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A propos de Compartiment n°6, Juho Kuosmanen, 2021
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 Article publié le 9 mars 2025.

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L’homme est un petit animal à apprivoiser

Il se roule dans la neige il shoote les boules de neige il glisse puis il fait son macho il ne sait pas

Il s’apprend avec le temps il s’éprouve il se trompe il est l’exact contemporain de son silence

La femme voyage voyage sous le titre de Desireless elle accomplit ses pas de neige de Moscou à Mourmansk elle accomplit

L’homme est frustre par définition il a peu de langage il boit beaucoup il s’arrime à ce qui reste il anoblit la neige

Alors le train s’empare des vies tombées il roule roule comme le transsibérien de Cendrars dans une Russie à peine ouverte à peine une Russie nocturne et dure comme sa neige comme les épreuves

Après le train on prend des voitures volées on les démarre avec un fil on essaie les taxis taiseux les taxis évolutifs et discrets on voyage

Les touristes ne voyagent pas juste s’emmurent dans des musées vidés de toute substance et à l’hôtel on propose les excursions vides

On voyage initiatique on voyage seul on perd ce qui reste l’amante oublieuse le téléphone qui répond de loin ne répond pas n’est plus qu’un téléphone gris une cabine frigidifiée par la distance

L’homme est un animal furtif blessé par existence ensilencé par habitude il ne sait pas aborder l’intellectuelle il boit trop touche sa chatte ne connaît ni pétroglyphes ni passé

Les gens interchangeables vous oublient ou vous volent mais c’est un bon gars dit la vieille au chat au poêle à bois dans la cabane la babouchka qui ne pose pas de question juste c’est un bon gars l’habit ne fait pas le moine l’apparence s’effiloche le type finlandais celui qui vient de son pays celui à la guitare qui chante sourit a les codes élémentaires d’un milieu pseudo intellectuel lui volera la caméra

C’est une descente dans la Russie profonde dans un compartiment très Agatha Christie mais pas de meurtres juste de petites morts personnelles

On ne voyage pas dans la géographie réelle/fictive on ne voyage que dans l’humain on le parcourt le rencontre le découvre lève son voile se redessine

De Moscou à Mourmansk juste change de classe sociale des appartements aux vieux parquets aux hauts plafonds pleins d’intellectuels et de chansons et de discussions lettrées, à la vieille Russie profonde et pleine de neige, des appartements somme toute très parisiens aux cavernes de bois et de glace comme si toute une révolution restait à faire comme si

On voyage en soi en son pseudo-amour oublié déjà remplacé nuit suivante déplacé renoncé (elle a annulé son voyage au dernier moment n’accompagnera pas juste son nom à la réservation d’hôtel)

Dans le compartiment juste dormir manger parler pour être

Dans le compartiment filmer les images de la caméra l’ancienne amante fausse les rires ficelés aucun montage d’un coup une pacotille des vanités aucun montage

Elle raconte alors les images volées les rires les appartements pleins de rires et tout parti mon Moscou parti mon rêve de Moscou

Il faut aller jusqu’à Mourmansk prendre le train les voitures volées les taxis un bateau sur l’Arctique juste pour

Ne pas voir les pétroglyphes c’était cela la quête juste la quête en hiver juste les pierres et la neige et il attend ne dit rien puis sur l’épave du bateau joue au Titanic glisse jette la neige dans le blizzard et la tempête

Va te faire foutre papier final les langues sont fausses va te faire foutre pour je t’aime lui a-t-elle appris lors de la rencontre initiale

Elle aurait tellement voulu qu’il puisse l’embrasser mais corps dissocié de la tête corps sans la tendresse corps brut et massif et fragile

Le caméscope volé n’est pas le cinéma volé c’est la fin des images de vacances les images des nantis de Moscou les fausses images pour que soufflent les images de blizzard l’Arctique et la mer seules les pierres et la mer seul l’Arctique un homme russe et une femme finlandaise et c’est tout

Elle l’a dessiné lui demande de la dessiner n’y arrive pas froisse les papiers boude à part (n’aime pas le champagne juste la vodka les deux bouteilles offertes par les inconnus au chien)

Dans toutes les gares on boit et on trinque dans toutes les gares les voitures filent sur la neige

Un compartiment microcosme un huis clos une tentative de retour (à Saint-Pétersbourg lors d’un arrêt tentation de revenir à Moscou) mais voyage voyage

Les pétroglyphes ne sont que dans les livres sur le monde tu trouves visages de vivants ou usines pour faire du fric car business is business dit-il sans comprendre et les mises sont énormes

Avec l’argent tu trouves tout vodka passeurs même en hiver même un bateau avec l’argent

Mais tu n’es pas obligé de le faire pour cette fille rousse inconnue et blême cette étudiante falote cette Sissy Spacek du froid et du brouillard (dessins caméra pétroglyphes dans le voyage tout est perdu/abandonné)

Seul le cinéma fixe des mots-litotes des mots perdus des va-te-faire-foutre en forme de je-t’aime ou l’inverse des paysages nus des pierres noires avec de la neige au bord de l’Arctique là-bas tout au bout tout à bout où tu n’as trouvé que toi-même

Après l’hôtel impersonnel la moquette et le téléphone fixe grisâtre les standardistes de l’hôtel rudes la contrôleuse de train à la carrure d’homme qui peu à peu se fait humaine et réelle

Dans le malheur l’humain est brusque

Il s’apprivoise à coup de neige et de pierres noires et de voyage sur l’Arctique il s’apprivoise

Et tu te fais archéologue de toi-même et des mondes froids qui dégèlent lentement entre carcasses de voitures épaves de bateaux trains sans âge transsibérien désincarné

Bad boy transitionnel train évolutif pierres hors signes neige aléatoire vodka hors d’âge

Dans le froid et le mouvement les êtres ont des visages de road trip en train et des hivers en perspective

Ils affranchissent les corps et jouent l’extrémité des vies blanches

Le cinéma se fait pétroglyphe balbutié dessin de lumière évanescent sur écran non-gravure sans pierre juste mouvement qui voyage voyage

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Commentaires :

  A propos de Compartiment n°6, Juho Kuosmanen, 2021 par Catherine Andrieu

Ce poème est un voyage en lui-même, une traversée où la langue se brise comme de la glace sous les pas et se reforme dans l’élan du train. Il n’explique rien, il montre – ou plutôt, il efface, laissant l’empreinte de ce qui fut et de ce qui manque. C’est un récit d’ombres et de silences, un carnet de bord du déracinement où l’homme est une bête fruste et la femme un écho de Désirless, une passagère sans port d’attache.

Le train n’est pas qu’un moyen de transport, il est la rythmique du texte, une pulsation qui roule, roule, roule, comme un battement cardiaque dans l’hiver russe. Le temps ne progresse pas linéairement, il se dilate dans l’espace confiné du compartiment, dans la vodka et la neige qui nivellent tout, dans l’absence des pétroglyphes qui étaient le but du voyage mais qui, comme toute quête, s’effacent devant le chemin parcouru.

L’homme est un animal rudimentaire, presque un fragment de Russie lui-même : brutal, taiseux, blessé. Il ne connaît pas les mots pour dire, alors il touche, il boit, il existe par à-coups. Il s’apprivoise sans s’apprivoiser, une créature de hasard et d’accident qui se fait route à mesure qu’il roule. Son humanité est un lent dégel, un glissement de terrain sous l’ivresse et la maladresse.

La femme, elle, est en transit. Elle croit voyager mais elle traverse surtout des visages, des traces, des non-dits. Elle croit filmer mais elle n’enregistre que des fragments, des faux rires, des images vides. Elle croit chercher mais elle ne trouve que l’Arctique, ce lieu sans réponses, où l’on jette la neige à la tempête comme on jetterait un adieu.

Le cinéma devient ici une illusion vacillante, un jeu de reflets sur la vitre du train. Ce ne sont pas les pétroglyphes que l’on déchiffre, mais les traces humaines laissées dans la glace et la mémoire. Le voyage est une dissolution : des amours qui s’effilochent, des objets volés ou perdus, des langues qui trahissent.

Et pourtant, il reste quelque chose. Une ébauche de tendresse, un silence qui n’est plus tout à fait hostile, une humanité balbutiée dans le froid. Peut-être que l’homme ne dessine pas la femme parce qu’il ne sait pas comment, parce qu’il n’a pas les gestes pour figer ce qui n’est déjà plus. Peut-être que la seule gravure possible, le seul pétroglyphe, est celui qui ne s’écrit pas, qui se vit et s’efface aussitôt.

À la fin, il ne reste rien. Rien que le mouvement. Rien que la neige, les pierres noires, et ce train qui roule, roule encore.


  A propos de Compartiment n°6, Juho Kuosmanen, 2021 par Lalande patrick

Lecture et musique electro acoustique. https://youtu.be/nQjtS26g3MU?si=BQD3RvfzM0n1EaSP


 

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