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Patrick Lalande – Le jeu d'échecs
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 Article publié le 12 octobre 2025.

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https://www.youtube.com/shorts/eaTXiXX1SV0

 

 

Sous la lumière voilée, sur le plateau noir qui les reflète comme un miroir d’abîme, six formes d’or mat se tiennent, immobiles et pourtant vibrantes, nées de la main de Patrick Lalande. Ce ne sont pas des pièces d’échecs, mais des présences. Des êtres de boue et de feu qui ont traversé la nuit de la matière pour parvenir jusqu’à nous, dégagés de la perfection géométrique que la raison impose aux jeux. Ici, tout respire encore l’origine. L’art de Lalande a redonné aux échecs leur dimension première : celle d’un rite cosmogonique, où les forces contraires ne s’affrontent pas pour vaincre, mais pour maintenir l’univers en tension.

 

Le jeu d’échecs, né de l’Orient ancien, portait déjà cette sagesse. Les rois, les fous, les cavaliers, les tours et les pions y figuraient les puissances de la vie et de la mort, l’ordre et le chaos, l’esprit et la chair. Mais depuis, le jeu est devenu rationalité pure : abstraction, calcul, stratégie. Or Patrick Lalande, lui, en détourne la fonction pour en restituer la substance mystique. Il fait remonter la pensée à son humus, rend au symbole son poids, son opacité, son énigme. Son jeu est un archétype retrouvé, un champ de bataille métaphysique où la matière elle-même semble méditer sur sa propre origine.

 

Chaque pièce, dans sa singularité, n’est plus instrument mais incarnation.

Toutes ensemble se dressent comme les vestiges d’un monde englouti, les derniers témoins d’une humanité antérieure au langage, où l’art n’était pas encore regard mais geste sacré. Leurs visages, troués, plissés, couturés, portent la mémoire de la création : fissures, cicatrices, bulles d’air, empreintes de doigts, larme — tout ici dit la lutte du vivant contre la forme.

 

Leur or sombre, loin d’un éclat décoratif, rappelle la lumière des icônes byzantines, cette incandescence qui ne brille pas mais irradie du dedans. L’or de Lalande est celui du feu alchimique, du métal en fusion qui devient esprit. Il dit la transmutation : la glaise devenue signe, l’humain devenu symbole, le jeu devenu monde.

 

Les six pièces, posées en demi-cercle comme autour d’un autel, forment une assemblée. Elles ne s’opposent pas, elles se regardent. Dans ce face-à-face muet, on lit la plus ancienne prière : celle du mouvement suspendu, de la pensée qui, avant de se jouer, s’écoute. Leurs reflets, sur le verre noir, doublent leur présence et les plongent dans une dimension métaphysique : ce que l’on voit n’est qu’un écho de ce qui se tait.

 

Le pion, dans sa rudesse, est la racine. C’est la première étincelle de conscience. Sa silhouette cabossée semble à peine dégagée du chaos. On y lit le travail du temps, la lente poussée d’un être qui se cherche une forme. Il avance d’un pas, comme l’humanité sortant de l’argile. Dans ce pion, tout commence. Et tout recommence.

 

Le fou, incliné, fendu, respire le déséquilibre du monde. Il regarde en biais, à travers les fissures du réel. Sa diagonale est celle du destin : jamais directe, toujours oblique, imprévisible. Il incarne la parole du voyant, celui qui ne va pas droit mais voit plus loin. Chez Lalande, le fou n’est pas folie : il est clairvoyance. C’est la pièce du doute, de la lucidité qui traverse les apparences et découvre la blessure secrète de la matière.

 

La tour, presque humaine, évoque un corps qui se dresse, s’épaissit, se cabre contre la chute. Elle est la verticalité même, mais une verticalité charnelle, organique. Non pas muraille, mais résistance vivante. Dans sa texture, on sent la fragilité du gardien, l’effort de la matière pour tenir debout. Elle n’abrite rien, elle garde l’idée même de la garde : la vigilance du monde face à son effondrement.

 

Le cavalier est le souffle arrêté du mouvement. Sa tête inclinée, son encolure lourde disent la mémoire du galop et sa disparition. C’est le désir devenu matière, l’élan pétrifié dans l’instant de sa chute. On y lit l’épopée inversée : non plus le triomphe, mais la compassion du vivant pour sa propre finitude. Le cheval de Lalande porte encore le feu dans son flanc, mais il ne court plus : il veille. Il est l’âme gardienne du passage.

 

La reine, avec sa double crête, son visage scindé, incarne la tension la plus haute : celle du pouvoir et de la déchirure. Elle est la matrice du monde, la source de la lumière et son abîme. La reine de Lalande n’est pas souveraine, elle est médium : elle relie les règnes, la matière et le songe. Sa couronne n’est pas ornement, mais stigmate. Elle porte en elle la division originelle — le principe même du féminin cosmique, où création et destruction sont indissociables.

 

Quant au roi, il n’est pas autorité mais gravité. Ses traits, creusés, muets, disent la fatigue de celui qui endure. Il ne gouverne pas, il retient. Il est le centre immobile autour duquel le monde tourne. Dans son visage d’argile dorée, on lit toutes les batailles intérieures, toutes les attentes, toutes les morts contenues. Le roi, c’est l’homme dans sa totalité : ni vainqueur ni vaincu, mais présence.

 

 

 

Ainsi le jeu s’abolit en tant que jeu.

Chez Lalande, il devient une topographie de l’âme, une cartographie des forces qui nous traversent. Chaque pièce n’est plus un outil mais un symbole alchimique, chaque déplacement une métaphore du devenir. Ce que les siècles ont réduit à un exercice de raison retrouve ici sa nature de mythe.

 

L’histoire elle-même nous l’enseigne : aux origines, le jeu d’échecs fut un modèle de l’univers. Le roi figurait le soleil, la reine la lune, les fous les étoiles errantes, les cavaliers le vent, les tours les montagnes, les pions les hommes. Mais avec le temps, le sacré s’est effacé du jeu. La main a oublié qu’elle maniait des astres. Lalande, lui, redonne à ces formes la gravité de leur première fonction : celle d’être des médiations entre la terre et l’invisible.

 

Dans son œuvre, le plateau devient cosmos.

Le combat n’est plus duel mais dialogue. Le silence qui entoure les pièces est celui d’une attente cosmique : comme si l’univers, avant de recommencer, retenait son souffle.

 

Les visages sculptés par Lalande, parfois informes, parfois presque humains, incarnent la tension entre l’ordre et le chaos. Ce sont des masques métamorphiques, où chaque creux devient œil, chaque pli devient respiration. Ils rappellent que la beauté naît du défaut, que la vérité se loge dans l’irrégularité. Là où d’autres auraient cherché la pureté des lignes, Lalande choisit l’ambiguïté du vivant. Ses échecs sont les témoins d’un monde en gestation, d’une matière qui pense.

 

Ce jeu-là ne se joue pas : il se contemple.

Ou plutôt, il nous joue.

Car celui qui le regarde sent que quelque chose en lui se déplace, imperceptiblement. Ce n’est plus la main qui prépare un coup, mais l’esprit qui reconnaît son reflet.

 

Le reflet, justement : c’est là tout le génie de la mise en scène. Le plateau de verre, sombre et miroitant, double chaque pièce d’une image inversée. On croirait voir le visible et son ombre, la vie et sa résonance. Dans ce miroir, le haut devient bas, le roi devient son spectre, la reine sa nuit, le pion son origine. Le jeu entier devient métaphore de la condition humaine : une marche à travers le miroir du monde.

 

Ainsi, le geste de Patrick Lalande dépasse la sculpture.

Il touche au sacré.

Dans cette série, il recompose les symboles fondamentaux de notre imaginaire collectif, mais les dépouille de leur hiérarchie. Roi, reine, pion, fou, tour, cavalier — tous ont même poids, même souffle, même noblesse. Il n’y a plus de supériorité, seulement des présences en équilibre. C’est la vision d’un monde réconcilié, où le pouvoir ne domine plus, où le jeu redevient danse, où chaque pièce contient la totalité du plateau.

 

 

 

En regardant ce jeu d’échecs, on comprend que l’art, quand il atteint cette densité, n’est plus représentation mais révélation.

Lalande ne nous montre pas un jeu, il nous montre la part invisible de tout jeu : la méditation de la matière sur sa propre origine.

Ce qu’il sculpte, c’est l’instant où le geste humain rejoint la patience du monde.

 

Chaque pièce semble dire :

« Je suis la mémoire de la main qui m’a créée, et la mémoire du feu qui m’a traversée. »

Et dans ce murmure, on reconnaît l’essence de toute œuvre vraie : ce tremblement entre l’éphémère et l’éternel, entre l’argile et l’esprit.

 

Catherine Andrieu

 

(pour Patrick Lalande, sculpteur du silence et du souffle)

 

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