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![]() oOo elle lave le linge elle nettoie les chaussures de l’homme elle prépare et sert le repas elle donne le biberon au dernier-né elle prend l’argent qu’il lui donne (enfermée dans boîte métallique) et achète ce qu’il lui a dit d’acheter des aubergines elle obéit n’a pas le choix elle obéit les enfants regardent la télé les murs se délabrent en silence la pauvreté a visage de plâtre effondré alors le magicien transforme le mari en poule (c’est une capacité de cinéma à la Méliès mâtiné de Kusturica) il n’y plus de fantastique dans la vie de femmes pauvres des pays musulmans juste une incapacité à s’adapter car l’usine n’emploie pas de femmes car il faut coucher pour obtenir car les femmes de ménage volant de la nourriture près des piscines des riches sont renvoyées sans discussion seule la poule métamorphosée toute blanche toute laide perd ses plumes et poursuit sa vie de poule gros plan sur des liasses de billets sales employés à désensorceler le monde et les magies noires l’inverse de la magie c’est juste des flics (formulaire non rempli, stylo posé, je ne sais rien) rendant homme demi-mort roué de coups et comateux les enfants regardent la télé substantielle alors étouffer le reste de vie machiste sous un oreiller sale et s’asseoir devant la télé où des voix sirupeuses chantent le bonheur et la pseudo-beauté des mondes alors juste déparler la masculinité et finir toute image, toute explication inopérante les plumes blanches volent entre les guirlandes et les ballons de la fête de la pauvreté établie aucun émerveillement sur son visage à elle une simple passivité féminine et une difficulté lasse et des gestes jaunâtres alors la télé ravive les couleurs et chante l’inverse du réel le cinéma capte l’hors-télévisuel, il circonscrit la marge unique magicien de la servilité des femmes égyptiennes au fichu terne et yeux baissés pour survivre le réalisme social s’achète une basse-cour terrifiante où l’absurdité tient lieu de douleur en pointillé elle ne parle presque pas elle est de la même couleur que les murs pisseux elle attend que le cinéma déconstruise sa prison et ses gestes mécaniques et sa non-vie elle a déjà circonvenu l’espace imparti aux femmes mutifiées entre décharge et décomposition urbaine entre vieille voiture verte et béton famélique il n’y a aucune magie dans le réel social aucun homme transcendant juste le cinéma défait la trame des mondes élimés et offre la preuve par l’absurde des révoltes réduites, celles des femmes au visages clos, seul le cinéma transforme en poule blanche l’homme aux ordres brefs (l’éradication de la masculinité passe par lumière et mouvement, la transgression du réel passif) chaque plan filme la patience à l’acmé la patience pour que l’image se charge de toute la révolte induite les gestes de la cuisine les gestes du linge seule l’accumulation, seul le montage calme et plan ont envolé la petite soumise sans voix au fichu triste si l’homme devient une poule alors la femme sans mari se fait criminelle sans visage/tueuse de réalité et le cinéma rafistole le ridicule sociétal et l’opprobre, contrant les télés colorées, éradiquant l’ordre établi de toutes les télés bruyantes (le cinéma c’est juste l’inverse de la télévision, ça crée et ça réveille, ça disqualifie l’injustice ronronnante et continue, c’est un geste magistral, unique et furieux et féministe c’est un geste dans la lumière) |
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Le linge qu’elle lave, les chaussures qu’elle frotte, les aubergines qu’elle achète avec l’argent enfermé dans une boîte métallique, tout cela n’est pas une scène anodine mais la fresque muette d’une vie amputée de sa respiration. Les gestes quotidiens deviennent des chaînes, les murs décrépits deviennent des témoins de la servitude. L’écran de télévision, posé comme une idole au cœur du foyer, berce les enfants d’illusions colorées pendant que la mère s’efface dans la pâleur des gestes mécaniques. La pauvreté a le visage du plâtre effondré : rien ne s’y inscrit sinon le silence.
Alors, dans l’espace du cinéma, surgit l’improbable : le mari transformé en poule. Non pas magie naïve, mais retournement cruel qui dévoile l’absurdité du pouvoir masculin. La métamorphose, héritée de Méliès et bousculée par Kusturica, ne promet pas l’enchantement. Elle exhibe au contraire l’indigence des rôles imposés. L’homme, réduit à une basse-cour grotesque, n’est plus qu’un plumage ridicule, blanc et laideur mêlés. Le cinéma, en transgressant le réel, restitue aux femmes une vengeance par l’image, car dans la vie ordinaire, il n’existe aucune magie, seulement des formulaires, des flics, des coups, des billets sales utilisés pour maintenir l’ordre.
Le poème d’Anne Barbusse dit l’inverse du mensonge télévisuel. La télévision colore, adoucit, rend acceptable l’oppression et la misère. Le cinéma, lui, ose la crudité du hors-champ. Il dénude l’inhumain qui s’est figé en coutume : l’interdiction d’exister hors de la cuisine, hors du linge, hors du fichu terne qui écrase le visage. Dans chaque plan, c’est la patience qui s’exalte, patience jusqu’à l’épuisement, patience comme seule forme de résistance muette.
Ce que le texte dénonce, au fond, n’est pas seulement la condition des femmes égyptiennes mais l’asservissement universel des pauvres : l’incapacité d’adapter le réel parce qu’il est déjà verrouillé par la brutalité économique, la masculinité comme ordre imposé, l’humiliation de devoir survivre dans la marge des décharges et des voitures vertes rouillées. La femme ne parle pas parce qu’on lui a retiré jusqu’à la possibilité d’une parole audible. Elle est de la même couleur que le mur pisseux : une invisibilité organisée.
Mais le cinéma, dit le poème, reste le dernier magicien. Il déconstruit la prison sans murs visibles, il ravive la révolte que la télévision neutralise, il oppose à l’absurde sociétal une autre absurdité, celle du mari devenu poule, grotesque révélateur. Là réside le geste politique : renverser le ridicule contre celui qui commande, transformer l’autorité virile en caricature, ouvrir par l’image un espace de fuite, une échappée où la révolte se charge d’éclat.
C’est une leçon féministe, mais aussi une méditation sur l’art : seul le cinéma, geste lumineux et furieux, peut créer la brèche, révéler l’injustice, et rendre visible ce que la télévision anesthésie. Là où l’écran domestique endort, le film secoue, déchire, exhume la douleur et l’absurdité pour en faire matière de conscience. La femme, réduite au silence, retrouve par la lumière un espace où sa patience devient image, où sa soumission devient dénonciation. Le cinéma ne lui rend pas la parole : il fait de son mutisme une révolte.
Ainsi, derrière chaque plume blanche arrachée à la poule grotesque, derrière chaque plan fixe sur les gestes de la cuisine et du linge, se tient l’acte le plus radical : désarmer la masculinité, exposer la pauvreté, désenchanter la télévision. Le poème d’Anne Barbusse ne raconte pas une histoire : il révèle le mécanisme qui broie des vies entières, et il confie au cinéma, seul, le pouvoir de transgresser l’injustice ronronnante.
Catherine Andrieu