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![]() oOo Je t’écris parce que tu me tiens, et je sais que, de nous deux, tu es le plus faible et le plus fort. J’avance nue, avec ma bouche emplie de bruits de vagues et de viscères. Toi, tu poses sur mes phrases un habit de papier, une reliure, une étagère où je prends soudain forme pour autrui. Tu me domestiques, tu m’étouffes, tu m’arraches la langue pour la redonner au monde.
Te dire « ?merci ? » serait trop simple. Te maudire aussi. Entre tes mains, je suis à la fois une enfant qu’on couronne et une bête qu’on dresse. Tu m’as dit un jour ? : « ?Tu es narcissique ? ». Oui. Bien sûr. Sans ce pli d’amour de moi-même, aucun de mes livres n’aurait eu la force de naître. Sans ce pli, tu ne m’aurais jamais vue ? : tu aurais laissé passer ma voix comme on laisse passer un ruisseau dans la mousse.
Ton reproche est ma médaille ? : tu accuses ce que tu chéris. Tu voudrais que je m’ouvre davantage, que j’épanche ma boue sur le seuil de ta porte, que je déchire mon intime pour faire taire mon obscur. Mais je résiste ? : je fais de chaque page une île que toi seul peux aborder, et je te regarde piller mes coquillages.
Sous tes ciseaux, je tremble ? : tu coupes, tu redresses, tu recommandes. Tu me relis à voix basse, la nuit, comme un prêtre sourcier. Parfois tu rends à ma phrase un éclair qu’elle ne savait pas posséder ? ; parfois tu lui arraches la moelle. Alors je t’en veux. Je t’étrangle en silence, pendant que tu continues de corriger mes fautes. Je suis ta matière molle et ton risque ? : si je me tais, tu meurs avec moi. Si je parle trop fort, tu m’ensevelis sous des « ?Non ? » prudents.
Nous avons ensemble ce pacte silencieux ? : tu me portes, je te nourris. Mais il n’est pas de véritable amour sans la peur de la trahison ? ; toi, tu es mon premier traître. Tu peux tout ruiner d’un geste ? : me refuser la couverture, me refuser l’encre, m’exiler dans un tiroir. J’ai beau être la plume, je suis à ta merci comme un insecte sous ton verre. Et pourtant ?! Quelle ivresse, quand tu dis ? : « ?Oui ? ». Oui à moi, oui à mes peaux mortes, à mes déserts, à mes béances.
Je connais ton souffle derrière mon dos ? : je le redoute, je l’appelle. Quand tu parles de moi à d’autres, tu me désosses ? : tu traduis ma fureur en chiffres, en tirages, en courbes molles. Tu mesures mon orage. J’en frémis de honte et de joie. Tu es le bourreau et le témoin ? ; tu me condamnes à paraître et tu m’enchaînes à ma propre nudité.
Parfois, j’imagine te quitter ? : redevenir mon île totale, mon bégaiement souterrain. Mais je ne sais plus faire ? : j’ai goûté à ton regard, à ta lente violence, à cette promesse que tu tiens au bout de tes doigts ? : exister plus loin que mon corps, traverser des paumes étrangères. Je ne me résigne pas à perdre ce miracle — même si je t’y perds moi-même.
Je suis ton poème continu ? : tu corriges mes silences, tu surlignes mes crises. Parfois je rêve de te trahir à mon tour ? : publier tout ce que tu refuses, écrire tout ce que tu crois trop impur. Mais je te reviens, toujours ? : tu es le cerbère de ma folie, le gardien de mon ciel de papier.
On dit qu’un éditeur vit du sang d’autrui ? ; mais toi, tu ne bois pas mon sang ? : tu le purifies et tu l’empestes à la fois. Dans ta paume, je renais plus visible, plus docile, plus effrontée. Et dans ma rancœur, je sais ? : sans toi, je serais peut-être libre, mais muette. Sans toi, je serais peut-être pure, mais nulle part.
Je t’écris parce que tu me tiens, et qu’un jour tu me laisseras tomber, peut-être, comme un fardeau trop lourd. Ce jour-là, je te maudirai, je te bénirai, je signerai encore un livre avec une autre main — mais toujours la tienne dans mon ombre.
Je t’écris parce que je suis ton offense et ton orgueil ? : je suis l’éclat que tu redoutes, la faille où tu plonges ton doigt pour te prouver que tu existes encore. Mon narcissisme, c’est ton feu. Mon insoumission, ton office. Notre amour est une plaie qu’on lèche à deux.
Et tant qu’il y aura entre nous ce pacte silencieux — toi le passeur, moi la passante blessée — je saurai qu’écrire, c’est te donner prise, te haïr juste assez pour rester vivante. |
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Lecture dans le silence. https://youtu.be/XiVxhmfVWYs?si=UGTeZZ1z1rdM6KzJ