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![]() oOo Enfant, je savais déjà — sans avoir besoin des mots — m’enfoncer dans cet entre-deux, cet effleurement où la lumière baisse derrière les paupières closes, où le monde se fait bruissement d’eau, sons étirés, vibrations sans contours, pulsations noyées. Dans cet état, il n’y avait plus de moi. Plus de temps. Plus d’avant, plus d’après. Je devenais ce serpent lové sur son feu intérieur, brûlant sans jamais se réduire en cendre.
On croit, là-dehors, que l’hypnose est un art qu’on apprend, une discipline d’initiés. Mais moi, je savais déjà, dans la pulpe même de mon souffle, que l’esprit modèle ses propres refuges, ses échappées de survie. Quand les autres enfants jouaient, je disparaissais. Non pas fuyante, non pas lâche : retirée. Mise à l’écart. Dans cet écartement, j’ai compris très tôt, se formaient les germes de toute création. Car l’on ne crée pas depuis la pleine matière du monde ; non. On crée depuis ce qui se retire, se consume, se tait, depuis l’ombre tremblante, l’absence palpitante au cœur de soi.
Aujourd’hui, quand je crée — que j’écris, que je trace, que je grave l’empreinte fragile de ce qui me traverse — je m’étonne toujours, sitôt après, de ne plus rien savoir. À peine les phrases tombées sur la page, à peine les images offertes à la surface, elles m’échappent. Elles deviennent étrangères. Comme si un autre moi, tapi dans les replis, avait travaillé, pendant que je me retirais doucement à l’écart. L’hypnose, cet état à la fois intense et vacant, n’est pas seulement une concentration extrême : c’est un oubli, un effacement actif, une ruse de l’esprit pour ne pas exposer ce qui brûle trop fort.
Dans ces moments, il existe un seuil, un passage fluide où le conscient et l’inconscient s’étreignent sans plus de barrière. Là, l’inconscient — réservoir de blessures, de souvenirs, de désirs — monte à la surface et agit. Mais il agit masqué, drapé d’ombres. Le conscient, lui, s’efface pour laisser place. Il oublie. Il s’oublie. Car il n’est pas l’auteur véritable, il n’est que le témoin aveugle du passage.
Alors, quand on m’interroge, quand on me presse, quand on attend de moi une réponse, une explication, une mémoire, c’est une douleur nue qui se réveille. Non une gêne, non une honte : une déchirure. Comme une somnambule brutalement tirée de son songe, je trébuche, je cherche mes mots. On veut que je dise : pourquoi ? comment ? d’où cela vient-il ? On me somme de rapporter au réel ce qui n’a jamais appartenu au réel. Mais comment dire ce qui s’est fait sans moi, ce qui a traversé ce corps-voix sans me demander la permission, cette main guidée par l’invisible ?
Je pense souvent à ces vers surgis au bord du sommeil, à ces images dictées par une voix intérieure, à ces phrases que je découvre après les avoir écrites, comme on découvre un enfant qu’on n’a pas porté. Une étrangeté douce, une tendresse inquiète. L’oubli, ici, n’est pas défaillance. Il est nécessaire. Il est protection. Il est la digue érigée contre le trop-plein, contre l’invasion de ce qui pourrait engloutir.
La psychanalyse parle de couches, d’archétypes, de profondeurs que nous ne touchons jamais vraiment. Les œuvres surgissent de ces strates, mais une fois sorties, elles nous quittent. Elles s’exilent. Elles se déposent loin de l’intime. Alors viennent les autres, les curieux, les analystes. Ils demandent : à quoi pensais-tu ? pourquoi ce choix, cette couleur, ce mot, ce rythme ? Et je baisse les yeux. Non pas pour me cacher, mais parce que je ne sais pas. Parce qu’il faut, pour que la création soit vivante, qu’elle garde son opacité, sa part d’ombre. Parce que l’oubli est la preuve que quelque chose a agi plus fort que moi.
Il m’arrive, oui, de relire un texte, de contempler une œuvre, et de sentir ce vertige étrange : qui a fait cela ? Était-ce moi ? Ou un moi ancien qui ne me ressemble plus ? Ou ce moi en fuite, en transe, en hypnose, qui s’est emparé de mes outils sans me consulter ?
Dans cette expérience, je retrouve l’enfant, celle qui s’absentait pour survivre, celle qui se faisait silence sous les questions trop lourdes, les injonctions trop bruyantes. Cette aptitude à l’effacement m’a protégée. Elle m’a façonnée. Elle m’a rendue étrangère à moi-même. Je ne suis jamais tout à fait là. Je ne suis jamais tout à fait celle qu’on regarde, qu’on écoute, qu’on lit.
L’oubli, loin d’être un vide, est un sanctuaire. C’est là que je respire, que je puise, que je m’offre au passage des formes. Ce que d’autres appellent absence, moi je l’appelle foyer.
Alors, quand les voix rationnelles viennent, quand elles exigent des comptes, quand elles veulent réduire l’œuvre à des causes, à des intentions, à des souvenirs clairs, je ressens une violence sourde. Une crispation. Une envie de silence. Car je sais que si je devais vraiment tout me rappeler, si je devais remonter à l’origine de chaque geste, je m’effondrerais. Je suis faite de brèches, de fuites, de fractures. Je crée parce que je m’oublie.
L’hypnose n’est pas une parenthèse. Elle est mon état naturel. Elle est la maison intérieure où je me retire, où je me rends disponible à l’inconnu. Et de cette maison, je sors toujours amnésique, comme l’enfant au réveil, qui ne se souvient plus de ses rêves, mais les porte encore sur la peau.
Peut-être est-ce cela, le prix à payer : donner sans garder, produire sans comprendre, accoucher sans mémoire. Vivre avec l’étrangeté de ce qu’on a fait sans l’avoir voulu. Et trouver, dans ce vide, dans cette absence, l’étonnante plénitude qui me rend, paradoxalement, entière. |
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