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La ballade de la recommandation
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 Article publié le 21 septembre 2025.

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Que tu sois perplexe que j’aide ma copine à trouver

du travail, me déçoit au carré,

qui a un parent à l’atelier court moins de risques de rester chômeur,

et ne renforce pas cette sensibilité qui, dans un esprit terrassé et désespéré,

suffit à redonner force et espoir, aussi à faire semblant.

 

Ces réponses, merde, ce sont celles de qui bosse dans le social,

des heures et des heures à dis-éduquer les garçons, des experts en art de la recommandation,

si tu vas mal, tu attends, aussi bien dix ans, dans une maison gagnée à la sueur,

oui, la sueur du front du parent de l’atelier.

 

Que dire, je te souhaite, très vite, de tomber et te faire mal,

sans papa et maman pour te signaler immédiatement au directeur

d’une coopérative où le prolétaire expérimente des années et des années de précarité,

toi qui, peut-être bien, aujourd’hui, nous fais l’indignité d’un contrat à temps indéterminé.

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  La ballade de la recommandation par Catherine Andrieu

Il y a, dans ces vers d’Ivan Pozzoni, une blessure qui ne se referme pas, un reproche jeté comme un pavé contre la vitre de l’hypocrisie sociale. La poésie ici ne chante pas, elle grince, elle racle le sol avec des mots lourds de sueur et de colère. Elle met à nu le scandale d’un monde où l’injustice n’est plus une anomalie, mais une habitude. « Que tu sois perplexe que j’aide ma copine à trouver du travail, me déçoit au carré » : tout commence dans cette déception, comme si la fraternité, la solidarité première, avaient perdu leur évidence, corrompues par la logique d’un système où le piston se mue en respiration forcée, en ultime geste de survie.

Il n’y a pas, dans cette ballade, la légèreté qu’on attend du mot ballade. Elle ne roule pas doucement, elle déraille, elle cogne. Car ce que dénonce Pozzoni, c’est cette mécanique bien huilée des privilèges transmis, cette manière qu’a la société de hiérarchiser les vies : celui qui a un parent à l’atelier, un parent au bureau, un parent « placé », hérite d’un bouclier invisible contre la précarité. Les autres, eux, restent au bord de la route, voués à attendre. Attendre quoi ? demande le poète. Attendre dix ans, attendre dans la sueur des autres, attendre la main qui ne viendra pas.

C’est un poème où le social déborde la statistique, où la plainte devient prophétie. « Ces réponses, merde, ce sont celles de qui bosse dans le social ». On sent le corps las, usé par des heures à tenter d’éduquer et rééduquer, à faire semblant de réparer les fractures d’un monde qui se veut égalitaire mais n’offre qu’un miroir brisé. On entend, derrière cette exclamation, le désespoir d’un témoin lucide : celui qui a vu les files d’attente aux guichets, les visages marqués des chômeurs de longue durée, les jeunes rendus déjà vieux d’espérer un contrat comme d’autres espèrent une rédemption.

La poésie ici ne cherche pas la beauté dans l’ornement, elle la forge dans le fer brûlant de la vérité. C’est une poésie qui refuse le confort, qui refuse le velours pour préférer la toile rugueuse des ateliers, la poussière des coopératives, la morsure des humiliations. Et pourtant, dans ce refus, une lumière persiste, paradoxale : la lumière d’une parole qui ose dire, qui refuse la résignation.

« Que dire, je te souhaite, très vite, de tomber et te faire mal ». On pourrait croire à une cruauté, mais c’est un vœu d’éveil. Tomber pour comprendre, se faire mal pour sentir la gravité de ce que d’autres portent chaque jour. Il ne s’agit pas de malveillance, mais d’un cri pédagogique, brutal et nécessaire : sans la chute, tu ne sauras jamais ce que signifie la précarité. Sans la brûlure du manque, tu ne pourras jamais saisir le courage qu’il faut pour survivre dans l’ombre.

Ainsi, la ballade se fait miroir inversé : elle parle à celui qui a un CDI comme à une anomalie, une insulte presque, dans un monde où le contrat à durée indéterminée devient un privilège indécent. Pozzoni déplace la honte : elle n’est plus sur le chômeur, elle tombe sur celui qui se croit stable. La poésie renverse les valeurs comme on retourne une table pour interrompre un banquet trop bien servi.

Dans ce poème, l’art de la recommandation devient une métaphore universelle : on recommande les enfants des autres comme on se recommande soi-même à la survie. Mais que vaut ce mot, recommandation, face à la dure loi de la précarité ? Il sonne faux, presque cynique, tant il révèle la structure verrouillée du monde du travail, où l’ascenseur social est rouillé, figé, inaccessible pour ceux qui n’ont ni carnet d’adresses ni parent « signalant ».

Et c’est là la force de Pozzoni : il met le doigt sur la fracture intime, sur la fêlure invisible qui sépare ceux qui peuvent feindre la dignité de ceux qui n’ont que la dignité du silence. Sa poésie dit la violence d’un système, mais elle la dit dans une langue sans concession, qui refuse la consolation trop rapide. Elle exige du lecteur qu’il se confronte, qu’il prenne position.

Alors oui, ce texte est une ballade — mais une ballade de la désillusion, de la révolte lucide, une ballade sans refrain apaisant. Et pourtant, elle nous élève, parce qu’elle nous contraint à voir. Elle rappelle que la poésie n’est pas seulement un chant, mais aussi une arme, une gifle, une secousse. Elle réveille, elle secoue, elle oblige à respirer autrement. Et dans ce souffle heurté, elle ouvre, malgré tout, la possibilité d’un autre horizon.

Catherine Andrieu


  La ballade de la recommandation par Lalande patrick


  La ballade de la recommandation par Lalande patrick

Lecture dans le silence. Analyse par Catherine Andrieu. https://youtu.be/dgBze7klemo?si=5I0o3EM5vAEtP2qm


  La ballata della raccomandata No io porcodio non vedo niente par Ivan Pozzoni


  La ballade de la recommandation par Ivan Pozzoni

Veuillez m’excuser, chers membres de la rédaction : le titre de mon message contenait une phrase que je n’aurais jamais écrite. Il semble qu’il s’agisse d’un blasphème en italien. Je vous prie d’intervenir. Je n’aurais jamais osé écrire un blasphème dans le titre d’un de mes messages : je ne sais pas ce qui s’est passé. Merci et désolé à tous.

Vi prego di scusarmi, cari membri della redazione : il titolo del mio messaggio conteniene una frase che non avrei mai scritto. Sembra una bestemmia in italiano. Vi prego di intervenire.


 

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