|
||||||

| Navigation | ||
![]() oOo Non, ce n’est pas la faute de la musique contemporaine, c’est la faute de la société, incapable de sécréter des forces suffisantes pour déclencher un intérêt plus large.? Pierre Boulez, Le Point, 16/11/1981 * Aux fastes aristocratiques aura succédé le glamour blingbling : tapis rouge à Cannes, soirée des oscars à Hollywood, mais dès qu’il s’agit de gros investissements, Versailles fait son grand retour ! Il paraît qu’il faut de tout pour faire un monde ; penser ainsi, c’est mettre la charrue avant les bœufs. C’est le monde qui forme un tout, provisoire s’entend. En usant du verbe « baiser » au sens classique et préclassique du terme, Char tourne résolument sa langue vers le passé. L’archaïsme a son charme, un tantinet désuet, cela va de soi. Une œuvre qui a fait date n’a pas conscience de faire date au moment de son apparition ; ni son créateur ni qui que ce soit ne peuvent se targuer de cela, mais il est de rares esprits qui pressentent douloureusement qu’avec l’œuvre en question nous entrons dans un questionnement long et profond que la majorité des contemporains de l’œuvre n’est pas assez clairvoyante pour en ressentir d’emblée les tenants et les aboutissants, a fortiori den arpenter les sentes et les allées. Toute la difficulté se concentre dans ce « nous » insaisissable qui ne fait ni corps ni communauté d’intérêts. Nous sommes irrémédiablement dispersés. Je suis heureux d’avoir ressenti un frisson nouveau (Hugo écrivant à Baudelaire à propos de ses Fleurs du Mal) à l’écoute de la musique de Jimi Hendrix trois ans à peine après sa disparition. Mort à Londres et enterré (contre sa volonté) à Seattle qu’il détestait pour de bonnes raisons, on s’apprêtait en 1973 à jeter un voile d’oubli sur cette œuvre bouleversante. J’avais quinze ans, et je sentais déjà confusément qu’hélas ma vie entière serait tournée vers un certain passé, que le misérable présent ne me satisferait aucunement. C’est la découverte de la musique vivante de Pierre Boulez qui m’a fait me sentir pleinement de mon temps, tout en en déplorant les insuffisances politiques, économiques et culturelles, d’ailleurs dénoncées (à commencer par l’absence d’éducation musicale d’ampleur en France) par Boulez, comme l’illustre l’extrait d’une interview que j’ai mis en exergue en préliminaire à ce texte. Tout un champ musical contemporain s’est ouvert à moi, enfin. Il était temps que je me sente de mon temps ! avec rage, avec hargne. La concentration parisienne du fait artistique persiste, hélas… mais elle reflète bien l’absence d’éducation artistique de la population observable sur l’ensemble du territoire : un public maigrichon, peu de concerts, pas de public, pas de concerts. On nous gave avec les « musiques urbaines », comme si des musiques rurales existaient encore. Eloignement dans le temps mais aussi dans l’espace, voilà qui nous coupe de beaucoup d’événements artistiques au moment même de leur apparition. C’est banal et triste à dire, mais il faut regarder la réalité en face : nous ratons beaucoup trop d’événements, et manquons l’occasion, entre autres plaisirs, de nous interroger sur la nature de ce qu’on appelle un événement. Théâtraliser et dramatiser, tout est là. Peu à peu émerge l’idée que le propre d’une œuvre, c’est sa différence indéfiniment réévaluée, soit la diffraction de son rayonnement à travers temps, ou, en d’autres termes, les réactions et les vibrations qu’elle suscite qui étonneraient jusqu’à son créateur, les bouleversements qu’elle annonça de son temps étant au fond peu de chose en regard de ce qu’il en reste désormais, différence diffractée qui dépasse de loin toutes les espérances rancies auxquelles se sont heureusement substituées peu à peu au fil du temps des impressions fortes et des émotions solidement étayées par autre chose que de vagues espoirs. Quelques œuvres puissantes est souvent - toujours ? - ce qu’il reste de valable d’une époque définie (et qui comme telle peut être mise en doute…). Embrasser, prendre à pleine brassée, nager dans la félicité électrique de l’autre devenu notre ami-conducteur. Ce faisant ne rien retenir de ce mouvement coordonné-désordonné rien que l’aptitude à se mouvoir ensemble dans un espace commun de courte durée. Electric woman waits for you, so don’t be late ! L’espace d’un éclair. Dans les cours d’école, plus aucun écolier ne connaît Ben Hur. Arrête ton char et magne-toi ! ne s’entend plus guère… Ah pauvre Charlemagne ! René, un jour de grande détresse, quelque temps avant qu’il ne divorce, vachard comme je suis parfois, je lui sors tout de go : « Ce n’est pas René que tu devrais t’appeler maintenant, mais Renié ! » Vous me pardonnerez l’étrange anacoluthe que je viens de commettre (en toute connaissance de cause.) Du balai, Du Bellay ! Les Voraces et les Coriaces. Voilà deux jeux de mots qui déplaisaient fort à notre aimable et insipide professeure de français en classe de Première. Plus tard, en fac d’allemand à Besançon : « Luther war ein Luder. » n’eut guère plus de succès. La littérature de demain, vous me permettrez de m’en préoccuper comme d’une guigne, de m’en ficher comme de l’An 40. La sagesse, la poésie aussi, que recèle les tournures toutes faites : Vous me croirez si vous voulez. Vous n’allez pas me croire. Je vous jure que c’est vrai ! C’est à n’y rien comprendre. Je n’y comprends que couic. Je n’y vois goutte, etc… Dans mon enfance, mes copains me voulaient comme chef, et moi de refuser parce que je préférais être toute à la bataille au lieu de la diriger. Marcher, marcher longuement… Il suffit d’un méchant caillou dans la chaussure pour que la réflexion qui nous portait vers de probables sommets cesse tout à coup. D’où vient qu’au moment de trébucher l’idée qui nous préoccupait ou l’émotion qui nous tenait restent comme suspendues en l’air, au moment même où nous manquons de chuter lourdement ? La femme que j’aime a un visage. Quoi de plus banal, me direz-vous. L’oppression, l’oppression aux mille visages, qui les prend tous pour mieux se cacher. Rien de pire à mes yeux (et mes oreilles) qu’une communication fonctionnelle, par conséquent à sens unique : stimulus-réaction, ordre-exécution de l’ordre. Trente-neuf ans passés dans la fonction publique (qui porte bien son nom) m’ont donné envie de troquer mon habit de fonctionnaire pour celui de fictionnaire. Donner une chaise à l’échassier, une paire de gros sabots au PDG, quatre murs à la maison. Aphorismes affleurent avant de fleurir. Affleurent, ce faisant effleurent notre conscience matinale. Beaucoup de romans ressemblent à des cours du soir. Au fleuve, préfère la rivière, à la rivière le ruisselet, au ruisselet la source, mais dans ton désir de profondeur ne t’avise pas de croire qu’il te suffira de remonter à la source pour te croire sauvé et à l’abri de tout questionnement futur. La prétendue pureté des origines, farce mille fois rejouée par des assassins en puissance qui se mêlent de faire de la politique, et vont parfois jusqu’à imposer leur goût en matière d’art. Le génie, s’il existe, creuse mais ne s’attarde pas. Il laisse à d’autres le loisir d’administrer les preuves qui sont autant de galeries souterraines qu’il faut sans cesse surveiller et au besoin réétayer à l’aide de ces rudes étançons que sont les enquêtes fouillées, les recherches patientes dans des océans d’archives inédites et les colloques lors desquels ces mêmes autres peuvent prodiguer à d’autres encore, moins patients, moins endurants, les fruits verbaux de leurs recherches. On conçoit que faire la lumière, toute la lumière dans un pareil contexte n’est pas chose aisée. Un grand esprit ? je me le figure ainsi le soir venu : c’est un patient puisatier qui remonte le soir tout crotté en émergeant avec un large sourire de son profond puits en perpé-truelle construction. Le combat ne fait que commencer.
Jean-Michel Guyot 22 mai 2025
|
|
|
Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs | [Contact e-mail] |
FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>
Commentaires :
Ce n’est ni l’art qui échoue, ni les formes nouvelles, ni la musique contemporaine. C’est le monde qui s’épuise, qui s’évide de ses forces vives, qui ne sait plus désirer, qui s’use à force de ne plus se tendre vers. Ce monde, en se refermant, coupe les œuvres de leur réception, leur retire le souffle nécessaire, les laisse naître dans l’indifférence ou l’oubli. Et voilà que s’ouvre, dès les premières lignes, la marche dans les méandres : non pas accuser les créateurs, mais sonder l’époque, ses absences, ses défaillances, ses failles béantes.
À quinze ans déjà, le narrateur pressentait cette fracture : un présent trop maigre, trop pauvre, trop gris, qui n’offrait ni hauteur ni nourriture. Et c’est vers le passé, immense, débordant, qu’il se tournait. Mais plus tard viendrait la secousse, la rencontre avec une musique contemporaine qui ne demandait pas la simple écoute, mais l’adhésion tendue, brûlante, la rage d’entrer pleinement dans son temps. Une rage nécessaire, lucide, qui n’efface pas les manques, mais qui ouvre une brèche :
cette faille par où l’on se glisse à nouveau dans le monde vivant.
L’écriture, elle, ne suit pas de ligne droite. Elle serpente, elle joue, elle mord, elle glisse d’un aphorisme à un autre, d’un souvenir mordant à un jeu de mots vachard, d’une image tremblée à une confession, d’un rire d’enfant à une mélancolie sourde. Elle passe par les plis du langage, les anacoluthes, les brisures. Elle refuse la pesanteur mais jamais ne s’allège, elle reste dense, compacte, charnelle.
Et toujours, sous la peau des phrases, ce vertige : pourquoi, au moment même où l’on trébuche, où le corps manque de basculer, l’idée, elle, reste-t-elle suspendue, comme un éclat figé dans l’air ? Peut-être parce qu’au creux de l’interruption, là où l’on croit que tout s’effondre, quelque chose s’ouvre. Peut-être que le tremblement, loin d’être une défaite, est le lieu même où la pensée, à vif, jaillit.
Dans ces méandres, il n’y a pas de salut facile. Pas de remontée magique à une source purifiée. Pas d’innocence retrouvée. Il y a au contraire le travail patient, le labeur souterrain, la ténacité. Le génie, s’il existe, n’est pas éclat : il est ce puisatier qui descend chaque jour, qui s’enfonce, qui explore, qui creuse, qui revient crotté mais souriant, le soir venu, sachant qu’il a extirpé, là-dessous, une pierre, une étincelle, un fil qui permettra à d’autres, plus tard, de continuer l’exploration.
Et puis l’oppression, elle, avance masquée. Elle prend mille visages pour ne pas être vue, pour mieux se fondre, se glisser, se tapir. Elle traverse les automatismes, les slogans, les réflexes, les communications à sens unique, les injonctions pavloviennes. Elle se cache dans l’ordinaire, dans l’évident, dans ce qu’on ne voit même plus.
Pourtant, à chaque pas, il reste un souffle. À chaque détour, il reste une faille. À chaque œuvre, même ignorée, il reste une vibration.
Les méandres ne promettent ni issue, ni pureté, ni solution. Mais ils offrent cette présence obstinée : l’élan qui ne cède pas. Le fil tendu vers l’art, vers l’autre, vers l’instant.
Ils enseignent à marcher encore, à écouter, à trébucher sans renoncer, à tendre vers l’éclair fugitif qui, peut-être, nous relie au vivant.
On avance sans carte, sans plan, sans boussole. On avance, non pas pour trouver, mais pour continuer. Et c’est cela qui compte.
J’aime tout particulièrement ce que vous dites l’un et l’autre sur la musique. Mes compositeurs sont Stokhausen, Bério, Ligeti, Dusapin, Dutilleux etc.....Quant à ce que vous dites sur l’écriture Chère Catherine je suis pleinement en phase avec vous et avec Jean-Michel.
J’adhère totalement à ce que vous dites l’un et l’autre sur la musique, mes compositeurs étant : Ligeti, Bério, Stokhausen, Dutilleux, Dusapin etc.... Quant à ce que vous dites sur la poésie chère Catherine je suis en phase avec vous. Je vous remercie pour ce que vous dites de la mienne tout comme mon cher Jean-Michel Guyot.