

 

La course des hyènes va trop vite

Elle s’étend

Elle ravage le pays.

 

 

La terre tremble…

 

J’entends ce qui grouille dans ses entrailles.

J’entends s’empoisonner son sang

 

Nous le partageons depuis si longtemps.

 

Je l’entends s’empoisonner par des mains pétries de putréfaction. Par des corps que nous avons sortis de nos entrailles.

 

En frappant le sol du poing, cherchant les ondes des battements de son pied droit elle dit en boucle ;

 - Des mains pétries de putréfaction tenues sur un corps sorti par nos mains et de nos entrailles. Des mains pétries de putréfaction tenues sur un corps sorti par nos mains et de nos entrailles.…

Ne plus voir me guide sur une lumière douce que mes paupières laissent traverser.

Elle la laisse passer avec sa température et une infinie dimension à l’abri des heurts.

C’est pourquoi j’ai laissé le chapelet.

 

 

 

Les sirènes hurlent.

Un énorme nuage voile le soleil.

Puis

  

abîme de silences

 

Le visage face au ciel, les mains en appui sur le sol pour soulever le buste comme si elle soulevait une montagne elle se déplace et répète comme si elle voyait disparaître la lumière ;

 

- Qu’est-ce que gagnent les hommes à s’entretuer ?

Le bruit des sirènes ne sera jamais suffisant pour parler de la mort.

Son silence s’en va toujours avec les corps….

 

En appuyant sur chaque syllabe et les muscles oculaires contractées elle continue ;

 - Qu’est-ce que gagnent les hommes à s’entretuer ?

 

 

 A réduire leur passage ?

 étendre leur chimère ?

 mordre leur mort ?

 la vampiriser ?

 défier notre ventre ?

 Qu’est-ce qu’ils gagnent à nous tuer ?

 

Un rai de lumière se pose sur son épaule nue. Il l’éclaire en montrant comme un sommet d’épreuves. Un pic de résistances.

 

Silences.

 

En remontant son châle elle continue de parler ;

----------------------------

— J’ai connu beaucoup d’histoires.

Celles des disparus.

J’en ai même inventées pour remplir mes nuits.

J’en ai beaucoup inventées afin que ne s’installe aucun barrage dans ma tête.

J’ai toujours refusé les douleurs à cet endroit.

En écrasant les olives quand les noyaux roulaient dans la plante de mes pieds, les mots sortaient de mes oreilles.

En broyant les grains de blé ou d’orge des fils de paroles s’étendaient et repoussaient l’horizon.

En gardant les chèvres j’ai chanté à contre vent en espérant atteindre le soleil.

 

J’ai toujours inventé des histoires mais je n’ai jamais appris…

 

Dans les métiers à tisser j’ai enfilé des chemins de couleurs pendant que s’ouvraient les pétales de fleurs à la lumière.

Sur le linteau j’ai gravé un message pour chaque saison.

Sur les amphores j’ai tracé, tracé jusqu’à vider mes doigts de leurs pulsations.

Je n’ai jamais appris…

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mais

je sais lire les astres

je sais lire dans l’écorce d’un arbre

je devine l’éclosion d’une fleur

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la naissance d’un être vivant.

Je sais où se trouvent tous les nids des abords.

Je sais vivre

je sais être à la vie

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proche de la mort.

 

Les ossements de mes jambes ne me figent…

Ils trompent même mes yeux dans le noir

 

Mis en terre

ils sont encore en moi

 

Que l’air soit humide ou sec

des ondes traversent

leur absence

celles des saisons

que je reconnais

à leur parfum

leur poids

leur maturité

 

elles traversent leur absence

en corps en moi…

Que l’air soit chaud ou froid

je peux sortir de ma chair de longues histoires…

 

Parce que ton père s’est endormi pendant longtemps sur mes genoux tu les portes déjà.

 

Les femmes de notre pays arrivent au monde dans un sac empli de nœuds fermement serrés et depuis très longtemps partagés. Ton père le sait. Mes larmes ont souvent coulées sur son visage. Elles ont brûlé ses lèvres. Demande lui, il te dira.

Pour défaire chaque boucle il faut sortir le secret de la juste parole. De celle enfouie ou réprimée dans le jardin profondément clandestin. Il le connaît.

Il te dira.

Penche chaque brindille afin de frayer un chemin à la lumière. Laisse la réchauffer !

Laisse la faire renaître les cris premiers.

Les feuilles inquiètes retrouveront des couleurs endormies.

Ne reprend pas le chapelet ! Ses perles sont creuses et les mots qui vont avec insuffisants et même harcelants. Ils ne sont pleins que de limites. De fuites.

Dieu n’a pas créé le monde que pour l’homme !

Fais confiance aux dépôts en toi…Les nœuds finiront par se défaire.

Tu es déjà passée par-dessus le métier à tisser. Tu es imprégnée de nos gestes et des paroles qui ont accompagné les croisements de fils.

Apprends ma fille ! Apprends plus que moi ! Et tu sauras te servir de tes jambes pour toi et selon ta volonté.

Aucune bestiole ne pourra les ronger !

 

La grand-mère soulève son buste en appuyant la de paume ses mains sur la terre battue puis l’oriente vers les poutres en le faisant basculer doucement.

Des grains se fixent dans le creux de ses mains.

Elle se déplace avec mesure en les frottant et en faisant un va et vient d’un bout à l’autre de la pièce comme si elle explorait ce que nous ne pouvons voir.

Comme si elle était en quête de mouvements. La cécité ayant effacé de ses instincts la verticalité, son corps est entré dans un nouvel équilibre. Il forme un bout d’arc poussant d’infinis horizons. Il est comme une virgule ouverte continuellement au jour. Un point qui se prolonge. Un être vivant dans le tout.

Lila suit chacun de ses gestes les yeux grands ouverts en écoutant tous les silences qui émanent d’elle. Telle une bruine des gouttelettes la couvre.

La jeune fille n’est plus impressionnée par le sang qui coule de ses narines.

Ce tableau la fige.

Elle découvre ce que les bras peuvent porter à défaut de jambes.

Elle découvre d’autres espaces et de nouvelles formes. Souples et douces.

Le corps ne lui avait jamais autant paru en chair et aussi beau.

Ces déplacements renversent son équilibre.

Ses genoux qui fléchissent depuis un long moment finissent par céder à son poids. La jeune fille tombe le corps dense d’émotions.

La grand-mère continue sa marche en accrochant ses pas aux rythmes de sa mémoire.

Elle les accroche pour qu’au bout de son chemin elle puisse partir avec dignité.

Des gouttes de pluie passent par la toiture et échouent sur les épaules de Lila.

Elle se ressaisit en se relevant et en s’approchant de sa grand-mère.

Elle lui propose de l’aider à s’installer sur sa natte et à reprendre le collier.

Elle le reprend en continuant à sortir des paroles de sa bouche.

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