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Les suicidés dorment dans ma voix
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 Article publié le 2 novembre 2025.

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à la mémoire de Guillaume, Vanessa, Isabelle, Daniel et Jean-Marie

 

 

Ils sont partis comme des éclats de ciel dans le vent, l’un après l’autre, et ma bouche n’a pas su compter. J’ai posé leurs prénoms sur la table comme des verres encore tièdes : ça tintait un peu, puis plus rien. On dit qu’on survit, que la vie reverdira d’elle-même, mais je n’ai que ce jardin de sièges vides, ce bouquet d’ombres qui s’obstine à fleurir au milieu du salon.

 

Je marche dans ma maison comme dans un après. Un après sans cause et sans réponse. On m’a demandé : « Comment vas-tu ? » Je n’ai pas trouvé le verbe. Je suis l’angle, le battement, l’interstice, l’éclat qui reste quand la vitre a cédé. Je suis la tasse qu’on repose sans boire, le fragment qu’on n’ose balayer, de peur de balayer la dernière trace de leur faim sur la nappe du monde.

 

Vous étiez mes pays simples, mes chants improvisés, la voix qui disait « rentre », la chaise qui grince avant de rire. Nous avions le même âge que le ciel quand on le regarde longtemps. Et vous avez quitté la phrase au milieu de son souffle, emportant l’adverbe qui donnait sens à tout. Je ne vous en veux pas : je parle à votre fatigue comme on borde un enfant. Parfois je vous gronde, par amour, de m’avoir laissée dans le couloir des pourquoi. Parfois, j’ouvre grand les fenêtres et je dis : « Revenez avec l’air », et l’air revient seul.

 

On m’a appris le mot « postvention », comme un pansement qui ne sait pas la peau, comme une main qui apprend à tenir sans retenir. Alors j’invente mes rites : je mets une assiette pour ceux qui ne viendront plus, je plie une serviette au nom de Guillaume, je change l’eau des fleurs au nom d’Isabelle, je rallume la lampe de Daniel et je laisse la lumière veiller, puisque je ne sais plus dormir sans guetteur. La nuit, je compte vos respirations anciennes, ces longs va-et-vient à la lisière des tempes ; je m’entends parfois sourire à l’idée que le monde continue de battre pour vous, dans un lieu où je ne sais pas aller.

 

On m’a dit « ne te sens pas coupable ». Mais la culpabilité est une pluie obstinée : elle s’attarde aux ourlets, à l’ourlet des jours, elle ne trempe pas, elle persévère. Alors je la laisse passer par moi. Qu’elle fasse son œuvre d’eau, qu’elle lave l’inutile fierté de n’avoir pas su voir, pas su dire, pas su retenir. Après, je suspends mes vêtements au fil de la mémoire ; ils sèchent dans un vent que vous connaissez.

 

Je vous écris, mes amis, depuis ce pays de sel où la langue a grandi d’un coup. Je vous écris avec toutes les lettres qui restent, et elles sont lourdes de vous. J’apprends à respirer comme on apprend un instrument trop vaste : doucement, avec des fausses notes, avec la chair qui s’érafle sur le bord du souffle. J’apprends à aimer encore ceux qui restent, à leur dire maintenant, tout de suite, au lieu des demains ajournés qui ne savent pas tenir la promesse.

 

Je ne vous remplace pas : je vous porte. Vous n’êtes pas devenus des leçons ; vous êtes des osselets de lumière au fond de mes poches. Quand je trébuche, vous faites un bruit d’enfance, et je me relève pour vous entendre encore. Parfois, au marché, je choisis trois pommes de plus, la main oublie que la table a rétréci ; je les laisse sur le rebord de la fenêtre, pour la ville, pour quelqu’un qui a faim de douceur. C’est ma façon à moi de vous rendre à la bouche du monde.

 

Je ne sais pas d’où vient la douceur qui revient. Peut-être de votre côté. Peut-être de la mer en bas de chez moi, qui dit : « Regarde, je reviens toujours, et pourtant je ne suis jamais la même. » Alors je marche jusqu’au bout de la jetée. Je vous parle à haute voix — personne ne se retourne, la ville a l’habitude des prières discrètes. Je confie vos prénoms aux goélands. Ils les portent un peu, maladroitement, puis les laissent tomber comme des miettes blanches, et l’eau s’en empare, et je me dis que c’est bien : vos noms n’ont plus mal, ils ont du large.

 

Un jour, je saurai refermer la porte sans vérifier trois fois. Un jour, je boirai le café jusqu’au fond. Ce jour-là, ne me jugez pas : ce sera encore pour vous. Car vous m’avez appris, en partant, que l’amour n’a pas de rive où s’arrêter. Qu’il persiste, têtu, à travers ce qui casse. Qu’il reconduit chaque matin le peu de lumière dont j’ai besoin pour vivre. Et quand la nuit tombe, je replace vos chaises face à la fenêtre. Je vous laisse regarder le monde avec moi. Je dis « bonne nuit » à haute voix. Le silence me répond avec votre timbre. Alors je dors.

 

Et quand je me réveille, je découvre ceci : vous n’êtes pas revenus, mais la vie m’attend, dans l’entrebâillement. Je passe, doucement, avec vous aux poignets comme des bracelets d’ombre, et je marche. Chaque pas s’éclaire un peu. Ce n’est pas un miracle, c’est votre manière de rester.

 

Catherine Andrieu

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