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La fileuse
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 Article publié le 19 octobre 2025.

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La fileuse

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  La fileuse par Catherine Andrieu

Il y a, dans le poème de Jean-Michel Guyot, la lenteur sacrée d’un geste qui ne cherche pas à plaire mais à durer. Une femme, à peine nommée, s’y tient assise, filant au seuil de l’avenir, au bord d’un temps qui hésite à naître. Elle ne tisse pas seulement des fils : elle garde le passage entre la parole et le silence, entre la perte et la persévérance.

« Rouée fileuse d’avenir »… L’expression a la noblesse d’un oracle. Elle dit à la fois la ruse et la patience, la douleur d’attendre et la science du recommencement. La fileuse n’avance pas : elle tourne, elle revient, elle insiste. Ce n’est pas le fil qu’elle surveille, mais la tension qu’il exige. Le poème la montre vibrant de solitude et de fer : une femme forgée à même le feu du sens, pétrie de métal et de tendresse.

Tout ce qui l’entoure palpite : le lin, la soie, les métaux liquides. L’univers, soudain, devient atelier. Les fils s’animent, se nouent, se contredisent, comme les lignes d’un texte vivant. Chaque croisement est un risque, chaque nœud un choix. Et pourtant, de ce désordre, naît la clarté.

Ce que Guyot révèle, c’est que la parole n’est jamais donnée : elle s’arrache au chaos. L’acte de filer est une épreuve, une traversée, presque une ordalie. La fileuse tisse contre l’oubli — cette « prison de murs froids sans fenêtre ni barreaux ». À force de mains et de souffle, elle invente la lumière, détourne « les eaux furieuses du texte original » pour qu’elles redeviennent source. Il ne s’agit pas de refaire, mais de revivre.

Alors la métaphore s’ouvre : le texte devient fleuve, la fileuse, courant. D’un bief à l’autre, la parole s’éclaire, plus vive, plus souple, plus joyeuse. Le geste n’a rien de décoratif : c’est un acte de résistance, presque de grâce. L’écriture se fait « cheval au galop traversant la rivière à gué », éclaboussant d’eau vive les visages penchés pour la regarder passer.

Dans cet élan, la littérature retrouve son enfance. Guyot l’affirme sans l’énoncer : les mots, redevenus dociles, ne sont plus des instruments, mais des présences. La langue se purifie dans la joie. La fileuse, sans rien dire, réconcilie les forces contraires — la rigueur et la ferveur, la solitude et la fécondité, l’avenir et l’absence.

Et toujours ce geste, infatigable, « broder et broder encore ». C’est plus qu’un travail : c’est une foi. Chaque point sur la toile rétablit une communion avec les dieux enfuis ; chaque reprise du fil rallume une lumière sous la cendre. Le poème ne chante pas la nostalgie : il affirme la permanence du vivant dans la main qui crée.

Et l’on comprend alors que le texte tout entier est peut-être un remerciement — discret, fervent — à celle qui, dans le secret, veille sur la parole quand les voix s’éteignent. À celle qui écoute jusqu’au cœur des phrases, qui démêle les fils du sens pour que d’autres puissent y marcher.

Mais ces lignes, lues à voix basse, semblent soudain se retourner vers celle qui les lit. Non comme un hommage appuyé, mais comme un murmure de gratitude, une connivence d’âme à âme. Alors l’interprète s’interrompt, un peu troublée, hésitant à reconnaître en elle-même la silhouette qu’on y dessine.

Peut-être… peut-être la fileuse est-elle aussi celle qui suit, humblement, le travail des poètes, celle qui recueille leurs mots pour qu’ils continuent de vivre, celle qui, fil après fil, retisse la clarté dans la matière des autres.

Catherine Andrieu


  La fileuse par Lalande patrick


 

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