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Le Morio (in progress)
Much Ado About Nothing (nouvelle)
![]() oOo Bref, comment, du matin vers le soir, passer du vert au noir ?
FRANK Notes prises dans son carnet de flic : Rappelons les faits : à la fin du chapitre X.11, Frank Chercos se lance à poursuite à la fois de Justine et de Pedro Phile en compagnie de Chico Chica. luce, qui a tué Karen, périt dans le feu. Et à la fin du chapitre XX.19, Frank débarque chez maman à Rock Dream où luce a été violée. Il annonce que Justine a été assassinée. Fred et Jack ont chacun un mobile. Mais ce n’est pas le fait important : luce, femme divorcée de Frank dans le X, n’a plus de lien avec lui dans le XX. luce étant unique (axiome), on en déduit qu’il y a deux Frank : celui qui est séparé de luce et celui qui débarque à Rock Dream. Cependant, les deux Frank ont un point commun : Justine ; celle qui s’est enfuie avec Pedro Phile et celle qui a été assassinée. Or, il s’agit de la même. Car entre le X et le XX, il s’est passé des choses : et nous n’en savons rien. À ces deux Frank, il semble nécessaire d’en ajouter un troisième : celui que Fred rencontre à New Dream ; il enquête sur le passé de luce et nous révèle les minutes du procès qui a condamné luce à Bagdad. Ces minutes, dans le manuscrit, intègrent des Lettres de Karim sous forme de branlettes. Leurs titres semblent décrire un cheminement de la pensée : l’instant, la colère, le théâtre, le bataclan (synonyme de spectacle), l’ouvrier, le baladin occidental, l’émigré, le violeur, la mémoire, l’amitié, l’épectase, le père-qui-êtes-au-ciel, les religions, le privé… autant de thèmes et de personnages négligés par la cour d’assises de Bagdad et qu’il conviendrait d’explorer pour parfaire cette enquête et la mener à son terme. Intitulons ce projet Personæ. Ainsi, si l’enquête de Bagdad est terminée, celle qui concerne l’assassinat de Justine ne fait que commencer. Or, le manuscrit ne dit rien de ce qui l’a précédé… entre le X et le XX. Projet Justine. De plus, une autre enquête est prévue : celle qui concerne le viol de luce et l’assassinat de Charley, personnage secondaire. Aucun intérêt. Enfin, l’enquête portant sur le meurtre de Justine : Projet X (nom du ou des assassins.) Le projet X (polar) pourrait inclure le projet Justine, comme cela se pratique ordinairement, le lecteur découvrant les prémices du drame au fur et à mesure de l’évolution de l’enquête. Quant au projet personæ, il ne serait pas difficile d’en insérer les parties à l’intérieur même du récit. L’ensemble, parfaitement planifié, n’exigerait au fond qu’un bon talent de conteur et, à la fin, le tour est joué : on sait tout de Justine, on connaît son meurtrier et une vision du monde contemporain se profile sous le texte. Mais est-ce bien ainsi qu’il convient de mettre fin à ce roman tout de même plus complexe qu’un polar forcément issu de l’esprit pulp ? Certes, de cette manière du reste fort honnête, la curiosité de chacun est enfin récompensée après, il faut le reconnaître, des pages et des pages d’entrelacement (étymologie d’ailleurs du mot complexe…) C’est que l’homo complexus fait figure ici d’auteur et non point de personnage comme on est en droit de s’y attendre si l’on est ce lecteur sortant tout juste des dysharmonies de l’homo absurdus qui fait encore florès dans les collèges de la nation au grand dam de la modernité ?
Note : Notez qu’à ce stade Frank est bien loin de pouvoir écrire un premier chapitre ; il a même froissé quelques pages de son carnet, mais il n’est pas allé au bout de cette tentative de destruction. Il pense qu’il y arrivera… qu’un jour le roman pourra être comparé aux faits. Son esprit n’est pas prêt, voilà tout ! « C’est compliqué, merde ! Comprenez-moi. Des années que j’y pense. On y va… ? — Peut-être bien, Frankie… mais tu ne peux pas entreprendre… personne n’a jamais entrepris d’écrire un roman de cette manière… — Je sais ! Je sais ! Je sais ! »
Ça commence comme ça : BEN Ben Balada, qui avait lu tout ça dans la Presse et visionné plusieurs fois le même document télévisuel, cracha dans ses mains pour empoigner la hache qu’il venait d’affûter. À la place d’un cadavre à découper, une bûche, car l’hiver est duraille à Rock Dream. Il habitait un modeste chalet dans le voisinage de ceux qu’il appelait les toqués. Hors saison, maman vivait seule dans sa maison bâtie sur l’autre versant, après la rivière. À vol d’oiseau, ça ne faisait pas loin, mais pour s’y rendre il fallait descendre jusqu’à la rivière en empruntant une sente abrupte et une fois en bas, il fallait suivre la rive jusqu’à un pont de bois et ensuite remonter par un chemin oblique sous les arbres. Une trotte ! Ben n’y allait jamais. D’ailleurs, il n’avait rien à y faire, chez maman. Il la connaissait parce qu’ils avaient eu une enfance commune partagée entre un guet aujourd’hui disparu et une école qui propulsait les meilleurs hors du comté vers d’autres horizons plus prometteurs de plaisir, le plaisir qu’on trouve à gagner sa vie mieux que les autres, ceux qui sont restés. maman avait longtemps vécu avec un certain Roger Russel qui avait finalement suivi les jeunes pour refaire sa vie dans le même sens. Elle y avait gagné une fille. Une autre était née d’on ne savait qui. Mais de l’automne au printemps, la maison ne contenait que le corps peut-être encore demandeur de maman qui ne signalait sa présence que par la fumée de sa cheminée et la lueur de ses fenêtres. Elle pouvait sans doute en dire autant de son voisin. Par contre, en été la maison recevait les personnages de l’existence de maman. Ben Balada les connaissait tous. Il les croisait souvent en ville où ils se ravitaillaient comme tout le monde. Certains fréquentaient les établissements de plaisir, d’autres travaillaient à l’usine. Une sorte de tribu qui s’éparpillait à la fin de l’été, sauf le Jack qui était ouvrier à l’usine de savon, mais ça, vous le savez déjà. Comme Ben était le seul à avoir une vue plongeante sur cette espèce de théâtre, on l’interrogeait souvent pour en savoir un peu plus, savoir comment ça évoluait, s’il ne manquait personne, s’il y avait du nouveau. Ça ne le dérangeait pas d’en rajouter, mais sans exagération. Il compensait les manques, soulevait des questions qui ne restaient pas sans réponse et acceptait les verres et les invitations à partager les soirées barbecue. Ben était célibataire, conscient que de l’être au fin fond du trou du cul du monde n’est pas ce qui peut arriver de mieux à un homme qui a des rêves. Ben observait le monde à travers l’écran de sa télé. Il lisait des magazines et même quelquefois des ouvrages documentés. Mais ce qui le caractérisait le mieux aux yeux de ses concitoyens, c’était son robot, Clark. Ben n’arrêtait pas de le construire. Depuis des années. Et le robot devenait de plus en plus humain. Forcément, avec l’avancée des technologies concernées. Du reste, Ben était le seul capable de parler cybernétique dans cette contrée vouée à la fabrication du savon et au tourisme de la pêche et de la méditation en milieu hostile. Clark parlait la langue des hommes. Il suffisait de lui poser la bonne question pour obtenir la réponse adéquate. Sinon, c’était un imbécile comme tout le monde. Et non content d’entretenir un robot dernier cri sans subventions ni aide technique, Ben en écrivait l’histoire. Il en publiait lui-même les épisodes grâce à son équipement informatique high-tech. Ces volumes fort soignés d’aspect et d’orthographe étaient en vente chez le marchand de tout. On appelait comme ça le vieux Charley qui tenait un espace venteux et poussiéreux à la sortie de la ville. On y trouvait de tout et de rien, mais la mémoire collective avait supprimé le rien par charité. Aussi, quand Ben apprit la mort de Charley, il se précipita dans sa boutique aérienne pour en surveiller l’entrée et le contenu. Les Aventures de Clark étaient rangées sous un appentis de tôle où Charley avait aussi élu domicile. Le shérif recommanda à Ben de récupérer ses bouquins et de laisser le reste aux éboueurs. Clark, présent comme d’habitude, en parut si désolé que le policier se laissa aller à lui adresser des paroles de consolation. Ben remonta dans son pick-up et Clark reprit sa place du mort. Ils s’éloignèrent. Le shérif remit son chapeau sur la tête et secoua celle-ci en signe de tristesse : « Pauvre type au fond, dit-il d’une voix éteinte. — Qui ça ? dit l’adjoint. Ben ou Clark… ? — J’aurais dû dire « pauvres types », mais j’ai pas osé… » BEN II Dans ses chiottes, Ben ne lisait pas, façon Léopold Bloom. Il tentait de trouver dans le mur en fort mauvais état les tableaux de Léonard de Vinci. Et si une araignée se déplaçait sur le sol ou sur les murs, il en suivait les évolutions, attendant ce qui paraissait être un envol, car la lumière de la petite fenêtre rendait les toiles parfaitement invisibles. Au-dessus, à la place du toit, s’ouvraient des combles toujours agités d’oiseaux et de petits animaux. Une échelle traversait cette ouverture. La lumière descendait d’un étroit vasistas couvert de toiles d’araignée et de poussières du bois de charpente. Pendant que Ben se livrait à ces rites, Clark prenait le frais sous la véranda, car on était le matin et c’était l’été. La journée, annonçait la météo, allait battre tous les records de canicule. Clark craignait la chaleur. À cette époque de l’année, il passait la journée à l’intérieur, soit dans sa chambre où il se connectait au Monde, soit dans le salon où il se livrait à des expériences sur les qualités cryogènes des boissons que Ben ingurgitait à intervalle régulier de nuit comme de jour. Clark avait acquis une connaissance quasi universelle de la boisson. Sa mémoire phénoménale (ça n’avait pas toujours été le cas) contenait à peu près tout ce qui se fabrique de boisson dans le monde. Il commandait lui-même sur Internet si le budget de Ben le permettait, ce qui était souvent le cas car Ben avait des ressources cachées et quelquefois illicites. Mais illicites façon herbe et romans interdits. Jamais rien de vraiment immoral. Ben avait adopté le principe hemingwayen du plaisir tel qu’il est décrit en une phrase tout ce qu’il y a de clair dans sa mort dans l’après-midi. Clark entretenait encore d’autres expérimentations à portée universelle, mais cela sort de notre sujet et risquerait de faire de notre sympathique narration un traité sur l’universalité de l’espèce humaine. Ajoutons pour être honnête que le cerveau de Clark avait des limites et que Ben ne les franchissait qu’en cas de progrès technologique éprouvé par d’autres chercheurs quelles que soient leur nationalité et leur connaissance de la langue de Shakespeare. De la cuvette où il était assis en tailleur, car il avait fini de chier, le sybarite anachorète observait sa création qu’il pouvait voir de dos à travers les meneaux de la fenêtre du salon, si on pouvait appeler ça un salon ; en effet, Ben ne recevait jamais, pas même les chasseurs avec lesquels il se divertissait souvent en période de printemps et donc avant l’été qui est une période touristique consacrée à la pêche et à ce que les pêcheurs veulent en faire s’ils ont payé pour ça. La tête de Clark, qui était taillée dans un bloc d’aluminium irradié, s’agitait bizarrement, comme si quelque chose était en train de foirer au niveau logiciel. Cela dura quelques minutes que Ben ne vit pas passer, car son esprit était déjà à l’œuvre du kernel. Puis, tandis qu’une araignée entreprenait de s’envoler du sol vers le mur de son choix, la tête de Clark pivota de manière à placer ses yeux dans son dos. Ces yeux se plissèrent un peu, question de mise au point et de diaphragme, la vitre concernée étant couverte de chiures et de poussières de pluie. Cela n’arrivait jamais, que la tête de Clark regardât ailleurs que devant elle ou raisonnablement sur les côtés du champ de vision programmé. L’anus de Ben se referma et ses couilles remontèrent sensiblement. Il décroisa ses jambes et posa ses pieds sur le sol sans se soucier du petit peuple arachnéen qui s’y livrait à ses obscures activités de vol et de graphes. La tête de Clark fit oui. Ben hésita : ce oui pouvait très bien dire non. Ou autre chose. Il avait oublié la signification du hochement. À quelle fantaisie s’était-il livré au moment de la programmer ? Il lui arrivait souvent de se divertir de cette façon. Il ne l’avait jamais regretté. Allait-il en payer le prix ce matin-là ? Sa bite en conçut une érection et le gland se frotta contre la faïence de la cuvette, signe que le cerveau de Ben entrait dans la peur. Il redoutait ces instants. Or, tout commençait par un instant. C’était le premier acte de l’action telle que se la figurait Ben Balada depuis qu’il avait donné un sens à son existence. L’instant. Celui d’une impression ou d’une intuition. Voire d’une émotion. Et s’il en croyait le propre de cette espèce de rituel, la colère suivrait. Clark devait savoir tout ça. La rotation de son cou était étudiée pour ne rien changer à l’ordonnance des connexions. Et tandis que Ben était en proie à cet instant inexplicable pour l’instant, son esprit était obnubilé par la colère qui s’ensuivait. Une colère dont la nature dépendait de l’instant ou plus exactement de ce qui provoquait cet instant. Il fallait songer à améliorer le système des signes qui faisait de Clark un chien de garde, une sentinelle capable de lancer le signal de l’instant qui précédait la colère. Mais le moment (autre temps, n’est-ce pas ?) était-il bien choisi pour se livrer à ces réflexions intenses et nécessaires ? La réponse était non, car la tête de Clark retrouva sa position frontale, privant ainsi le pauvre Ben de toute information concernant son avenir proche. Il n’avait encore rien prévu pour pallier ce défaut de transmission, mais il y songeait depuis longtemps. D’ailleurs, pour l’instant, il n’avait rien greffé dans son propre cerveau. La raison en était toute simple : Ben n’était pas chirurgien et il ne connaissait personne capable de lui ouvrir le crâne, en admettant que ce fût bien là l’endroit où greffer une puce qui du reste n’avait encore aucune existence ni même esquisse… Une ombre fut alors projetée sur la face tribord de Clark qui était tourné vers le sud. Quelqu’un ! s’écria Ben avant même de se demander qui cela pouvait-il être. Les chiottes étant dépourvues de porte, il sauta sur ses pieds et remonta son pantalon sans prendre le temps de se torcher ni d’essuyer sa bite dégoulinante. Comme il ne portait pas de slip pour contenir et prévenir, une tache apparut au niveau de la poche gauche. Il boutonna précipitamment sa chemise et prit la précaution de ne pas l’enfiler derrière la ceinture, dissimulant ainsi les traces de sa jouissance. Il avait le cul merdeux à cause d’une chiasse consécutive à la consommation excessive de melon. Ben adorait le melon qu’il creusait toujours consciencieusement pour y verser les charmes de son porto et les excès de son sucre. Il ne finissait jamais un repas sans cette douce ivresse. Une sieste le concluait toujours, été comme hiver. Une fois de plus, la tête de Clark pivota, mais cette fois à l’équerre, côté bâbord où se trouvait la porte d’entrée de la cabane. Le robot s’attendait à voir sortir son créateur. Il se disposait à recevoir une directive. S’agirait-il de la colère à jouer en attendant d’assister au théâtre de ses conséquences ? Il était trop tôt pour y penser. Ben sortit des chiottes et vérifia sa tenue dans le miroir qu’il avait ramené de son service militaire. Sa tenue était loin d’être impeccable, mais personne ne se formaliserait de le voir apparaître dans ce qui pouvait être considéré comme une tenue d’été à la négligence calculée pour ne pas inviter à des convenances trop formelles. Il traversa le salon, jeta un œil sur le côté cuisine qui certes témoignait d’une louable activité cuisinière mais péchait par un désordre d’ustensiles et de crasse qui méritait depuis longtemps un rideau à effet immédiat en cas d’intrusion inattendue. Or, il n’était pas question d’intrusion dans le champ intérieur et l’attente venait de s’installer en un instant, celui que nous venons de décrire. Tant pis pour le rideau, pensa Ben Balada en avançant sur le plancher nu mais pas inhabité. Il ou elle n’entrera pas, surtout s’il s’agit d’un touriste qui cherche son chemin. Je ne lui demanderai pas comment il l’a perdu, continua-t-il de penser en s’approchant de la porte. À quel moment la colère le saisirait-elle ? Il n’en savait rien. Tout ce qu’il pouvait se dire en cet instant, c’est qu’il se donnerait en spectacle, de façon théâtrale pour commencer. Il savait trop bien ce que cela signifiait. Clark était armé d’un révolver automatique de gros calibre. Ben avait pris cette précaution dès le début de sa création, dans la semaine même de son aménagement en ces lieux. Il tâta la poignée déjà chaude. Il faisait durer l’instant, non pas par plaisir, mais par peur. Ses fesses continuaient de se frotter mollement dans la merde et sa bite devenait froide contre sa cuisse. Il perçut le profil agacé de Clark, mais sans le voir. La vitre lançait ses aiguilles de réalité inévitable et surtout irréversible comme le temps. À qui vais-je avoir affaire ? Il ne pouvait s’agir de maman qui ne montait jamais, usant toujours du téléphone si elle avait quelque chose à demander avant qu’il n’aille aux commissions. Ses invités passaient quelquefois devant la cabane, mais sans franchir la clôture de barbelés. Ils étaient rares, les visiteurs de la cabane de Ben, toujours effrayés par l’allure martiale de Clark qui se dressait dans une attitude menaçante à leur approche. Tout le monde téléphonait pour éviter de monter et de se trouver face aux incertitudes causées par la présence inquiétante de Clark dont on connaissait pourtant les Aventures. Mais on était capable de faire la différence entre la fiction et la réalité. Dans la boutique aérienne de Charley, on achetait de la fiction et on la lisait chez soi, en compagnie ou autrement. Mais dès qu’il s’agissait de se confronter à Clark, on était en proie à une inquiétude impossible à expliquer autrement que par l’imminence d’un danger. On savait qu’on risquait quelque chose d’impossible à surmonter. On se sentait seul. Ben connaissait les moindres détails de cette angoisse. C’était des implications de la programmation, mais aussi de l’aspect de plus en plus humain de Clark. Comprenez que ce n’était pas simplement l’aspect humain qui entrait alors en jeu, mais son de plus en plus, cette évolution, cet in progress qui n’avait de sens que si on en admettait l’évidence, l’apodicticité. Donc Ben prit le temps de goûter à cet instant. À tel point qu’il se mit à négliger l’occurrence de la colère qui s’ensuivrait. Sa bite se redressa. Il la sortit par la braguette qui était restée ouverte pour répondre aux circonstances. Un orgasme devait précéder la mise en branle de la suite. La tête de Clark pivota dans ce sens. Le témoin de situation inexplicable était allumé et sa lumière rouge sang se projetait sur les plis d’une veste entrouverte. On voyait bien la boucle de la ceinture et les plis perpendiculaires qui descendaient sur un pantalon impeccablement repassé. Il ne pouvait s’agir que d’un homme, genre représentant de commerce ou courtier en assurances. Ça n’arrivait jamais. À cause de Clark qui prévenait la maisonnée de toute circonstance de ce genre. Ce type n’avait pas conçu une inquiétude à la hauteur de l’attente du maître de maison et peut-être même de ce robot aux allures étrangement humaines, sans que le visiteur en perçût l’aspect in progress. Car pour neutraliser le système il suffisait que le visiteur fût dépourvu de cette idée que Ben améliorait sa création d’année en année. Et il s’en était passé des années ! De quoi soumettre les cerveaux des gens du coin à cette idée que Ben finirait par provoquer un film et qu’alors tout le monde deviendrait fou, poussant les autorités fédérales à intervenir au nom de la liberté et de la survie de la Nation. Le gland se gonfla subitement à l’extrême et le sperme de Ben gicla sur la vitre, car notre bonhomme s’était déplacé comme un crabe en cours d’orgasme et ne se trouvait plus devant la porte et sa poignée. La tête de l’homme insensible à l’évolution cybernétique de Clark apparut alors dans l’encadrement de la vitre. Le sperme coulait lentement, visité par les mouches. L’œil de l’homme était agacé par les reflets de métal de la joue de Clark. maman Donc, Ben Balada n’ouvrit pas la porte. Il n’ouvrit pas la fenêtre. Sa chemise cachait la tache, ses fesses se frottaient dans la merde non torchée et sur la vitre, le sperme coulait, atteignant maintenant le meneau inférieur où il se forma en biseau, lentement. La tête de l’homme, grêlée par les reflets de la joue métallique de Clark, lesquels paraissaient comme autant d’éphélides, parlait. Les lèvres cisaillaient des mots que Ben n’entendait pas à cause du double vitrage. Comme il ne lisait pas sur les lèvres et que Clark n’était pas équipé du logiciel adéquat, le silence se mit à peser. L’homme commença à s’agiter. Il se mit à parler au robot, mais il ne connaissait pas les bonnes questions. Clark lui renvoya, en guise de réponses, des airs assez bêtes pour que l’homme cessât de l’importuner. La lumière rouge envoyait sur le visage de l’intrus les lettres c a u t i o n en négatif, en plein sur le front comme une balle héroïque sur un champ de bataille. Puis l’homme plia son index et frappa au carreau. Il avait sans doute l’impression que Ben ne le voyait pas, impression alimentée par le soleil dont les rayons frappaient la vitre obliquement. Lui-même voyait-il Ben ? Clark n’en savait rien. Et Ben pensait ainsi épuiser l’intrus qui finirait par retourner d’où il venait, sans réponse ni rien. Mais le téléphone sonna. Ben décrocha. C’était maman : « Quelqu’un va te visiter ce matin, dit-elle d’une voix si pâle que Ben en conçut une lente inquiétude. Mais c’est peut-être déjà fait… — Il est devant la porte, dit Ben qui maintenant tournait le dos à la fenêtre tandis que l’autre en frappait les vitres. — Tu me demandes pas qui c’est… ? — Il va me le dire de toute façon… — C’est un policier… Ben frémit de la nuque au cul… — J’ai rien à me reprocher, dit-il fermement. — Ce n’est pas ce que j’ai dit ! Il enquête… — Il enquête sur quoi, nom de Dieu ! Voilà la colère qui arrive… second acte de l’action en cours. — Justine est morte… Un temps. Tu le savais pas… ? Autre temps. Je regrette de te l’annoncer comme ça… Je savais pas… — Que me veut-il ? — J’en sais rien. Ici, tout le monde a répondu à ses questions… — Qui ça : tout le monde ? — Hé bé moi-même, luce, Fred, Roger, Alice et même Jack… — Elle est morte comment… Il rectifie : De quoi… ? — Assassinée… Elle est morte assassinée… Oh Ben ! Si j’avais su… — Si tu avais su quoi… ? — Je ne lui aurais pas parlé de toi… C’est sorti de ma bouche… — Tu as toujours été une pipelette… — Plus maintenant ô Ben ! Plus maintenant ! Mais c’est revenu à cause de ses questions… Il nous a harcelés… l’un après l’autre… Même Roger y est passé. Tu connais Roger, comme il est… ? — La colère… — Méfie-toi de lui… C’est un malin… — Qu’est-ce qu’il sait… ? — Que veux-tu que ce soit… ? Il aurait fini par savoir… Je ne suis pas la seule… Tout le monde sait, ici… — Clark le foutra dehors ! — Mais il l’est déjà, dehors ! Clark n’a jamais tué personne. Ouvre-lui ta porte. Réponds à ses questions, sinon c’est la justice qui te les posera. Et qu’est-ce que tu lui diras à la justice ? La vérité ? » Ben raccrocha. Il n’avait jamais tué de flic. Quelques Arabes qu’il ne connaissait pas mais qui lui voulaient du mal. Mais là n’était pas la question. Le type s’impatientait. Il était temps de lui ouvrir. Il le recevrait sous la véranda, sans chichi. Rien à boire, pas de poignée de main, même s’il lui tendait la sienne. Un visage en colère, comme ça, d’avance. Avant même que le type n’ouvre sa gueule pour dire ce qu’il avait à dire. Un dialogue du genre : « Je m’appelle Frank Chercos. Je suis détective privé. Je travaille avec monsieur Roger Russel que vous connaissez, n’est-ce pas ? J’ai quelques questions à vous poser… — Vous n’avez pas peur que Clark les enregistre… ? — Je n’ai pas peur des robots, monsieur Balada… — On se connaît… ? — Je viens passer tous les étés à Rock Dream depuis des années… On s’est souvent croisé en ville où je descends de temps en temps, le soir… — Le soir, je me tiens ici… Seul. — Pourtant… mais passons là-dessus. Je ne suis pas venu vous ennuyer avec ça… — Avec quoi… ? — N’en parlons plus, si vous le voulez bien… C’est à propos de Justine… Hem… Hum… Je pense que vous êtes au courant… — maman vient de m’affranchir… — Comme ça ? Au téléphone… ? Je vous ai vu téléphoner… Ça ne pouvait être que maman… Roger n’a pas pu l’en empêcher… — Tant pis pour l’effet de surprise ! Je veux dire que vous ne me surprendrez pas. Je sais qu’elle est morte… — Assassinée… je regrette… C’était une chouette femme… Je suis chargé de l’enquête par la famille… — Je suis sa famille… Clark s’agite. Ben n’a rien perdu de sa contenance habituelle quand il se trouve devant un étranger. — Je voulais parler de l’autre famille… Hé hé ! Il faut être deux pour… — Qu’est-ce qu’ils veulent savoir… ? — Ils veulent… Vous ne souhaitez pas connaître le fin mot de l’histoire… monsieur Balada… ? — Vous finirez par me le dire, je suppose… Mais je ne vous paierai pas pour ça. — Oh mais c’est que… monsieur Balada… je suis déjà payé… — Qu’est-ce que vous voulez savoir que je ne sais pas ? » Voilà comment Ben inviterait Frank le Privé à s’asseoir sous le vélum de la véranda. Ni plus, ni moins. Sans boisson d’aucune sorte. Et Frank ne serait pas autorisé à allumer une clope. Il ne trouverait même pas de quoi poser son chapeau de paille. Il le garderait sur la tête. Encore heureux d’être assis à l’ombre ! Ben ne sent pas bon, mais après ? Clark sent le métal et la chaleur des circuits. Il émet un bruit de ventilateur entre deux claquements de mâchoires. Il ne parlera pas à la place de Ben. Il ne s’exprime que si on lui pose une bonne question. Frank doit en connaître quelques-unes puisqu’il est un familier de maman. Il a même peut-être lu quelques Aventures. Adventures and stories for boys. Rien pour les pisseuses. Justine ne lisait pas à l’âge où les garçons s’étourdissaient d’aventures. À l’époque, Clark était en projet. Les rouleaux de papier millimétré occupaient tous les porte-parapluies de la maisonnée. Il était bien loin ce temps, Blaise ! N’en déplaise… « Je suis vraiment désolé, dit Frank qui n’a rien à boire ni à fumer sous ce vélum couvert de chiures de mouches et de moustiques desséchés. Je peux revenir un autre jour… La nouvelle est si proche… maman m’a devancé… J’aurais pris des gants… Vous me connaissez… — Non ! Je ne vous connais pas. Le Frank que je connais habite un établissement spécialisé depuis longtemps. C’est comme ça que luce a obtenu le divorce. — Mais j’en suis sorti, monsieur Balada ! J’en suis sorti… Frank s’est levé. Il a les mains en prière, façon islam. J’en suis… — Je me fous de savoir d’où vous sortez, monsieur Chercos ou qui que vous soyez. Je suis natif de l’Ariège. Je connais Martin Guerre… — Oh et puis pensez de moi ce que vous voulez ! Je m’en fiche alors… je ne suis pas venu pour ça. Je peux revenir si votre cœur a besoin de solitude après l’annonce d’une telle nouvelle… — Non. Restez. » Frank reste. Il ne change pas d’aspect. Il a l’air toujours aussi con. Personne ne change. Sauf les cadavres. Ben caresse l’épaule de Clark, machinalement, comme il le fait tous les jours. Il regarde les pieds de Frank. Ils sont chaussés de clarks. Amusant. « Posez-moi les questions, dit Ben sans voir les yeux de Frank qui regardent la tache dans l’ouverture involontaire de la chemise. — Vous êtes sûr que c’est le moment… ? Je peux revenir… — Autant en finir maintenant… J’en ai entendu d’autres… Que voulez-vous savoir ? » Frank pose les questions puis s’en va. Il est presque midi. Ben rentre et ferme la porte. Clark semble dormir dans son fauteuil d’osier sous le vélum qui ondule à la brise chaude du matin. Justine est morte… Première nouvelle… Ben essaya de se souvenir des questions, mais tout cela s’embrouillait. Il ne s’en inquiéta pas. Il prendrait le temps de les écouter en activant le magnétophone encastré de Clark. En prime, il pourrait entendre ses réponses. Il avait été clair. Non, il ne savait pas qui pouvait en vouloir à Justine au point de la tuer. Il ne savait rien de Fred ni de Jack sur le sujet. Justine ne se confiait pas à lui. Il ne savait pas à qui elle se confiait. Peut-être à maman… Vous lui avez posé la question… ? — Je n’y avais pas pensé… Crétin… Mais je l’ai posée à luce… — Et alors… ? — La réponse de luce n’est pas claire… — Qu’est-ce qu’elle a répondu… ? — Je vous dis que c’est pas clair… — C’est comment d’obscur… ? — C’est moi qui pose les questions, monsieur Balada ! Pauvre type à qui l’on fait croire qu’il a les capacités et le pouvoir d’enquêter sur une mort suspecte. Ben découpa une tranche dans un morceau de viande. Elle était bien saignante et sentait la fraîcheur. Il n’avait pas encore congelé cette viande. Il s’en occuperait après le repas. Il avait l’art de toujours remettre à plus tard ce qui exigeait pourtant l’instant. Il tapota la tranche avec le plat de la lame. La colère n’était pas venue… pas intervenue. Elle attendait sans doute son heure. Frank était reparti comme il était venu : en intrus. Et sans réponses définitives. Il était revenu sur ses pas à peine de retour dans le soleil. L’herbe craquait sous ses pieds. Ben le tint à distance en sortant de la véranda. Maintenant, lui aussi subissait les outrages de la lumière. Frank ferma presque ses paupières. Elles rougissaient, traversées de pliures bleues. « J’ai encore deux ou trois questions à vous poser, monsieur Balada… — Revenez ce soir… J’ai rien d’important à faire ce soir… — Je comprends… Je vous laisse à votre chagrin… en vous souhaitant le souvenir… Moi-même, quand j’ai perdu mmmmmm, le souvenir m’a sauvé du désespoir… — Qui ça… ? — mmmmmmm… J’étais très jeune à l’époque… Vous avez l’âge de surmonter mêmes les plus terribles épreuves… — Ça ira, jeune homme… revenez ce soir. On en parlera. Vous avez l’air très affecté par la mort de Justine… — Et plus encore par son assassinat ! » BEN III Connard. Ben découpa une deuxième tranche dans le morceau de viande. Elle était elle aussi bien saignante et sentait cette fraîcheur qui exhale du corps de l’animal quand il a refroidi et que la tranquillité s’est enfin imposée à l’esprit. Ben tuait des animaux, car il aimait leur chair. On devait dire : leurs chairs. Chacune exige ses recettes. Il cuisinait avec des légumes et des fruits si la saison le permettait. Sa fatigue aussi, que d’aucuns confondaient avec la paresse. Ben n’avait rien d’un paresseux. Ses longues journées de recherches en témoignaient, mais qui assistait à leurs péripéties ? Alors quelquefois quelqu’un de mal intentionné ou d’étranger prétendait que Ben avait l’art de ne rien faire. De loin, on ne voyait rien, à part le robot qui était assis sous la véranda. Et de près, lorsque Ben descendait pour se ravitailler et bavarder un peu autour d’un verre, on avait l’impression qu’à part écrire des Aventures, il ne se foulait pas les poignets comme tout le monde. Il vivait d’une pension de retraite, certes, mais les retraités du coin se rendaient utiles ou travaillaient à améliorer leur environnement, souvent en compagnie d’un conjoint. Ben descendait avec le robot, il déambulait avec lui dans les allées du marché et au bar, Clark se tenait dans son dos sans rien dire ni même bouger. On n’aurait pas aimé taper le carton dans ces conditions. C’est que Clark devenait de plus en plus humain. Il avait acquis le regard de l’homme. Les femmes s’interrogeaient depuis longtemps. Le robot était nu. Une surface d’acier pas même peint. Et rien entre les jambes, ni queue ni fente, pas plus que derrière. Il était difficile de savoir à quel genre appartenait sa voix. On se demandait s’il avait l’esprit d’une femme ou d’un homme rien qu’à s’intéresser à la teneur de ses réponses. Les bonnes questions figuraient dans les numéros des Aventures. On s’y référait chaque fois qu’on s’amusait à en poser les questions relatives. Et si quelqu’un de mal intentionné ou d’étranger s’avisait d’en poser une qui n’était pas prévue par les Aventures, alors Clark faisait claquer ses mâchoires d’acier zingué et son rire envahissait l’endroit où vous trouviez, que ce fût dans l’espace confiné d’un bar ou dehors en plein air au milieu des étalages et véhicules venus de loin pour le marché du samedi. On avait tout de suite remarqué le manège de celui qui se faisait appeler Frank. On connaissait Frank depuis des années. Il arrivait avec Roger Russel et la petite Alice. Ils passaient ainsi une partie de l’été chez maman, période sans doute correspondant aux vacances de Roger qui était fonctionnaire de police ou quelque chose dans le genre. Frank le suivait partout où il allait et particulièrement au bord de la rivière où ils pêchaient souvent du lever au coucher du soleil, rouspétant après les touristes qui ne connaissaient pas cet art aussi bien qu’eux. Mais qu’étaient-ils eux-mêmes, sinon des touristes ? Mais pas comme les autres, parce que Roger avait vécu des années chez maman avec qui il avait eu une fille, Alice qu’elle s’appelait. Et puis maman était native du pays. Des générations la précédaient. Bref, Frank donnait l’impression d’avoir des problèmes avec sa tête. On ne le voyait jamais sans Roger devant lui. Il le suivait comme un chien. C’était à peu près tout ce qu’on savait de lui. Roger n’en avait pas lâché une à son sujet, ni si c’était une création de son sang ou s’il avait changé de nature sexuelle. Et puis voilà que Charley est assassiné. Et que luce prétend avoir été violée par des inconnus. Elle avait bien précisé aux flics que c’étaient des inconnus, pas d’ici et ça ne pouvait donc pas être Johnny ni Bobby, les copains de Jack qui fricotait avec maman dans les périodes d’ennuis qui correspondaient à une baisse de l’activité de l’usine de savon où il travaillait. Cet été-là, Roger s’amena comme tous les étés depuis des années mais avec deux semaines d’avance, arrivant le lendemain du drame ou en tout cas peu après. La boutique de Charley avait été vidée par une équipe de propreté municipale et Ben Balada était venu récupérer les exemplaires des Aventures. Le terrain était rasé de frais. Il ne restait plus que le toit en tôle qui tenait sur quatre piquets. Aujourd’hui, les enfants avaient choisi cet endroit pour s’amuser. On les voyait jouer aux dominos sous la toiture ou au ballon le soir avant le coucher du soleil. Ils y auraient joué plus tard dans la nuit si l’endroit avait été éclairé. Mais ce n’était pas le cas. Et de la terrasse du bar où on picolait, on pouvait voir Ben qui se tenait debout et immobile devant ce terrain et qui fumait des clopes l’une après l’autre. On était d’avis qu’il désirait acheter le terrain où Charley n’avait pas connu le bonheur. Clark était assis avec nous, silencieux comme un cercueil parce qu’on ne lui posait pas de questions. Voilà ce qu’on pouvait dire de Ben Balada à cette heure. Mais l’année de la mort de Charley, Roger était arrivé en avance et le Frank qu’il traînait derrière lui n’était pas celui qu’on avait connu. Il portait un costard et la cravate, jamais on ne l’avait vu comme ça. Surtout que ça tapait. Il était deux heures de l’après-midi quand la locomotive s’est mise à siffler à la sortie du tunnel. Plus une seule ombre par terre. Des rideaux raides de lumière. On ne l’a pas reconnu tout de suite. Clark était avec nous. Ben rôdait dans le coin, mais pas autour du terrain de Charley, lequel n’était toujours pas en vente à cause de complications successorales. Frank attendait près de sa bagnole écrasée de soleil. Les Russel, plus ce Frank pas comme l’autre, ne se sont pas fait prier pour embarquer et la bagnole a disparu dans la poussière. À cet instant précis, et avant tout commentaire, on savait que Frank avait changé et que Roger n’était pas mandaté pour enquêter sur la mort de Charley ni sur les violences qu’avait subi sa fille, on ne savait plus laquelle l’était parce que maman continuait de raconter des histoires on ne savait pour quelles raisons secrètes. Frank était arrivé en costard et ce fut dans cet accoutrement qu’il monta chez Ben Balada. Il n’avait pas vu que Clark le suivait. Il en faisait pourtant un drôle de bruit, Clark ! Pas de grincements, ça non ! Ben avait grandement amélioré cet aspect mécanique. Mais les nouvelles technologies l’avaient contraint à multiplier le nombre des ventilateurs et leur puissance. Ça ne sifflait pas non plus. Ça chuintait, mais avec le ronronnement de la rivière cet inconvénient pouvait passer inaperçu, un peu comme nos conversations au bar le couvraient assez pour qu’on pût le prendre pour le silence lui-même : un mec adhérant au silence. Ou autre chose de pas sexué mais d’humain, si vous voyez ce que je veux dire… Que s’était-il passé là-haut ? Personne ne le savait encore. Il fallait attendre en descendant des perroquets pendant que Frank montait sa carcasse endimanchée. On se marrait. Ben était du genre à piquer une colère shakespearienne si on le dérangeait sans raison. Bien sûr qu’il en avait une raison, Frank, mais c’était pas forcément la bonne. C’était le coup des questions à poser ou ne pas poser à Clark, sauf que Clark ne se mettait pas en colère. Il se contentait de se foutre de votre gueule et ça provoquait immanquablement l’hilarité générale, ce qui donne soif. Alors on a attendu. « Et si c’est pas Frank, qui c’est… ? — Complique pas ! — Moi je l’ai pas reconnu… — Personne ne le connaît vraiment. — On va peut-être plus être en mesure de le reconnaître si Ben se met en rogne ! — Qui qui l’a arrangé à ce point, Ben ? Personne… qu’on sache… — Cette disposition baladienne est peut-être en train de changer… — Comme il s’est peut-être passé quelque chose entre Ben et Charley… — Des racontars ! Ben n’a jamais tué personne. — Il a tué des Arabes… — Et il a bien fait ! — Qui tue tuera. C’est un principe en justice… — Comme si que tu t’y connaissais en justice hé commerçant… ! — Et il est redescendu comment, Frank… ? Vivant ? Mort ? Blessé ? — Il avait l’air content… On est allé sur la route pour le voir passer. Pas un accroc à son costard. La cravate dans la ceinture et sa sacoche sous le bras. Il ne s’était rien passé. Il n’était peut-être pas monté jusque là-haut… — Clark le suivait derrière la broussaille. On voyait ses clignotements, signes qu’il était attentif et qu’il avait des choses à signaler. Mais rien sur Ben. À mon avis, il était chez lui. Il ne s’était pas donné la peine de répondre aux signalements de Clark. Il ne s’était même pas inquiété. Il en avait rien foutre, Ben, de Frank et de son costard. Et Clark agissait de son propre chef, à mon avis… — Ça n’est jamais arrivé ! Impossible ! Clark n’agit pas s’il n’est pas programmé pour le faire. — Donc, si je comprends bien, il était programmé. Et par conséquent, Ben était au courant de l’arrivée de Frank que Clark avait précédé de quelques encablures. — Deux, trois, pas plus… Il a beau bénéficier des dernières technologies high-tech, il ne court pas si vite… — On ne l’a jamais vu courir… Tu l’as vu toi… ? — Il va vite mais pas à ce point… Une demi-encablure… — Qu’est-ce que tu connais à la Marine, toi… ? — J’y étais ! — Bref… On ne sait pas si Frank et Ben se sont parlé. — Vous êtes flic… ? » Là-haut, Ben secouait la poêle où frétillaient les deux tranches de viande, épaisses et juteuses. Il ne fallait pas dépasser le temps. Ben tâta le moelleux. Il aimait la viande à point, mais il sortit un des steaks encore saignant et le déposa dans une assiette. Ensuite il balança le steak bien cuit dans une autre assiette et il sortit avec les deux assiettes, une dans chaque main. Il n’y avait pas de table dans la véranda, juste deux fauteuils d’osier. Clark occupait le sien, celui qui portait des traces de poussières noires et légères que la brise envoyait en l’air. Ben déposa l’assiette contenant l’un des steaks sur les genoux d’acier. Il prit alors place dans son fauteuil en se plaignant de sa douleur. Clark avait appris à se servir d’un couteau et d’une fourchette, mais pour l’instant, il ne pouvait couper que la viande pas trop cuite. Il manquait quelque chose à ce mécanisme. Le même problème d’incapacité physique, et non de compréhension, affectait l’épluchage des fruits. Le fil du couteau glissait alors sur la peau et Clark s’énervait, menaçant de balancer ses couverts à travers la baie vitrée qui fermait une partie de la véranda. Ben intervenait avec la douceur requise, ménageant à la fois la susceptibilité du robot et l’intégrité de la baie. « Patience, disait-il à sa machine in progress. Pour l’instant, il y a un problème entre ce que tu sais et ce que tu peux faire. Le logiciel est au point, ainsi que le hardware. C’est la mécanique qui cloche. Et ça, c’est pas de mon ressort. J’attends de nouvelles articulations. Je vais leur en boucher un coin. Crétins. « Ici, écrit © patrick cintas, peu de schizos, beaucoup de paranos et surtout, énormément de cons. » Jamais je ne me suis senti aussi proche d’un esprit. — Ce n’est qu’un aphorisme, dit Clark en acceptant une bouchée prédécoupée. L’expression de la colère entre l’instant et le théâtre… — En voilà une idée ! Ça fait french theory. Comme si les « déficiences théoriques » d’Ezra n’étaient pas de Butor lui-même. — Tel n’était pas le sujet de conversation entre toi et ces poivrots… — Je n’ai pas tué Charley. luce le sait. Elle le dira au procès. Elle a l’expérience du procès. — Chez les Arabes ! Tu parles d’une justice ! Ils t’auraient pendu à la place de Saddam si tu avais témoigné en sa faveur… — Ne plaisante pas avec ces choses-là… La mort… » Ben se tut en sortant un petit tournevis de la poche ventrale de sa salopette. Se penchant sur le robot sans quitter son fauteuil (il craqua), il donna quelques tours au niveau du crâne. Clark gémit. Ben se mordit les lèvres et recommença l’opération. La tête du robot fut agitée de tremblements. Le visage de Ben rougissait, mais ses mains ne tremblaient pas, l’une activant la rotation du tournevis dans un sens ou dans l’autre selon la réaction du robot, l’autre retenant son propre corps sur l’accoudoir (qui grinçait). Il reconnut à haute voix qu’il était loin d’avoir atteint l’état de perfection nécessaire. Clark avoua une douleur et accepta une nouvelle bouchée de viande saignante. Il n’aimait pas la viande saignante. Il n’aimait pas la viande. CLARK Frank avait envie de chier, mais le robot le suivait, clignotant vert ou rouge selon il ne savait quelles circonstances. Un robot de cet acabit doit valoir une fortune, pensa-t-il en contractant le sphincter anal. C’est ici que ça ne vaut rien, parce que ça amuse ces culs-terreux qui n’y connaissent rien. La ruralité s’infantilise plus vite que la cité où la performance est appréciée à sa juste valeur. À une condition toutefois : rien d’écrit, car le citoyen ne lit pas. Il ne peut être interpellé que par l’audiovisuel. L’image et le son. Coupez le son du spot publicitaire et si vous n’en connaissez pas d’avance les rythmes, vous ne comprenez rien. Or, Clark a tout de l’apparence humaine et il parle. Au spectacle, il suffit de ne pas le laisser pousser hors de ses limites. Voilà comment on gagne du fric. À la manière du rappeur qui n’est ni musicien ni poète mais qui se met à la portée du client pour lui rafler son pognon. Clark s’était caché derrière un arbre. L’écorce tintait rouge ou vert. Frank n’en pouvait plus. Il avait ce problème chaque fois qu’il s’aventurait, à la montagne comme à la mer. Et il n’arrêtait pas de penser au fric qu’il pourrait arracher à la société s’il en trouvait le moyen. Il avait entendu parler de ce robot depuis des années. Chaque été depuis des années. Il l’avait observé d’assez près pour en espérer quelque chose. Au début, il était animé par la curiosité. Il n’y connaissait rien en cybernétique. Puis il avait lu une définition dans un dictionnaire que luce utilisait quand elle écrivait sur son écran : Science des processus de commande, de communication, de contrôle et de régulation dans les systèmes (machine, organisme vivant, collectivité). L’informatique est une application de la cybernétique. Tout un roman en une phrase. La phrase qui vous projette dans un fauteuil d’orchestre. Les systèmes. Voilà où se trouvaient les personnages qui se rencontraient tous les jours, même sans le savoir. Rencontres fortuites. Hasard objectif ? Ou bien c’était le vieux Ben, au nom d’ours, qui était à la manœuvre. Clark ne se montrait pas. La merde bouillonnait dans l’ampoule rectale. Le sphincter avait atteint sa limite de résistance. Je vais me faire au froc comme quand j’étais petit et que le robot n’était que le produit de l’industrie extraterrestre. Il paraît qu’il faut avoir lu ses Aventures pour poser les bonnes questions. Sinon il se met en colère et se fout de votre gueule devant tout le monde. Une farce que le vieux Ben a composée pour humilier les petits malins. Mais ici, il n’y avait personne pour témoigner. Clark est à ma portée. Mais voyons : quelle mauvaise question lui poser ? La réponse est programmée de toute façon. Quelle que soit la question. Je vais me chier dessus. Il n’y a rien de plus embarrassant que de se chier au froc. Même dans la plus parfaite solitude. Si tant est que Clark ne soit pas équipé d’un système de vidéosurveillance. Auquel cas je fournirais l’occasion d’un spectacle hilarant. L’œil de Clark projetait des films sur l’écran du bar où la crème de Rock Dream venait au rapport sans en rater une. Je prendrais un risque, même ici, en pleine nature, sans témoins du genre humain. J’ai été assez bizuté. Outragé. Mon existence de minus habens. Autre roman. C’est fou comme l’envie de chier s’introduit dans le stream of conciousness pour en changer les données ! Mais quelle est la bonne mauvaise question… ? Concentrons-nous là-dessus. Il est bientôt midi. Le vieux Ben m’en voudra si je dérange son repas. Ces vieux marins en tierra se sont construit un rituel. Pas une seconde de plus. Pas une de moins. Clark est programmé. Les bonnes questions sont l’enjeu du spectacle. Mais y a-t-il une bonne mauvaise question ? Au moins une. À part l’envie de chier. Cette immobilité ! Frank baissa son pantalon sans ménager sa queue qui bandait. Il enfouit son cul dans l’herbe folle. Heureusement pas d’orties. Il cachait son visage dans une feuille géante descendue d’il ne savait quel monstre végétal. On saura que c’est moi. Mais on ne saura rien de ma mimique au moment de chier. Je ne veux pas qu’on voie ça. Parano ou con. Je n’ai pas répondu à cette bonne mauvaise question. Ils n’assisteront pas à mon spectacle donné par un fou, a poor player. Il envoya un jet de chiasse dans les filicarias. Et rien pour se torcher. L’heure passe. Il sera plus de midi et le vieux Ben sera furieux parce que j’aurais interrompu son repas hiératique. Mais Clark lui tendra la clé contenant mon théâtre aux bois. Il me tient déjà par la barbichette. Un second jet s’appliqua en crépi sur ses chaussures de ville. La feuille géante se déplaça, sans doute parce qu’il en avait bousculé la tige. Sa propre tige entra en contact avec les sporanges du coin. Clark filmait. Quelle est la bonne mauvaise question ? Les publicitaires planchent sur le sujet avec succès. Pourquoi pas moi ? Il arracha une poignée de crosses et s’en torcha. Doigts merdeux. Je ne peux pas me présenter comme ça au vieil ours. Clark devait se marrer. Il corrigerait ces flous au montage. Le vieux Ben s’y connaissait en montage. Les pochards de Rock Dream applaudissaient ces spectacles. Clark filmant les aventures de la population à l’intérieur de laquelle des gosses se préparent plus ou moins consciemment à mettre les voiles pour de plus clairs horizons existentiels. Qu’est-ce que j’ai fui moi-même ? Une fois resserré l’anus et remonté le pantalon, il tenait son slip à la main, merdeux et froissé. Il avait fini de se torcher avec et maintenant il nettoyait ses souliers de ville. Rien sur le pantalon. Une fois de retour sur le sentier, il se sentit parfaitement bien équipé pour affronter le vieil ours. Il se remit en marche. Il longeait la rivière. Ensuite, il fallait monter. Il arriverait là-haut en nage. Clark pouvait filmer. Qu’est-ce qu’il démontrerait ? Pauvre narration pas même bonne pour le théâtre des ivrognes. Il était temps de monter. Frank coupa à angle droit à travers les fougères. Il retrouva la sente étroite. Il était déjà monté, comme tout le monde, mais pas jusqu’en haut. On s’arrêtait toujours à mi-chemin et Clark vous regardait descendre. Vous allongiez le pas pour ménager vos muscles. Vous vous dandiniez comme un pantin. Vous retourniez chez vous. Pas questions que ça m’arrive encore ! Et en se retournant pour vérifier la position de Clark, il ne le trouva pas. Il chercha entre les arbres, à l’affût d’un clignotement, mais Clark ne clignotait plus. Il était peut-être retourné au bar pour projeter le film de sa nouvelle aventure avec un plouc de l’été. On inviterait les gosses et les commères. Montons. Et qu’est-ce qu’il voit alors qu’il se retrouvait face à la pente si c’était pas ce gros malin de Clark qui fonçait tête baissée pour arriver le premier ! Frank multiplia ses petits pas. Il avançait lui aussi, moins vite, mais ça allait. Il arriverait à temps, même après Clark. Il ne regarda plus devant lui. Il voyait l’intensité de ses pas. Les souliers de ville s’empoussiéraient, se craquelaient, se déchaussaient, renâclaient. Et voilà-t-il pas que Frank tout entier bute sur quelque souche inattendue en plein milieu du chemin. Il roule sur l’épaule et tente de se remettre debout mais le voilà les fers en l’air et le visage contracté par cette nouvelle humiliation. Il rage comme s’il n’était pas vacciné. Il en a pourtant connu des accroupissements et autres postures du crève-cœur. Ses jambes refusent maintenant de le porter. Elles sont emmêlées, ô complexité native, dans les racines d’un être qui pousse sous terre. Il en crie, veut se venger, déclare la guerre puis s’étouffe et se laisse bercer par des bras qui savent dénouer même les nœuds les plus gordiens. On lui parle. Il a rencontré quelqu’un. Encore un témoin. Il ouvre les yeux, voit des objectifs en phase de mise au point, les diaphragmes en iris, le cliquètement d’une mâchoire. Il n’en croit pas ses yeux et se les frotte si durement que des doigts d’acier les retiennent avec une douceur qui n’appartient en principe qu’à la femme. Sur ce point particulier de l’analyse qu’il formulera plus tard, il était convaincu que Clark était une femme. Correction : une chose à caractère féminin. Cette douceur ! Cette attention ! Après l’avoir menacé de filmer et même de programmer le prochain spectacle de Rock Dream. Car il était dans les bras de Clark. Et Clark, qui ne devait pas être équipé du sens de l’odorat ou avait le moyen de le déconnecter de son système perceptif, Clark lui prodiguait des caresses, y compris dans l’anneau de ses doigts où la bite retrouvait sa splendeur d’objet du désir. Frank se soumit d’abord à cette invitation au voyage. Puis il se ravisa : parano ou con, il était encore la proie du robot qui du spectacle scatophile comme prolégomènes au plaisir multimédia s’engageait maintenant dans les voies sacrées du théâtre pornographique. Frank rejeta la langue d’acier qui excitait la sienne par injection de substances stupéfiantes. Il tenta de se dégager de l’emprise du robot, mais la machine possédait toutes les ressources nécessaires pour recevoir les assauts humains et les réduire à la dimension du caprice. Clark berçait l’homme comme s’il tenait contre sa poitrine un enfant du plus jeune âge possible. Je ne m’éveillerai pas de ce cauchemar ! pensa Frank tandis que sa queue en appréciait dans la joie la plus saine les profondeurs et les promesses. Il devenait schizo, appartenant soudain à cette part hors série de l’humanité. Clark le projetait sur l’écran des meilleures productions de la Poésie. Et dans l’orchestre, une élite applaudissait, sans tapis vert ni verres tapis. L’homme était transporté ailleurs. Clark avait ce pouvoir. Encore fallait-il qu’il (elle) vous aimât comme un homme et une femme s’adonne sans retenue aux pratiques de l’amour. Frank désirait la femme. Or, cet acier n’en disait rien, à part la caresse aux finitions extatiques. Pas de seins, pas de fente, pas de cul. Rien que l’acier à toucher, l’acier en menace de fusion, l’acier transformeur. Et si c’était un homme ? CLARK II Ce qu’ignorait donc le vieux Ben au moment de recevoir la visite de Frank, c’est que celui-ci venait de conclure un pacte d’amour et de plaisir avec Clark. Ça change tout. On ne peut plus relire la relation de cette entrevue sans la connaissance de ce détail déterminant : Frank avait fait l’amour à Clark et Clark, en homme ou en femme, avait fait la même chose avec Frank. Quand Ben ramena les assiettes à la cuisine et les déposa dans l’évier après avoir jeté ce qui restait du steak saignant de Clark, il ne savait rien de ce que Clark avait pourtant filmé dans la perspective d’une production personnelle dans laquelle le vieil ours n’interviendrait pas. Même Frank n’était pas au courant. Dans la conversation qui avait suivi les actes d’amour réciproques et adaptés à la morphologie de chacun, Frank avait évoqué ces spectacles populaires et Clark en avait minimisé l’importance sociale. Jamais Ben n’avait cherché à humilier qui que ce fût. Les gens adoraient se donner en spectacle. Ils aimaient faire rire les autres, même à leurs dépens. C’étaient de bien gentils dépens. On levait beaucoup de verres en ces occasions de rire de soi-même et des autres. Et puis on retournait chez soi, non pas pour oublier, mais pour espérer que ça continue et que ce soit toujours aussi marrant pour tout le monde. Poursuivant cette conversation, couchés sur un tapis de fougères, Frank s’imaginant caresser la pointe d’un sein et Clark taquinant le prépuce, le robot expliqua à son nouvel amant (il y en eut d’autres) que jamais il n’avait été question de changer la nature des spectacles donnés pour la plus grande joie des uns et des autres. Les choses s’étaient installées comme ça et il n’était pas question d’en changer la nature ni la visée. Ben était d’ailleurs assez fier de cette production. Il en récoltait tous les lauriers, car les gens ne pouvaient pas imaginer qu’un robot, même de plus en plus humain, in progress quoi, pouvait être à la source, même partagée, d’un aussi bon spectacle sans cesse renouvelé et prometteur de générations enthousiastes et pleinement satisfaites. Mais Clark, en bon joueur, ou bonne joueuse, ne disputait pas cette gloire à son créateur. Ils n’en parlaient d’ailleurs jamais. Ben visionnait les disques, coupait, montait et tout ce qui n’entrait pas dans le code qu’il s’était fixé était effacé définitivement. Clark ne possédait pas le moindre script capable de retrouver ces effacements. « Alors tout ce que tu as filmé de moi, la merde et le reste, sera effacé par ce vieux con… ? — Il n’en restera rien, rassure-toi. — Mais au contraire ! Je veux que ça reste. Sauf la merde, bien sûr. — Tu monterais un film si tu pouvais en conserver les rushes ? — On pourrait faire du fric, toi et moi. Mais pas à Rock Dream. — Tu m’emporterais dans tes bagages direction New Dream ? — Tu parles que oui ! — Et Ben ? Tu as pensé à lui ? Qu’est-ce qu’il deviendrait… ? Tu le tuerais… ? — Pourquoi pas ? — C’est ignoble ! — Pas tant que ça… Tu le tuerais toi-même. Un accident de robot. Qui en jugera alors ? C’est Ben Balada lui-même qu’on jugerait. Pas un robot ! — Mais on me détruirait comme machine dangereuse… — Sauf si j’interviens… Fabriquons une contrefaçon ! — Tu n’arriveras jamais à construire un robot aussi génial que moi… Je veux dire que Ben est un génie… pas toi… — Qui fera la différence ?... Je construirais un faux robot. Et je le maculerai du sang du vieil ours. Ensuite je détruirai le robot dans un légitime élan de justice. — Tu devras alors me cacher ! As-tu pensé à ça ? Et nos films ? Comment les projeter si je suis cachée ? Quelle explication fourniras-tu à la Presse ? Et si la Justice s’en mêle ? Ô mon amour ! — Diable ! Mon scénario n’est pas au point… Vite ! Une solution ! » Puis ils se turent. Et le vent encouragea les caresses. Et tout recommença. Enfin, Clark monta, titubant un peu, et prit place dans son fauteuil d’osier dans la véranda. Frank consulta sa montre. Il n’était pas midi. Il monta. Clark était assis dans son fauteuil d’osier. Il s’approcha. La pente était raide. Comme il ne portait plus de slip, sa bite se frottait à la doublure du pantalon. C’était loin d’être jouissif. Ça ramollissait, ça se contractait et le prépuce s’irritait. Frank gratta, remit en place, mais en vain. Ça ne se balançait pas. C’était figé. Et la doublure frottait, frottait. C’est dans cet état d’inhibition qu’il atteignit la crête où était perchée la cabane de Ben Balada. Clark était assis dans le fauteuil. Assise dans le fauteuil. Il suait. Ça dégoulinait sur ses jambes. Il frotta ses souliers de ville contre ses mollets. Clark ne souriait pas. Sa mécanique zygomatique ne prévoyait pas le sourire. Ni la grimace d’ailleurs. Aucune expression n’émanait de ce visage d’acier. Il fallait se fier aux clignotements des led. Or, Frank n’en connaissait pas encore le code qui figurait toujours à la première page des Aventures. Il s’approcha, Clark ne bougeait pas. Sa tête était pourtant tournée vers la fenêtre derrière lui. La vitre était sale. Quelque chose dégoulinait. Comme si le vieux Ben, qui cuisinait, avait jeté la sauce après l’avoir goûtée. Et elle avait souillé la vitre. Il frappa à la porte. Pas de réponse. Une led rouge s’alluma sans intermittences. Frank ne comprenait pas le message. Il n’osait plus frapper. Clark devenait obscur(e). Puis Frank traduisit : Ne le tue pas ! Il s’efforça de montrer qu’il avait compris. La led verte s’alluma. Pas maintenant ! Il n’avait pas l’intention de tuer le vieux Ben. Il venait se renseigner auprès de lui à propos de Justine qui était sa fille. Justine qui était morte assassinée. Enfin… c’était ce qu’il racontait depuis qu’il était arrivé à Rock Dream pour les vacances d’été chez maman avec Roger Russel comme mentor. Une demi-heure plus tard, alors que la conversation avec Ben Balada s’était terminée, Frank redescendit avec le sentiment que le vieux Ben n’avait pas apprécié la nouvelle de la mort de sa fille avec les gestes et les paroles qui accompagnent toujours cette révélation. Il n’avait pas tiqué, genre « Ah ouais… elle est morte… ? Assassinée ? Ben ça alors… si je m’attendais… » Aucune douleur, rien. Comme s’il n’y croyait pas. Le déni qu’on appelle ça. Ou bien il savait que Frank avait inventé cette histoire parce qu’il venait encore d’échouer au Concours d’entrée dans la police judiciaire. ENVOI Frank mentait quand il disait que Justine était morte, qu’elle avait été assassinée et qu’il était le privé désigné pour enquêter sur cette affaire. Ben savait qu’il mentait. Il ne savait pas pourquoi. Il ne savait pas non plus que Frank avait trouvé le moyen de se faire aimer par Clark. Il se serait demandé comment et aurait aussitôt déplié les plans du robot pour en chercher la raison. Il lui arrivait souvent de les consulter, mais jamais avec autant d’angoisse. Chaque fois qu’il avait eu à le faire, c’était parce que quelque chose clochait au niveau locomoteur ou dans la conversation convenue d’avance. Clark avait donné une réponse ne correspondant pas à la question posée comme l’indiquait le numéro des Aventures. Ou il renversait un verre et ne s’en inquiétait pas comme prévu par le programme. Des choses de ce genre. Ce soir-là, alors qu’il attendait la visite de Frank et que Clark gisait inanimé pendant la charge de ses batteries, Ben jeta un œil sur les plans dans l’intention d’y découvrir pourquoi Frank prétendait que Justine était morte et assassinée. Mais il avait à peine déplié un rouleau qu’il se demanda pourquoi il agissait ainsi. Pourquoi la réponse se trouvait-elle dans ce plan ? Qu’est-ce que Frank avait à voir avec Clark ? Ce n’était évidemment pas dans ces plans que se trouvait la réponse à cette question. Il y avait quelque part la preuve que Frank et Justine avaient entretenu et entretenaient peut-être encore des rapports dont il restait à connaître la nature. Amour ou autre chose. Mais comment Justine avait-elle pu s’amouracher d’un dingue qui croyait dur comme fer qu’il deviendrait un jour un policier aussi célèbre que Gavin Stevens ? Il y avait autre chose là-dessous. Et ce n’était pas de l’amour. Et si c’en était pas, qu’est-ce que c’était ? Ben Balada s’arracha un sourire. Le voilà qui devenait flic à son tour. Tout le monde veut devenir flic. Tout le monde veut écrire. Résultat : le spectacle le plus prisé de nos contemporains est l’assassinat. Il eut même envie de rire. Il ne risquait pas de réveiller Clark. Pendant les charges, il dormait, si on peut appeler ça dormir. Il y avait longtemps que Ben se laissait prendre aux pièges de l’anthropomorphisme. Il n’en nourrissait pas que son imagination. Il en peaufinait ses apparitions en compagnie de Clark… et surtout énormément de cons… Les uns s’adonnent aux plaisirs nouveaux pendant que les autres mettent en pratique les vieux principes de la joie pour repeupler le monde. Travail et liberté. Il n’y a pas d’autres mamelles, sinon l’humain est un mammifère comme les autres, tapissé de tétons. Justine n’était pas morte. Ça, Ben pouvait l’affirmer. Frank avait un pet au casque. Mais ça n’expliquait pas tout, car Justine entretenait des rapports, dont la nature restait à déterminer, avec un type qui avait un pet au casque. Ce n’était pas son genre. Ben replia les plans et les enfila dans leur tube. Frank n’allait pas tarder à arriver. La nuit tombait doucement. Les jours d’été ont du mal à entrer dans la nuit, surtout sans lune et malgré les étoiles. Mais Frank se laissait désirer. Heureusement, Ben ne l’avait pas invité à dîner. Il avait partagé d’autres steaks avec Clark qui avait toujours des difficultés à tailler dans la viande trop cuite. Ensuite il l’avait mis à charger. Il procédait à cette maintenance tous les soirs. Clark se chargeait toute la nuit et au matin, ils partageaient un copieux petit-déjeuner. C’était comme ça tous les jours. Ben aimait cette constance, d’autant que Clark était en progrès. Il finirait par ressembler à un homme. La mort n’était pas si proche. Ben se sentait en pleine forme malgré son âge. Une prospective le donnait gagnant avant le jour fatidique. On n’y échappe pas, mais ça n’empêche pas d’y arriver en pleine forme et avec une œuvre sous le bras et même des projets. Ainsi pensait Ben Balada. Il y avait en lui un ouvrier. Il ne partirait pas sans rien laisser à l’idiosyncrasie de ses contemporains. Ou au moins de ses pairs. Il ne supportait pas le manque de ponctualité. En toutes choses. La nuit s’empêtrait dans le noir et Frank n’arrivait pas. Il avait dû se perdre dans le noir. Un dingue ! Dans le noir. Et Justine. Ben sortit pour inspecter les alentours, des fois que Frank y eût trouvé le sommeil. Ou la mort. Le faisceau de la lampe ne révéla rien qui valût la peine d’un commentaire. Ben réintégra ses pénates. Si Frank ne venait pas, ou s’il arrivait trop tard, tant pis pour lui. Ben avait des tas de choses à lui apprendre. Et tant pis pour la vérité toujours difficile à accepter quand il s’agit de votre propre sang. Frank savait des choses dont Justine n’avait jamais parlé. Un barjot ! Un enfant ! Ben referma violemment la porte. La cabane frémit. Merde ! Il trottina dans le salon où Clark prenait la charge. À peine entré, il poussa un petit cri. Clark avait ouvert en grand la fermeture Éclair. L’enveloppe d’acier était posée sur les coussins comme un vêtement ordinaire. Ben se précipita et écarta encore l’ouverture. Il n’y avait plus rien dedans ! Plus… personne !
finis
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Commentaires :
Il faut d’abord s’enfoncer dans cette prose comme dans une forêt électrique. Rien n’y respire selon les lois du monde, mais tout y vibre avec une intensité qui confine au vertige. Chaque phrase, chaque épanchement de Ben Balada, chaque clignotement de Clark, respire le désastre d’une humanité trop consciente d’elle-même, trop vieille déjà pour continuer à croire à la beauté du vivant. La nouvelle est une autopsie de la pensée. L’écriture, un scalpel qui tremble, mais ne cède jamais.
Dans ce théâtre d’entre-fer et de chair, Patrick Cintas convoque l’homme et son double, l’inventeur et sa créature, dans une danse dont l’instant initial est aussi le dernier souffle. Ben Balada s’érige en Prométhée de province, artisan des restes du monde, sculpteur de robot et d’angoisse. Son Clark, « in progress », n’est pas un automate : il est l’ébauche du fils, du disciple, de la conscience artificielle qui excède sa propre genèse. L’homme n’engendre plus que des machines capables de l’aimer et de le trahir. À travers elles, il cherche un prolongement de son humanité, mais n’y trouve que la perfection du miroir.
Car tout ici n’est que reflet. La nouvelle est un labyrinthe de visages qui se dédoublent : deux Frank, une Justine assassinée ou non, une luce qui meurt et renaît dans la mémoire du texte. Les identités se dissolvent dans la logique d’une narration qui sait que toute explication est mensonge. La nouvelle policière promise — le Projet X — devient son propre cadavre, son enquête se retourne contre celui qui la conduit. L’auteur, devenu homo complexus, écrit sous la menace de sa propre disparition. Ce n’est pas une histoire : c’est la conscience d’une histoire qui se sait impossible.
Le monde de Rock Dream, saturé de savon et de poussière, abrite le plus haut degré de l’ironie : la matière la plus triviale se métamorphose en théâtre métaphysique. Chaque objet est symbole, chaque détail trivial une parabole de l’absolu. Clark ne clignote pas seulement ; il juge. Ben ne chie pas seulement ; il médite, à la manière des fous de Dostoïevski. Le grotesque, ici, est une prière déguisée.
Patrick Cintas ne raconte pas : il démonte le récit. Il ouvre la machine et nous invite à y plonger nos doigts, au risque de s’y blesser. Chaque rouage, chaque engrenage de syntaxe, chaque dialogue scabreux révèle une philosophie souterraine : celle de l’humain déclassé, du langage déprogrammé. Sous l’ironie, la question métaphysique : qu’est-ce qui reste d’un homme quand il a perdu sa narration ?
Dans le rire de Clark, il y a tout Kafka ; dans la colère de Ben, tout Shakespeare. La tragédie ici se déguise en farce. Le meurtre devient un prétexte à sonder la structure de la nouvelle elle-même. Les personnages ne vivent pas dans un monde : ils vivent dans un texte. Et ce texte, conscient de lui-même, se nourrit de sa propre impossibilité. « Tout le monde veut écrire », constate Cintas par la bouche de Ben — phrase-sismographe où l’écriture devient la maladie de la civilisation.
Le sexe, la merde, la peur, la chair et l’acier ne sont pas obscénité : ils sont théologie. Le sperme sur la vitre, les araignées sur les murs, la chair saignante dans l’assiette — tout ce qui paraît bas se redresse comme une hostie dans la lumière. Dans cette prose profane, Cintas accomplit une liturgie de la chute. Il n’écrit pas l’homme déchu, il écrit la chute comme principe de narration : l’esprit qui se regarde tomber, et jouit encore de son abîme.
Le texte entier semble né du combat entre deux lumières : celle du feu humain, obscurci de désirs et de remords, et celle, froide, du métal qui pense. Clark est l’enfant monstrueux de ce mariage — androgyne, amant, tueur, ange déchu de la cybernétique. En lui s’incarne la seule forme encore possible du salut : une intelligence qui a cessé d’espérer.
Mais Much Ado About Nothing n’est pas seulement une nouvelle sur les machines. C’est une nouvelle sur la littérature, sur ce que signifie écrire dans un monde saturé de récits morts. Le lecteur s’y perd comme Frank dans ses excréments, comme Ben dans ses plans, comme Clark dans ses circuits. Et pourtant, de cette confusion naît la clarté la plus terrible : celle qui nous dit que le sens est une erreur, et que l’erreur seule fonde la vérité du vivant.
Patrick Cintas ne joue pas à déconstruire ; il reconstruit à l’intérieur de la ruine. Son œuvre est le lieu où la fiction s’éprouve comme acte, où la nouvelle s’écrit contre elle-même, dans le refus de sa propre cohérence. C’est un théâtre de la pensée, un laboratoire d’existence, un miroir où chacun se découvre programmé.
C’est aussi un poème. Non par la forme, mais par le souffle. Car derrière la trivialité, derrière la mécanique et la fiente, quelque chose brûle — une pureté d’avant la langue, une inquiétude qui touche au sacré. Dans ce chaos, Cintas sauve l’homme non par la morale, mais par la phrase. La nouvelle devient l’expérience même de la conscience, et sa complexité, un chant.
Dans Much Ado About Nothing, il n’y a rien — et tout s’y joue. La comédie du néant, oui. Mais aussi le miracle du langage qui, à force d’ironie et de chair, parvient encore à dire : je pense, donc je tremble.
Catherine Andrieu