Collection Présences d’écriture
dirigée par Murielle Compère-Demarcy
Il y a dans *Passages et autres poèmes* un mouvement qui n’est ni celui d’un fleuve ni celui d’une respiration, mais celui d’un battement entre deux mondes : l’un visible, que le poète traverse avec ses mots, et l’autre, invisible, où le mot se dissout dans le silence qu’il cherchait depuis toujours. Ce livre, que Gilbert Bourson dédie à ce lieu d’entre-deux, trace les contours d’un passage au sens fort : passage du corps au souffle, de la matière au souvenir, du visible à l’évanescent. Le poète y chemine à rebours de la lumière, comme s’il fallait atteindre l’ombre pour comprendre enfin la clarté.
Dès l’ouverture, tout vacille. Le poème s’ouvre sur une image d’éclat et de tremblement : « Clartés en vrac sur le mur et lierre, marient le présent au présent qui s’éloigne » (p. 8).
Le monde s’y invente dans une instabilité de lumière, une vibration qui ne s’accorde jamais tout à fait. La clarté naît du désordre même, de cette hésitation du visible à se dire. Et dans cette brisure, une grâce se glisse : « Un rien d’éternité avance en talons-hauts » (p. 8).
Tout *Passages* se construit autour de ce geste : ouvrir, accueillir, laisser venir. Bourson le dit explicitement : « Ouvrir la parenthèse est toute l’entreprise » (p. 19).
L’univers de Bourson est traversé de présences naturelles : l’eau, la pierre, le vent, la chair. Chaque élément devient le miroir de l’autre, comme si le monde entier respirait dans une seule matière. « La mare est dégantée par le ciel qui la drague » (p. 84).
Tout est échange, tout est peau. L’eau ôte son gant, la lumière se penche sur son reflet. Cette écriture du dénuement s’étend à l’amour, où la sensualité s’éprouve plus qu’elle ne s’énonce : « Les runes de sueurs des peaux amoureuses / sont à ne pas lire mais à sentir » (p. 30).
Le poème devient chair, respiration. Ce qui s’écrit ici n’est pas de l’ordre de la signification, mais de la sensation pure.
Dans les poèmes du milieu du livre, l’existence se replie sur une intériorité inquiète. Le poète s’y cherche à travers la veille et le rêve, dans cette oscillation du réel où tout semble vaciller. Il écrit : « Cherche à se réveiller de ce sommeil » (p. 57).
Ce réveil n’est pas un retour à la conscience, mais une plongée plus profonde dans l’être.
Le regard du poète s’aiguise alors sur l’invisible : « images de choses plus ténues / que ces dessins d’oiseaux dans la neige » (p. 59).
L’écriture rejoint ici le geste du souffle : une trace qui s’efface au moment même où elle advient.
Puis survient l’éclat minéral de *LIEU FAUVE* (p. 64). L’espace du poème devient brûlure, forge, intensité. « Une épaule redresse son nord » (p. 65), « se forgeant dans le blanc du feu pour s’engendrer » (p. 65).
Le feu, chez Bourson, n’est pas destruction mais révélation. Il transfigure la matière pour la rendre à sa vérité la plus nue.
Plus loin, le poète revient à la condition humaine, à cette tension d’exister qui s’éprouve comme un passage. « La porte que nous sommes est aussi ce fleuve jaune où vont les caïmans féroces » (p. 70).
La métaphore, à la fois concrète et mythique, exprime la force du vivant : la traversée comme principe d’être. Nous sommes cette porte, ce fleuve, ce mouvement perpétuel.
Et pourtant, la poésie de Bourson sait se tourner vers le quotidien, vers le presque rien, où la beauté affleure dans la simplicité :
« une étincelle éteinte »,
« un pot d’œillet rouge »,
« l’arbre de la rue sème le bruit des pas » (p. 136-137).
Ce sont des éclats du réel, des signes ténus de persistance. Le poète montre que l’éternité tient parfois dans la poussière d’un pas, dans la lumière d’une fleur.
Enfin, dans les dernières pages, le poème s’approche du silence. La parole se défait, se déleste d’elle-même. Il ne reste plus que la vibration du monde : « Les pierres odalisquement vautrées sous le courant écoutent le léger poncif du mot murmure » (p. 85).
La langue devient écoute, la poésie devient respiration. Tout s’achève dans un murmure sans voix, dans cette parole qui, enfin, se tait pour mieux entendre.
Ainsi *Passages et autres poèmes* n’est pas un livre sur le passage : il est passage lui-même – du corps à la lumière, de la parole au silence, de la terre au souffle. Bourson y explore la fragilité du monde comme une manière d’habiter,
non pour s’y agripper, mais pour le laisser être, simplement.
Lire ce livre, c’est traverser avec lui les frontières du visible, pour atteindre cet espace où tout s’efface et où, dans le tremblement du silence, quelque chose recommence à vivre.
Catherine Andrieu
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Commentaires :
Chère Catherine, merci mille fois pour cette merveilleuse lecture de ma poésie. Vous la vouliez magnifique, elle l’est et plus encore. Il est rare pour un poète d’être lu avec cette intelligence et cette acuité dans la réception d’une œuvre. Autant dire qu’il est rare d"être lu par une poétesse ou un poète d’exception. J’ai cette chance avec vous, avec Murielle, avec Guyot et Cintas. Un poète ou une poétesse ne cherche pas autre chose que quelques lectrices ou lecteurs qui savent absorber la quintessence d’une écriture. Humblement je me dis que Mallarmé n’en avait pas davantage de son vivant. je vous embrasse et vous souhaite de prendre le repos que vous souhaitez, mais nous vous en prions, revenez vite sur notre RAl’M.
Cher Gilbert,
J’ai reçu dans votre message une chaleur et une gratitude qui m’ont émue. Si ma lecture a trouvé une justesse à vos yeux, c’est sans doute que votre poésie, dans ce qu’elle a de plus vibrant, rejoint une sensibilité qui m’est chère. J’ai été particulièrement sensible à ce que j’appellerais votre veine panthéiste : cette manière de faire respirer le monde, de mêler le souffle de la terre et celui de l’âme. C’est peut-être là que s’est jouée notre entente silencieuse — sur cette longueur d’onde où la chair du monde devient parole.
Et rassurez-vous, il n’est nullement question que je quitte le Forum de la RALM. J’ai simplement besoin de suspendre les chroniques de livres. Mais je reste bien là, parmi vous, fidèle à cet espace de partage et de ferveur poétique.
Vous me rappelez, par vos mots, ce vers discret de Mallarmé : « Le monde est fait pour aboutir à un beau livre. » C’est sans doute ce qui nous relie — cette même foi dans la beauté comme aboutissement du réel, ou peut-être comme sa respiration la plus pure.
Je vous remercie, cher poète, pour votre bienveillance et votre fidélité. Vous lire, vous répondre, c’est prolonger cette circulation du souffle dont la poésie est faite.
Avec toute mon amitié et mon humble reconnaissance,
Catherine
Deus sive natura dit notre cher Spinoza.Je vous souhaite un repos dans la beauté, et néanmoins dans la continuité de ce que Mallarmé nommait une activité restreinte. Gilbert.