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Choix de poèmes (Patrick Cintas)
Aubade

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 Article publié le 2 mars 2025.

oOo

Extrait du "Cancionero español" - Chanson d’Ochoa (chant 1) :

texte intégral [ici]

Avec mes écouteurs bien au fond des oreilles,

J’arrivai à la mer tant désirée depuis :

Des oiseaux y traçaient des graphes, netteté.

 

Je voyais la mer depuis trois jours ; la montagne

M’avait révélé cette transparence obscure

Un jour de vent froid, entre les roches dures.

 

Je descendais depuis plus longtemps encore.

J’avais quitté le nid — pauvre petit oiseau !

M’avait dit la dernière voisine, un peu malheureuse.

 

Ochoa est mon nom. Je viens de loin, toujours à pied.

Je suis jeune et vieux à la fois, triste et heureux,

Mort et vivant, presque homme et femme, enfant.

 

La mer était tranquille maintenant. Je l’avais connue

Désespérée, toujours tranquille mais désespérée, vague

Après vague construisant les plages de l’été à venir.

 

J’observais des touristes nus. Leurs habits flamboyaient

De coquillages et de sel. Leurs balles s’élevaient

À la hauteur incommensurable des oiseaux.

 

Les voitures à quatre roues motrices fendent la surface

De cette tranquillité, parallèles à l’écume qui noie

Des enfants trop heureux de savoir ce qu’ils font.

 

Les touristes disparus (j’étais encore à flanc de montagne)

Les mouettes ont repris la place qui leur est attribuée

Par je ne sais quel principe supérieur.

 

Je descendais plus vite, plus heureux, c’était facile

De descendre sans y mettre toute son énergie.

J’en avais tellement manqué au début de mon ascension !

 

Derrière son arbre, un homme me montrait la direction

D’où je venais, narrateur intarissable de mon aventure

Dans l’aventure qui le fascine jusqu’à l’expression.

 

Passons le chemin où il s’abandonne par habitude

De l’écrit et retournons entre la terre et la mer,

Les écouteurs bien vissés dans mes oreilles exercées.

 

Je descendis encore mais ce n’était plus la montagne.

Des palmiers nains secouaient ma poussière.

Le canal d’irrigation s’interrompait par une équerre.

 

Un mur versait du noir dans la pente, comme s’il existait

Au temps de sa splendeur, avec ses petits animaux desséchés

Au milieu des tessons de bouteilles, pièges à soleil.

 

Je glissais au lieu de descendre. La montagne

M’avait appris les tours de passe-passe du marcheur.

La mer n’avait qu’à bien se tenir !

 

Un aloès penchait sa tige sèche. Croyez-vous que j’arrivais

Où je prétendais aller ? Les touristes s’éloignaient,

Poursuivis un instant par les oiseaux bavards.

 

Personne ne racontera mon histoire à ma place.

Je me retournais mais on ne voyait plus l’arbre

Où le narrateur se cachait pour faire croire à son inexistence.

 

Le sable est grossier, peuplé d’angles de coquillages

Et de brisures minérales. La dune masque le bruit des vagues.

Contournant cette excroissance, je passai dans l’ombre.

 

Jamais nous n’aimerons disparaître de cette manière.

Nous ne serons jamais assez désespérés.

Des vaguelettes mouraient dans cet infini,

 

Silencieusement détruites par la circularité mouvante.

Je recueillais leurs embruns sur le bout des doigts

Et je léchais leurs prédictions inexplicables.

 

Voici la mer, je veux dire l’eau par quoi la mer commence

Son voyage imaginaire. Eau débarrassée de la vie

Qui grouille plus loin avec l’annonce des profondeurs.

 

Plus on s’enfonce dans cette dimension de l’être, moins on existe

Et plus il y a matière à tout recommencer.

Les oiseaux revenaient sans m’avoir vu plonger.

 

L’air et l’eau ont du mal à coexister en nous, ce nous

Qui est la chair où s’accroissent nos désirs.

Je me suis toujours demandé ce qui attise le feu.

 

Ravages d’oiseaux dans l’air saturé d’éclaboussures !

Ils s’évertuaient à me rejoindre sous l’eau,

Me demandant si j’étais venu pour me noyer.

 

Je ne respirais pas tandis qu’ils continuaient

D’échanger des impressions à mon sujet. Je touchais un fond

Glissant où glissaient des algues. Qui es-tu ?

 

Au villageois inquiet de me voir mendier mon pain,

J’ai toujours répondu que je ne le savais pas,

Que d’autres savaient tout de ma naissance.

 

D’autres ? Tu veux dire : les autres ? Nous ? Et tu passerais

Ton chemin pour ne pas avoir d’ennuis avec les autorités ?

Des quartiers s’ouvraient sous des épis d’or, faciles.

 

L’homme qui marche sur les traces de sa destinée

Ne connaît pas ces ombres de murs portées sur la terre

Battue des places. Qui d’autre que nous ? Qui d’autre ?

 

L’air sentait l’anis des petits verres et la cannelle

Des petits gâteaux. Vous répandez des gouttes de bonheur

Sur le visage harassé des vagabonds. Vous existez.

 

Me suis-je penché à vos fenêtres de l’extérieur,

Comme le ferait une mère qui appelle son enfant,

Qui revient un instant fouiller l’intérieur de sa maison ?

 

Voici le pain et le vin de mon errance, dans ma poche.

Voici mes sandales, mon cache-sexe et mon chapeau de paille.

Voici mon incohérence et voici votre parfaite entente.

 

Je n’ai pas de quoi payer les suppléments de pastèques

Et de rognures de jambon ; je n’ai jamais payé la joie

De ces petites tangentes au cercle de mon malheur.

 

Des chiens me poursuivaient parce que j’étais désigné

Par vos cris. Les enfants savent crier dès le berceau.

Les vieillards voulaient s’égosiller sur leurs chaises.

 

Exemple de votre bonheur : Je cueillais des olives

Dans l’espoir de séjourner assez longtemps près du bocal

Où l’eau et la cendre les rendent comestibles. Premier acte.

 

Je comptais les olives et les jours pour mesurer encore

Le temps. Des enfants criards sont apparus : Nos olives !

Nos olives ! Les olives de notre famille ! Les olives

 

De nos futurs enfants ! — Quel pouvoir exercez-vous sur les esprits

Pour qu’ils ne puissent rien contre ce désir de projection

Sur l’écran du futur ? Quel pouvoir vous est conféré ?

 

Les olives me furent arrachées une à une. Les enfants riaient

En vous regardant me secouer. Les cochons se sont approchés

De ce lieu ignoble et les femmes les ont chassés en riant.

 

Vous observiez la cendre qui coulait de ma poche,

La cendre, la chaux, un peu de sel, vous reconnaissiez

Chacun de ces atomes de votre propriété.

 

Pendu par les poignets à votre arbre de justice, j’ai attendu.

Heureusement, l’ombre était rafraîchie par l’arrosage

Automatique de vos plates-bandes.

 

Les fenêtres s’obscurcissaient. L’entrée des patios verdissait.

Des végétaux coulaient sur les murs. Les bruits de vaisselle

S’intensifiaient. Nous étions à l’écoute de la route.

 

Les olives, ce n’est rien, m’expliquiez-vous. Il y a

Des olives pour tout le monde, expliquiez-vous encore

Comme si quelqu’un pouvait ne pas comprendre

 

Ce qui se passait. Mes poignets étaient bleus.

Ne reviens pas, me dîtes-vous comme s’il s’agissait

De la meilleure sentence possible en ces temps de bonheur.

 

Olives, cendres, chaux, sel du Cabo de Gata, enfants

De vos femmes, poignets bleus jusqu’à la douleur,

Résistance et finalement : Ne reviens pas parmi nous.

 

Je reviendrai parmi d’autres, lançai-je à la foule.

— Revenir pour travailler avec nous ou ne pas revenir !

Vous courriez le risque de vous tromper d’ennemi.

 

Il est beaucoup plus facile de cueillir les fruits de vos arbres.

Un tour de poignet, pronation, supination, et voilà

Le fruit entre mes dents, voilà ma raison d’être.

 

Trop longs les olives, les viandes, les levains !

Trop longue l’attente de vos femmes ! Trop d’attente

Dans cette existence d’ouvrier ! Trop d’enfants

 

Et pas assez de plaisir. La nuit, j’étais avec les oiseaux

De malheur, sur vos toits, dans vos branches, traversant

Le ciel de vos rêves. La nuit, je visitais votre intimité.

 

Mais le matin, dégoulinant de rosée, je m’éloignais toujours

Et vous scrutiez ces chemins qu’on ne peut pas connaître tous

Aussi bien qu’on connaît le chemin de l’aller et du retour.

 

Je mangeais les racines d’asphodèle à votre place.

Je me nourrissais de ce que vous ne daignez plus cueillir.

Vous reconnaissiez ma lointaine ascendance.

 

Il y eut des jours où j’aurais voulu vous laisser seuls

Avec votre sociabilité d’animaux réduits à cette intelligence

Du bonheur. Il y eut des jours de véritable solitude.

 

Il fallait alors que je rencontre un fleuve,

Si vous ne l’aviez asséché et je rencontrais plutôt

Vos barrages, vos passés engloutis, vos cimetières déplacés.

 

Une roche menaçait votre route asphaltée et je pensais attendre

Qu’elle vous procure l’ennui d’avoir à la réduire en poussière.

J’entendais déjà vos marteaux et vos compresseurs.

 

Beau lac aux eaux tranquilles, tu recèles ma richesse passée.

Autour, les flancs sont saignés à blanc, la barre à mine

A parallélisé cette volonté de détruire pour reconstruire ailleurs.

 

Un horizon de neige termine cette vision au bas d’un ciel

Inacceptable dans ces conditions de retrouvailles.

Pères muets, vos dépouilles ont été transportées ailleurs.

 

Ailleurs où l’eau devrait couler à flot, un ailleurs de fraîcheur

Et de tranquillité, ailleurs de frondaisons et d’éclatement

De fruits sur les branches de l’arbre à bonheur, ailleurs

 

Je n’ai rien trouvé qui vous ressemble, je me suis arrêté

Sur des places géométriques, à l’ombre des orangers

Dont le fruit est amer pour en interdire la consommation

 

Libre. Terre creusée, tranchée au couteau, déplacée

Jusqu’au vertige, le voyageur y perd sa propre trace

Et il n’écrit plus rien qui vaille la peine d’être lu.

 

Je voyageais donc nu, le sexe caché, la tête coiffée,

Les pieds chaussés, on se doute pourquoi, on sait bien

Que nulle nudité n’a ici valeur de cri. On préfère la pudeur

 

À la révolte. Nu, comme je me désirais, je n’avais plus rien

À découvrir, plus rien à mettre sous ma dent d’homme

Public. Plus rien à travailler jusqu’à la ressemblance.

 

J’ai eu froid là-haut près du lac de Beñinar, contemplant

La surface immobile, devinant le clocher sous les défauts

Du tain, recomposant ce qui n’avait jamais été qu’un désir.

 

Ici, la mer n’a rien d’un miroir. Trop faciles, les miroirs

Qui s’imposent à la vision, trop faciles sans les oiseaux

Traceurs de vent, faciles et peut-être inutiles maintenant

 

Que j’y pense. Il n’y a pas d’oiseaux à Beñinar, pas d’oiseaux

Et je n’ai pas vu les animaux. J’ai descendu le lit du fleuve

Jusqu’aux premières constructions hétéroclites, habitations

 

Tremblantes et hangars farouches, patios de poussières, chemin

De Gitans, réservoirs grillagés, enfants tournoyants et femmes

Informes, les hommes calculant la valeur des choses et des êtres.

 

Une tour continuait de veiller comme si le danger pouvait venir

De la mer, comme si la mer avait encore ce pouvoir de surprendre

Au milieu du sommeil, la mer réduite à ses catégories

 

De poissons et de coquillages, la mer qui charme les touristes

Parce qu’ils n’en connaissent que les aspects ludiques,

La mer si dure au travailleur qui sait tout de l’embrun.

 

Les oiseaux me demandaient si j’avais l’intention

De me noyer. Je pris un bain. Je ne m’étais pas baigné

Dans les eaux immobiles du lac de Beñinar,

 

Faux lac d’une fausse vision du futur, lac sans oiseaux

Et peut-être sans animaux, lac aux ruines désertes,

Aux fenêtres vides, lac d’une transe douloureuse

 

Dédiée au présent. Les galets roulaient sous mes pieds.

Je redoutais la caresse de la méduse autant que ma tendance

À m’abandonner à la moindre sollicitation.

 

Des cristaux de lumière m’éblouissaient, me forçant

À la vision rétinienne, à l’exactitude des miroirs,

Et tout s’éteignait enfin au contact de ma peau.

 

Est-ce cela que tu appelles noyade ? Tu te fiches de nous !

Sur le sable, à une distance prudente des vaguelettes,

Ton chapeau contient ton cache-sexe, ton chapeau de paille

 

Et ton walkman. Combien de fois as-tu écouté ce concert ?

Si tu n’y pensais pas, tu serais déjà mort noyé

Avant que nos cris n’aient donné l’alerte aux autres

 

Hommes. Des hommes ? Ceux qui composent de pareils chefs-d’œuvre

Et ceux qui renoncent à en écouter l’espèce de perfection

Qui en assure la durée ? J’ai pensé à des hommes

 

Que vos cris étonneraient et non pas à ceux qu’ils pourraient

Inquiéter. Une minute d’exposition au soleil suffira

À sécher ma peau et mes cheveux. Je me peignerai

 

Avec l’arête blanche d’un poisson dont je ne sais rien

Ni de la biologie ni surtout de l’existence passagère.

Une algue odorante me détournera de la faim.

 

Je voyais encore l’auteur de mes jours. Non pas

Le narrateur qui agit en silence derrière son arbre

Mais cet auteur qui est aussi le sien et qui par un jeu

 

De facettes s’évertue à restituer mon existence. Auteur

Rencontré, je crois, au hasard d’une ruine où je dormais

Tandis qu’il ne songeait qu’à en piller les reliques.

 

Je suis au début et à la fin du texte, inspiration

Et lecture, personnage ayant vécu et aujourd’hui

Paraissant peut-être véritable à force d’en parler.

 

Je les laissai. Je continuai mon chemin sur le sable,

Attentif aux évents, troublé par la lente complexité

De l’écume et de ses algues. Des dauphins imaginaires

 

Éclaboussaient mon ombre aux prises avec midi.

Maison occupée un temps par Ochoa - entre Almería et Motril

 

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Commentaires :

  Aubade par Catherine Andrieu

Ce texte est une errance, une divagation poétique où le corps et l’esprit s’égarent dans un paysage à la fois concret et spectral. On y sent la fatigue du voyageur et l’éclat du regard qui s’accroche à chaque détail, chaque grain de sable, chaque trace d’oiseau dans l’air. C’est un texte de bascule, où l’horizon marin absorbe et reflète une quête intérieure qui se heurte sans cesse à la matérialité du monde.

La marche devient une métaphore de l’existence, avec ses montées épuisantes et ses descentes facilitées par l’inertie du temps et du corps. Il y a dans ce texte une tension entre l’invitation du large et la pesanteur de la terre, entre le mirage et le réel. L’auteur semble osciller entre l’abandon et la lutte, porté par un mouvement qui ne trouve jamais son terme, sinon dans l’épuisement ou la contemplation d’un détail insignifiant qui soudain éclaire tout.

Les images sont denses, presque granuleuses, et la syntaxe épouse cette errance par des glissements de la pensée, des associations abruptes qui rappellent le flux de conscience. Chaque phrase porte en elle une mélancolie discrète, un effleurement du vide, mais aussi une célébration du simple fait d’être là, d’observer et de ressentir. Il y a quelque chose de mystique dans ce regard qui tente d’absorber l’invisible, de comprendre la mer comme on comprendrait un oracle – par l’écoute silencieuse, par la dissolution dans le mouvement même des vagues.

La figure du narrateur est un point d’ancrage instable : il est à la fois un témoin et un spectre, un passant et un éternel exilé. Il se défait de lui-même au fil du texte, au point que son identité se dissout dans le paysage. On ne sait plus s’il est cet homme qui marche, cet homme qui plonge ou cet homme qui écrit. Peut-être est-il tout cela à la fois, et peut-être son destin est-il de se fondre dans le texte, comme une ultime façon de ne pas disparaître.

En somme, ce texte est un mouvement perpétuel, un poème en prose qui tourne autour d’un vide, qui danse sur la crête de l’absence. Il y a de l’exil, du dépouillement, mais aussi une forme de joie secrète dans l’acte même de raconter, d’écrire cette dérive, comme un dernier lien qui rattache à l’existence.


 

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