Il arrive parfois que la littérature nous tende un miroir si noir que notre visage s’y absente. Ce n’est plus nous qui lisons, mais quelque chose en nous qui déjà se tait. Le texte de Pascal Leray, Julien Ruwaert, opère cette disparition. Avec une ironie presque dévote, une tension retenue jusqu’à l’absurde, Leray convoque les spectres d’un théâtre mental où la pensée du crime s’offre comme dernier luxe d’un monde désabusé. Mais ici, rien ne saigne vraiment. On est ailleurs. On est dans l’idée. Dans l’élégance trouble de ce qui s’imagine plus fort que la culpabilité.
Julien Ruwaert, figure mystérieuse, parle du meurtre comme d’un exercice métaphysique. Il ne s’excuse de rien. Il regarde droit, froid, presque lumineux dans sa logique trouble : « jamais, disait-il, ils ne laisseront émaner de leurs yeux de truite le détestable indice de leur propre mort » (p. 80). Tout est là : cette phrase résume la manière. L’auteur nous place non pas dans l’action mais dans l’après, dans l’ombre d’un regard, dans l’inexistence supposée du remords. Le mort est un corps imbibé de sol, rien de plus — et c’est peut-être là, déjà, que s’ouvre l’abîme.
Mais ce serait trop simple si Leray en restait là. L’autre protagoniste, narrateur ambigu, s’avance lentement vers sa propre résolution. Il parle au passé, se redresse en s’appuyant sur une pile de livres — autant dire sur un héritage de mots morts — et s’apprête à perpétuer un acte qu’il croit devoir. Le crime devient la réponse tardive à une dette, la solution logique d’un embarras moral : « Il me fallait le tuer » (p. 82). Rien de passionnel ici, rien d’éclatant. Tout glisse dans une neutralité presque clinique. Comme si l’homme ne savait plus où loger sa propre existence, alors il la cogne contre celle d’un autre.
Et pourtant, cette montée vers l’acte est jalonnée de failles. La peur s’immisce. La frousse, comme dit le texte, surgit dans les interstices : dans un regard, une poignée, une cour silencieuse. Même le majordome, surgissant avec une question toute simple — « Pourquoi ? » — devient l’accusation du monde. Il est abattu sans logique, sans réplique. Le couloir qui suit est celui de l’attente, de l’absurde, d’un huis clos mental. Et la scène finale, bouleversante dans sa sécheresse, nous rend au silence : le banquier est déjà mort. L’arme fume encore, mais plus rien ne parle.
Qu’a-t-on tué, alors ? Un homme, peut-être. Mais surtout un système. Une image. Une emprise. Et le plus terrible : un sens. Car le meurtre ici n’est pas un sommet, mais un effondrement. L’absurdité gagne sur la vengeance. Et la vérité se tait.
La prose de Pascal Leray est sèche, tendue, jamais bavarde. Elle coupe, elle tranche. Elle semble écrite d’une main calme, presque distraite, et c’est cela qui fait peur. Dans cet univers, la morale ne s’efface pas : elle s’absente avec élégance. Comme si elle avait compris qu’on ne pouvait rien contre ceux qui vivent dans l’idée.
Leray écrit dans un silence qui vous mord. Et Julien Ruwaert est ce fantôme qui refuse de s’expliquer. Il n’est ni héros, ni salaud. Il est le reflet d’un monde où l’on meurt dans des phrases bien tournées, sans témoin, sans confession, et parfois même sans auteur.
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Ce que l’on tue quand on vit
Il arrive parfois que la littérature nous tende un miroir si noir que notre visage s’y absente. Ce n’est plus nous qui lisons, mais quelque chose en nous qui déjà se tait. Le texte de Pascal Leray, Julien Ruwaert, opère cette disparition. Avec une ironie presque dévote, une tension retenue jusqu’à l’absurde, Leray convoque les spectres d’un théâtre mental où la pensée du crime s’offre comme dernier luxe d’un monde désabusé. Mais ici, rien ne saigne vraiment. On est ailleurs. On est dans l’idée. Dans l’élégance trouble de ce qui s’imagine plus fort que la culpabilité.
Julien Ruwaert, figure mystérieuse, parle du meurtre comme d’un exercice métaphysique. Il ne s’excuse de rien. Il regarde droit, froid, presque lumineux dans sa logique trouble : « jamais, disait-il, ils ne laisseront émaner de leurs yeux de truite le détestable indice de leur propre mort » (p. 80). Tout est là : cette phrase résume la manière. L’auteur nous place non pas dans l’action mais dans l’après, dans l’ombre d’un regard, dans l’inexistence supposée du remords. Le mort est un corps imbibé de sol, rien de plus — et c’est peut-être là, déjà, que s’ouvre l’abîme.
Mais ce serait trop simple si Leray en restait là. L’autre protagoniste, narrateur ambigu, s’avance lentement vers sa propre résolution. Il parle au passé, se redresse en s’appuyant sur une pile de livres — autant dire sur un héritage de mots morts — et s’apprête à perpétuer un acte qu’il croit devoir. Le crime devient la réponse tardive à une dette, la solution logique d’un embarras moral : « Il me fallait le tuer » (p. 82). Rien de passionnel ici, rien d’éclatant. Tout glisse dans une neutralité presque clinique. Comme si l’homme ne savait plus où loger sa propre existence, alors il la cogne contre celle d’un autre.
Et pourtant, cette montée vers l’acte est jalonnée de failles. La peur s’immisce. La frousse, comme dit le texte, surgit dans les interstices : dans un regard, une poignée, une cour silencieuse. Même le majordome, surgissant avec une question toute simple — « Pourquoi ? » — devient l’accusation du monde. Il est abattu sans logique, sans réplique. Le couloir qui suit est celui de l’attente, de l’absurde, d’un huis clos mental. Et la scène finale, bouleversante dans sa sécheresse, nous rend au silence : le banquier est déjà mort. L’arme fume encore, mais plus rien ne parle.
Qu’a-t-on tué, alors ? Un homme, peut-être. Mais surtout un système. Une image. Une emprise. Et le plus terrible : un sens. Car le meurtre ici n’est pas un sommet, mais un effondrement. L’absurdité gagne sur la vengeance. Et la vérité se tait.
La prose de Pascal Leray est sèche, tendue, jamais bavarde. Elle coupe, elle tranche. Elle semble écrite d’une main calme, presque distraite, et c’est cela qui fait peur. Dans cet univers, la morale ne s’efface pas : elle s’absente avec élégance. Comme si elle avait compris qu’on ne pouvait rien contre ceux qui vivent dans l’idée.
Leray écrit dans un silence qui vous mord. Et Julien Ruwaert est ce fantôme qui refuse de s’expliquer. Il n’est ni héros, ni salaud. Il est le reflet d’un monde où l’on meurt dans des phrases bien tournées, sans témoin, sans confession, et parfois même sans auteur.