Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
  
Le banlieusard de Paris
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 9 mars 2025.

oOo

dit par Patrick Lalande

Compagnon de la paluche basse, du croc, du pied de biche, de la pince-monseigneur, de la carouble… Pince-toi, enfuis-toi dans les marécages de mes récits, détale dans les maquis impénétrables de mes raisonnements cornus, décampe à travers mon pays vignoble, mes pignades, dévale les degrés de mes ruelles qui se jettent dans le port, enjambe mes taillis, mes rus, mes rubicons, mes ruisseaux…

 

J’ai fréquemment des mots avec le portier de l’hôtel de la Monnaie, on en vient même aux pognes, avant de taper le carton, de téter une négresse, de s’esquicher des fillettes angevines, de décoiffer des demoiselles de vieille fine, de s’envoyer des fonds de dames-jeannes, de biberonner des bordelaises, de suçoter des gourdes de schnick, de remplir le cendrier de bouts dorés. Je ne suis pas gonze à graisser les paumes, les heurtoirs, encore moins les bottes, même de sept lieues, à accoler les cuissardes… Le cloporte, à la fin, m’allonge une liasse de biftons de sa fabrique de peur que j’agonise dans la dèche à Dache.

 

Que caches-tu dans ta musette, dans tes bissacs, dans tes profondes ? Regarde… Un couteau à plusieurs lames, un tire-bouchon, une boussole, un sextant, un astrolabe, mon portulan, mes plans, un calepin à images, des crayons, mon pense-bête, mon vade-mecum, mes mementos-mori, mes mémorandums, mes carnets à spirale, mes manuels, l’Enchiridion d’Epictète, mes modes d’emploi, ma quille de matelot… Et cette brique ? C’est un échantillon de la tour que je veux construire. J’aurai des créneaux, des fenestrelles, des barbacanes, des meurtrières… Et une sœur Anne pour voir venir de loin, pour me raconter le large, les remous, les ressacs, la rade, les quais, les houles, les houppées, les déferlements, les calmes plats et les tempêtes.

 

J’ai de l’os, de l’osier, de l’oseille, mais pas des sacs, pas des seilles… De l’oigne pour les voceratrices, de l’artiche, de l’aspine, du trèfle à quatre feuilles à revendre. Plein aux as, quoi ! De la mitraille de quoi flinguer le temps, de l’huile de quoi carburer à tire-larigot à la verte et au jaune, de la pécune de quoi voir venir l’ennemi juré, du pécule de quoi vivre, survivre, revivre, du quibus, de quoi casquer dans l’autobus ou me carrer dans un taximètre en maraude, de quoi m’harnacher à la friperie ou à la boutique des surplus, des pépettes, de quoi faire pas mal de cartons, de pulvériser à bout portant des pipes et des poupées de plâtre et de terre cuite, de quoi affronter les haut-le-cœur des montagnes russes et les carambolages des autos-tamponneuses, de quoi satisfaire mon envie de croquer une décevante pomme d’amour, de m’écœurer de gros et gras beignets, de barbe à papa et de cornets de glace à trois boules à la fête foraine où l’on se rabiboche après les petites fâcheries. - Les plombs, les flèches, les boules de son, les boîtes cabossées, les roues de la Fortune, les lâchées de ballons, les feux d’artifice, le bouquet final ! J’ai de l’aubert, de quoi m’offrir les gros plans d’une toile cochonne au coin d’une rue qui dégringole de traverse en traverse jusqu’au môle, les galbes d’une vamp qui crève le drap, du travellingue, des pistolades, des gags en technicolor sur le boulevard, de la pelloche de contrebande en langue originale au fond d’une impasse, de quoi payer un cinémascope à la guimauve dans une salle d’une avenue florissante, un esquimau, un cornet de frites et de marrons, un peautre à la duchesse dans une carrée d’une basse-ville à ma féale d’un soir, de quoi régler des guenilles clinquentées, des carcans de faux brillants, des parfums d’Orient, des pots de peinture, des placards de pommade, des fards, des mouches, des zoun zoun de bastringle à ma régulière.

 

Ça va fort ? Comme les affaires de l’État ! De la fraîche de mes bailleresses de fonds et de bourdes, pas des masses, pas des tas… Du blé, de la galette ? Meunier, tu dors ? Je m’embarque souvent sans biscuit… Du fourrage, l’aveine de mes chevaux de peine, de la thune du roi Pétaud, du pèze qui pèse dans mes vagues, du pognon empoché au nez et à la barbe des faux-monnayeurs, du flouze extorqué au flou, au blues, à la misère, du fric de mes fric-frac, du flèche des cupidons à la ramasse… Je me barre sans me retourner sans or en barre, sans un sou, sans un maravédis, sans un radis, sans une rondelle de gueux sous mon mouchoir …

 

En bordure du jardin public, derrière les fagots du théâtre de guignol, pendant que les enfants conspuaient la gendarmerie, une ennéade de fêlés de la cloche caressaient à la ronde une dive bacbuc de guignolet. Ne vous gênez pas, prenez vos aises, le pays est large, on y glane après la moisson et la cueillette, on y danse les olivettes, on y fête les vendanges faites. Avec ma troupe de bras cassés, je ramène les boumians, les romanichels, les caraques, ces fils et ces filles du vent à leurs roulottes pour une veillée pleine de palabres, de causettes, de vœux, d’aveux, de victuailles, de flambées de guitares. Je ramène ceux des terrains vagues, ceux des chantiers avec leurs braseros. J’ai une cargaison de châtaignes, une citerne de vin doux, une autre de vin corsé et des bonbonnes.

 

Du vin, du bleu, du blanc et surtout ce gros rouge, ce roquemoute de derrière les faisceaux de fusils, ce pivois de rougemont, ce rouquin qui tache et troue le zinc et les guéridons. Ce pichtogorne vieillarde, buvons-le avant qu’il tourne au besaigre, qu’il devienne un brouille-ménage, un casse-gueule, un chasse-cousin, un vrille-estome, un décape-tripes, un Malaga de poubellier, un cambusard d’abatteur de quilles…

 

Quand je suis manipuleur, j’ai la pistole volante, tout l’argent que je dépense revient dans mes fouilles et dans mon pochon comme si je le lâchais avec des élastiques. Je n’y peux rien, je tiens ce don d’un camelotier de ma famille, emporté par le choléra-morbus.

 

La braise, tout ça, c’est du temps qui se prélasse, qui se surpasse et qui se casse. Des morceaux, des débris, des restes de temps que je tue à coups de canif, d’épingle, de figues, de jurons… Je n’ai jamais regardé à la dépense de mon temps et de mon argent, ni du temps et de l’argent des autres. Enfin perdre le temps, étrangler le temps des horloges de sable, obombrer le temps des horloges de soleil, tarir le temps des horloges d’eau. Le temps nous bat à plate couture, nous défigure et nous rend méconnaissables. Le temps est cher à Paris, c’est du trente-six carats… mais Paris a ses magots, ses lingots, ses trésors, ses butins, ses tricoteuses de bas de laine, ses mangeurs de grenouilles, ses faiseuses d’éconocroques de bouts de chandelles, de fortunes, ses coffres lyriques, ses combinaisons, ses combines, ses trafics d’influence, ses astuces, ses machineries, ses marchandages et surtout sa banlieue.

 

Je viens pour la rasure et le rafraîchissement de la nuque, mon vieux gratte-couenne… Je suis plus piquant qu’une ronce, qu’un porc-épic.

 

Toute la ville tripudie, trépigne, se dégoigne, se dégingande, froufroute, dégoise des refrains, scie, râpe, mouline, concasse de la romance. La liesse est sur les quais, sur les ponts, jusque dans les recoins. Les fanfares municipales astiquées au vinaigre, à la farine, au sel, au bicarbonate de soude, au jus de citron et à l’huile de coude, menées rondement, s’allègrent. On n’entend pas le valeureux ballet de la fourrière qui arrache les véhicules à la chaussée et pose des sabots de Denver.

 

Les girls des stock-cars, les miss d’Aston Martin, les gonzesses des autos-tamponneuses, les ragazzi des Fiat Topolino… Les filles crient comme les ressorts des paillasses et ma musique enrage les chiens. La rue vend des fringues et de la fringale.

 

Je te ramène ? J’ai ma décapotable, une occase qui file à l’anglaise et me suce les trois-quarts de mes revenus. C’est le prix à payer pour ramer des galériennes à contre-courant. Parfois je siphonne mon carburant.

 

C’est à Toulon que j’ai bayé à la mamelle, que j’y ai tété jusqu’à mes trente ans. Les grues s’arrachaient les pompons rouges. Oh hisse, matafian ! Tiens la rampe… Ton pompon est entre mes nibards ou sur ma touffe ?

 

Et cette fente où nous glissions des pièces rondes jusqu’à ce que ça coince là-dedans. On avait beau tabasser la machine pour lui faire recracher nos liards ou l’entendre reprendre ses rengaines, mais jamais on eut raison d’elle. La fumée à couper au couteau piquait les yeux et bistrait les visages. Les vieux battaient et rebattaient les cartes, lançaient les dés, déplaçaient les pions, tout en déglutissant régulièrement je ne sais quel nectar tandis qu’un détachement prenait religieusement sa goulée au comptoir en attendant d’être canonisés.

 

Et puis, nous quittions notre point de ralliement pour nous rendre à pied ou en autobus au ciné, au cinéma, au cinématographe, au cinoche ou au bal, au bastringue, au baleti, en boîte de nuit comme tous les samedis. Amusez-vous bien, les jeunes ! Frottez, frottez, c’est de votre âge ! Nous autres, nous avons eu notre part…

 

Ma banlieue, c’est Paris.

 

Robert Vitton, 2025

 

FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>


Commentaires :

  Le banlieusard de Paris par Catherine Andrieu

Ce texte est un grand souffle, une bourrasque de mots qui emporte tout sur son passage. Il danse, il tangue, il claque comme une enseigne de bistrot sous le vent. C’est une mélodie de pavés et de zinc, un chant où l’argot se mêle à la poésie, où chaque phrase semble surgie d’un vieux carnet de voyageur égaré entre les marges de la ville.

On y sent l’empreinte d’un conteur de la nuit, un homme dont la mémoire est un bric-à-brac d’images et de sons, de parfums d’alcool et de rues mouillées, de musiques lointaines et d’éclats de voix. Il parle en coups de pinceau vifs et précis, esquissant un Paris d’ombres et de lumières, un Paris aux trottoirs fatigués mais vivants, aux cafés peuplés de silhouettes fugaces, aux docks où l’argent s’échange sous la lueur vacillante d’un réverbère. C’est un monde de roulottes et de fêtes foraines, de promesses chuchotées et de nostalgies sans nom.

Chaque phrase porte un poids, une cadence, une respiration. Le narrateur ne raconte pas, il invoque. Il ne décrit pas, il sculpte dans la matière brute du langage, tirant d’un mot un éclat de couleur, d’une expression oubliée une réminiscence d’un autre temps. Il joue avec le verbe comme un musicien avec son instrument, improvisant une symphonie où se croisent les souvenirs et les illusions, la fortune et la débrouille, la légèreté et la gravité.

Il y a dans ce texte une vitalité rare, une ivresse qui n’a pas besoin d’excès pour envoûter. C’est un voyage au fil d’un fleuve intérieur, où le temps et l’espace se fondent en un tourbillon d’impressions. On ne le lit pas, on s’y laisse porter, comme un promeneur surpris par une ruelle qui descend vers l’eau, un passant qui s’attarde devant une vitrine éclairée, un rêveur qui entend au loin un air d’accordéon s’élever dans la nuit.

C’est un texte qui respire, qui vit, qui palpite sous la plume. Une ode aux heures perdues, à la beauté éphémère du quotidien, à l’art de prendre la vie comme elle vient, avec un brin d’ironie et beaucoup de poésie.


 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2026 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -

- Hébergement: infomaniak.ch -