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![]() oOo Auguste, mon mécanicien, Ne jurant que par Tite Live, Vidange mon bolide ancien, Buveur d’eau et d’huile d’olive.
Pendant que je porte ma croix, Il rafistole ma bousine, Et la pauvre caisse se croit Sorti des chaînes de l’usine.
Il est accroc à mon coucou, Souventefois atrabilaire, Qui n’a pas rué tous ses coups Ni piqué toutes ses colères.
On ne se graisse jamais trop, Un proverbe de garagiste, Il se déballonne au bistrot, C’est un vrai médecin légiste.
Il est aussi mon carrossier, Défroisseur, redresseur de tôles Et désosseur aux doigts d’acier Entre deux courts séjours en taule.
Dans mes cauchemars de routier, Je sillonne toute une France De barrages et de chantiers, De pays durs à la souffrance.
Je traîne au cul de mon cabas Une remorque, une roulotte, Je ravitaille les combats, Dans les fumées, je suis pilote.
Comme au jeu de colin-maillard, Avec mon auto-tamponneuse, Je suis souvent dans le brouillard, Dans une odeur bitumineuse.
Toutes s’éprennent du tacot, Écarquillant yeux et guiboles… Je m’assoupis sur les fricots, J’en ai soupé des fariboles.
Ma tire entasse les neuf sœurs Pour un grand tour dans Montparnasse. La poire de l’avertisseur Se veut de plus en plus bonasse.
Bon Dieu, levez-vous de devant ! Mes cavales prennent de l’erre Et vont plus vite que le vent. On traîne et puis tout s’accélère.
Que vous ayez ou non la foi, Bon Dieu, levez- vous de derrière ! Je vous l’ai déjà dit vingt fois, L’heure n’est pas à la prière !
Quand je glisse sur du velours, Je crains sa toux, ses pétarades, Je n’ai pourtant pas le pied lourd, J’aurais l’air malin sur le rade.
En roulant à tombeau ouvert, J’en aurai gagné de vitesse, Laissé en plan, bleus, rouges, verts, De peur, d’ire, de rage, hôtesse.
La garce aime à se faire voir, Mais je n’ai plus dans mon morlingue2 De quoi remplir son réservoir. Un de ces quatre, je me flingue.
On voyait sur le boulevard Un fier-à-bras et sa conquête. Je ne suis plus qu’un vieux bavard, Un cache-nez, une casquette.
Je gringote toujours des vers, C’est comme ça que je bourlingue Et que je passe des hivers, Les yeux plus grands que le burlingue3.
Hé ! moucherons, petits merdeux, M’avez-vous vu dans ma carlingue ? Trois cents à l’heure en moins de deux Et votre monde se déglingue.
Borgne, sans roues, sans oripeaux, Dans cette rue que l’on dépave, On m’a battu dans mes tripots, On a fait de nous des épaves.
Conducteur de la Putiphar, Ce fut un rêve de jouvence. J’ai marché sur des nénuphars Et fait aux nymphes des avances.
Pleins phares, plein gaz et plein pot, J’ai toujours le pied à la planche. C’est qu’elle en a sous le capot, Mais j’ai la trouille qu’elle flanche.
Quand ma bagnole prend de l’air On dirait qu’elle ouvre ses ailes, Qu’elle file comme un éclair, Qu’elle calcine tout sous elle.
Je redoute ses tremblements, Ce n’est plus qu’un tas de ferraille Qui carbure aux beaux sentiments Et laisse crier ses entrailles.
Je ne veux pas mourir idiot, C’est assez des cacophonies, Des logorrhées de la radio, Des réclames qui nous manient !
On m’invective à Avallon, Gonflés à bloc mes boudins crissent. On me hèle à Sète, à Toulon, J’ai du chemin dans ma nourrice.
Ma route est bordée de cyprès, De micocouliers, de platanes, J’ai vu Naples de loin, de près, Mourrai-je sans voir Barbentane ?
Je ne sais plus ni quand ni où… Je vois un panier à salade, Je m’essouffle dans un biniou… Nous bûmes à la régalade.
Auguste, mon mécanicien, Ne jurant que par Tite Live, Vidange mon bolide ancien, Buveur d’eau et d’huile d’olive.
J’ai le moral dans les ribouis -J’en aurai fait des pleins de bile-, Ses pognes sont dans le cambouis De ma fantasque automobile.
Notes
1 - Trapanelle : vieille voiture démodée, en mauvais état et peu sûre. Burlingue 2 - Morlingue : porte-monnaie. 3 - Burlingue : ventre. |
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Il y a dans La trapanelle un bruit de soupape qui craque et un souffle d’homme qui ne cède pas. Ce poème de Robert Vitton est une mécanique poétique, un vieux moteur cabossé qui continue de tourner, non pas par miracle, mais par fidélité. À l’amitié, à l’enfance, au verbe. À tout ce qui a roulé, tangué, calé, et repris quand même.
Auguste est là, silhouette penchée sur la carcasse, les mains noires de mémoire, les yeux ouverts sur Tite Live comme sur un manuel de résistance. Ce n’est pas un garagiste ? : c’est un passeur. De vie, de vitesse, de tendresse. Il retape le vieux bolide avec l’application de ceux qui savent que rien ne dure — et que c’est pour cela qu’il faut s’en occuper.
La voiture, ici, n’est pas un décor. C’est une créature. Une amante fumante, râleuse, irrégulière, dont chaque toux est une confession, chaque silence une menace. Elle tangue, elle pète, elle flanche, mais elle écoute. Elle en sait plus que quiconque sur la trajectoire d’un homme. Elle est son habitacle intérieur. Sa solitude, en tôle.
Et la langue de Vitton épouse ses à-coups, ses soubresauts, ses reprises. C’est une poésie qui tousse, qui claque, qui repart. Une poésie d’atelier, avec des boulons d’argot et des enjoliveurs de spleen. Les mots y sont rugueux, drôles, râpeux — mais toujours porteurs de ce quelque chose qui ne cède pas. Même dans la dèche. Même dans le foutoir.
Car ce poème ne fait pas que rire sous cape. Il tremble. Sous les cabrioles du lexique, il y a l’usure. L’homme s’use à travers sa bagnole. Il y dépose ses peurs, ses colères, ses souvenirs, sa trouille d’y passer sans avoir vu Barbentane. Chaque vers roule à tombeau ouvert, mais en gardant les mains sur le volant du cœur. Et quand ça bifurque, ça touche juste.
C’est que la route, chez Vitton, est intérieure. Ce n’est pas le bitume qui compte, c’est ce qui crisse dans le silence. C’est le monde qui se déglingue, et nous avec. Les villes se brouillent, les réservoirs se vident, les gamins vous rient au nez, et pourtant — il faut encore passer les vitesses, lancer les phares, dire qu’on y croit.
Et ce « ?y ? », c’est le poème. Ce reste. Ce cambouis dans les mains. Ce vers qui tient lieu de viatique quand tout le reste s’est perdu. Le conducteur n’est plus fringant, il a le ventre vide et les yeux pleins. Mais il gringote encore des vers. Et c’est dans ce geste minuscule que le poème bascule dans l’immense.
À la fin, ce n’est plus une trapanelle. C’est une épopée sur trois roues. Une dernière charge d’âme dans un monde en panne. Un vieux râle qui devient chant. Car il y a là, oui, dans cette langue qui pue le mazout et l’amour, dans cette ferraille sentimentale, un éclat de grâce. Celui qu’on arrache au réel quand on refuse, jusqu’au bout, de se laisser mettre à la casse.