Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
  
La visitation
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 9 février 2025.

oOo

 

Playlist
  • 1

    - MP3 - 1.8 Mio

  • 2

    - MP3 - 725.7 kio

  • 3

    - MP3 - 636.7 kio

  • 4

    - MP3 - 1.1 Mio

  • 5

    - MP3 - 1.4 Mio

  • 5 (suite)

    - MP3 - 597.1 kio

  • 6

    - MP3 - 2.3 Mio

  • 7

    - MP3 - 1.9 Mio

 

Qui, sur la minuit, toque à ma porte ?

 

Dites à ce colporteur de tristes antiennes, à ce pèlerin d’Emmaüs ou à ce revenant de guerre que je me barbouille de grec, de latin et de gadoue, que je suis dans mon bain, que je suis à me faire la barbe, que je me rogne les griffes et les ailes, que la coloquinte, les boyaux me grouillent, que je n’ai plus rien dans le corps, pas même le jus d’un bâton de sucre d’orge, que je suis à la selle avec une courante carabinée, que j’y ai entrepris la relute de Rabelais…

 

On bat la breloque, la berloque !

 

Dites à ce commis voyageur que ses plaisanteries ne font plus rire personne, à ce gueux de l’ostière de s’en prendre à ceux qui l’ont mis à l’aumône ou à ce prêcheur en apôtre et à toute sa séquelle que je fais longue table avec mes défunts préférés, que je sieste dans ma bergère, trop courbaturé pour aller échalasser les vignes de Montmartre, que je me mords les vingt doigts d’avoir pactisé avec des démones, que j‘œuvre en pleine pâte, le plus souvent par foucades, sans lésiner sur les moyens, que je suis à mon établi, dans les mors de mon étau, entre les mordaches à limer la tôle, que je me remémore les endroits les plus sinistres de ma vie, que je suis sorti, que j’ai retenu une chambre dans une pension normande pour jeter quelques idées noires sur des feuilles volantes, que je suis en villégiature dans les vendanges d’un pays qui fait des prouesses de sa lavette, que je m’emberlificote dans des cordons bleus …

 

On dirait le carillon de Dunkerque !

 

Dites à ce porteur de croix et d’encensoir, à ce dénicheur de fauvettes ou à ce forban littéraire que je suis dans une mauvaise passe, que je fais tout à écorche cul, à dépêche compagne, que je porte le deuil de ma blanchisseuse, que le col, les poignées et les coudes de ma limace et de ma carmagnole sont noirs de crasse, que les genoux et les ourlets de mon pantalon sont raides comme la justice, que je n’ai plus le goût de rien, que plus rien ne m’intéresse, que je me lève de plus en plus tard le derrière devant, la voix et les yeux éraillés, rompu comme après une bastonnade et que je me couche de plus en plus tôt, le corps glacé, la binette morte…

 

On pétarde la boîte aux lettres !

 

Dites à ce ménestrel à vielle, à ces fêtards enguirlandés ou à ces pauvres gens de l’Évangile que je suis souffrant et fiévreux, que j’ai l’âme sur les lèvres, les joues cousues et les yeux caves, que je joue de mauvais personnages, que je me suis entiché d’une goualeuse qui roule et déroule sa voix, qui braille plus qu’elle chante, que je suis enterré, que je grignote les pissenlits par la racine, les choux par le trognon, que je rapplique toutes les nuits dans les cauchemars des mangeurs de chevaux…

 

On dirait des petits poings de bronze !

 

Dites à cette atourneuse bas-bleu, à cette égérie en domino détroussé ou à cette diseuse de lubriques aventures quelle revienne dans une quinzaine, à la Saint-Éloi, quand les jours allongent du cri d’une oie, à Pâques ou à la Trinité, à la Saint-Médard ou quarante jours plus tard, à la fête de Saint-Glinglin déglingué, à la semaine des trois Saint-Lundi, un mardi gras s’il fait chaud, aux prochaines cerises, aux grandes marées, à la cueillette des olives… Dites ce que vous voulez, ce qui vous passe par la tête, ce qui vous semble le plus crédible…

 

Je ne veux plus entendre, voir, sentir, toucher, ni goûter cette créature de noir vêtue aux dessous affriolants qui prétend être la Camarde. Si elle croit me la faire à l’os, à l’oseille, à l’esbroufe, à l’épate, l’écornifleuse, la chercheuse de franches lippées, la mauvaise coucheuse… Que l’on renverse après moi les escabelles, les échelles, les échafaudages, les machines architectoniques…

 

On tapote et tambourine !

 

Laissez, j’y vais… Qui est là ?

 

Ouvre, vieux jeton ! Ouvre, il pleut des cordes à nœuds !

Entrez, ma chère… C’est vous, c’est bien vous ? Quel heureux hasard vous amène ici, madame ? Vous êtes devenue une grande rareté. j’ai demandé maintes fois après vous, mais personne ne vous a croisée ni dans les rues passantes, ni dans les manifestations revendicatives, ni à la fête foraine, ni aux vogues de villages, ni sur les quais, ni sur les ponts, ni dans la pinède, ni sur les chemins de traverse, ni sur l’embarcadère de la gare ou du port, ni sur les promenades du bord de mer, ni sur le chemin des douaniers, ni dans les quatre coins et le milieu du quartier marchand, ni à l’Opéra, ni aux Puces, ni au bastringue du dimanche, ni dans une librairie, ni dans un bistrot, ni dans un cinoche, ni dans un jardin public, ni dans les champs, ni dans les moissons, ni dans les vendanges, ni dans les allées du cimetière… C’est tout de même une immense joie de vous revoir sans votre faux. Qu’est-ce ?

 

Pas grand-chose, un gâteau à la fève et une Clairette de Die pour le couronnement…

 

Janvier a trois bonnets, disait ma mère… Défaites-vous… Prenez vos aises… Réchauffez-vous sous le manteau de la cheminée… Un thé ? Un café ? Je décroche quelques beaux harengs… J’ai un puant de Lille et un Casu Marzu, un fromage où se tortillent des vers, une spécialité corse et sarde… J’ai une boule de pain de Gonesse… On n’en pétrit plus depuis des siècles. Avec ça, des ballons de rougemont de derrière les javelles… Ce pivois, c’est de la misère en boutanche, en carafe, en gobelet, en tonneau, en dame-jeanne ! Cela, seul un palais raboteux en fera sa turlututaine.

 

Quelque chose comme huit jours que je tourne et vire dans les parages. J’ai cogné, tinté, tintinnabulé comme une sourde, et même appelé… Le petit marteau, la sonnette, la clochette, les vociférations… On m’a ouvert… Je me suis entendu dire par ton double, ta doublure, ton ombre ou ton âme, que tu étais en bordée de propine en propine, à mettre pinte sur chopine et à te faire des pintes de bon sang avec des peigne-machin, des pique-au-truc, des pas-grand-chose, que tu courais plusieurs folles fouffes fanées à la fois, que tu agonisais sans te douloir dans la graisse et le beurre d’une dondon, que tu n’étais plus à toi, mais tout à la rage, à la déraison et à la Poésie, que tu te reposais dans un paletot en bois de rebours, que tu taquinais le goujon, ta muse et l’ivoire dans une retraite champêtre, et encore que ta vieille carne hargneuse et dure comme de la banne qui cabane à la saison rouilleuse au fin fond d’une contrée vignoble, qui chante et enchante les figuiers, les oliviers, les cyprès et les coquelicots, qui boulevarde rafistolant des vers et filant de la prose, n’est pas encore froide, que les prédicateurs n’en étaient pas à la veille de suivre ton convoi flanqué d’une troupe qui grignote son quignon dans sa poche et tète sa boutanche dans son sac, d’une fanfare vert-de-grisée et d’un quatuor déconcertant stipendiés par la commune, que le trublion à l’ail, à l’huile d’olive, à la lavande et à l’anis qui part facilement de rire, soi-disant manier, a toujours une bonne carre, de larges épaules, une bonne serre, une bonne trempe, un choix de vieilles tactiques, une bonne descente, la science infuse et surtout une grande gueule ferrée.

 

Si j’en crois tes vigilants affidents et tes voisines, tu ne fais guère d’ordures au logis, le plafond ne te tombera pas dessus… Je suis toujours en vadrouille à travers labours, par vaux, par monts, par mers et par merveilles, été comme hiver.

 

Ici, on flibuste comme à la carre du bois, d’un bocage, comme à l’entour de la tour Eiffel, comme à la revue du quatorze juillet, là, on se range à la mode, à l’opinion, à l’avis de ces trous de balle bouchés à l’émeri, on se plie, là-bas, on prête l’épaule, le bras, l’œil et l’oreille à quelque chose… Je m’en reviens de mes cocagnes, de mes frairies, avec grand renfort de chiens, de citations, de coups de pieds au cul, de gestes, de cris…Tout compassé, pesé, mesuré, décortiqué, rabattu, je préfère mon chez-moi salpêtré, ma table en bois de caisse, ma Thonet d’un siècle, ma lampe Pigeon, mes batailles de livres, mon feu et mon lit de camp…

Je suis à bout de nerfs, j’ai tout employé, les herbes de la Saint-Jean, le vert et le sec, les onguents miton mitaine, tous les sacs à malice, tous les remèdes de bonne femme. Je ne suis pas de ceux qui parlent à travers leur bonnet phrygien, leur bannière dans la fouille. Je n’ai plus le temps de me retourner sur les visages, sur les paysages, sur les usages, ni de faire du sentiment. J’en ai ma claque des cliques, des chevaliers du lustre, applaudisseurs à gages, ma claque de faire s’esclaffer les tas de pierres, d’ordures, le velours, le parterre, le paradis, les strapontins, les bancelles, ma claque de me farcir l’estome de galimafrée et la bobèche de galimatias, d’ingurgiter de la rinçure, de fumer du gros cul, du varech dans les fossés, dans les tranchées d’une guerre de plume. Avitaillé, mes sourdières barrées de fer, je m’enferme au verrou, à la cadole, au pêne, au loquet…

 

Je comprends bien, mais depuis que l’on m’a dit que tu enfiles ton caleçon à jambes de flanelle, passes ta chemise soufrée, ajustes les bretelles de ton falzar en accordéon et aux boutons de nacre, endosses ton manteau de feuilles d’artichaut, chausses ton melon de Cavaillon, tes carouges à bascule, tes lunes en peau de saucisson et comptes, un jour ou l’autre, prendre l’autobus de Queneau, je suis à la torture de te savoir dans de sales draps.

 

 

Robert VITTON, 2025

FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>


Commentaires :

  La visitation par Lalande patrick


  La visitation par Catherine Andrieu

Ce texte de Robert Vitton est un tourbillon de verve et de gouaille, une cavalcade de mots qui s’entrechoquent dans une sarabande enfiévrée. Il y a du Rabelais dans cette logorrhée truculente, du Céline dans ces sauts de carpe syntaxiques, du Mac Orlan et du Villon dans ce regard goguenard posé sur la faucheuse qui vient frapper à la porte.

Derrière l’exubérance lexicale, derrière la bouffonnerie apparente, perce une angoisse profonde, celle de la mort, de la décrépitude, du temps qui s’effiloche. Ce refus farouche d’ouvrir à « la Camarde », ce désir de l’envoyer promener dans toutes les confessions du calendrier, ce besoin de se barricader dans un bric-à-brac poétique où chaque mot est un talisman, tout cela trahit une peur viscérale, noyée dans l’absinthe des mots.

Le texte est un festin, mais un festin pantagruélique où l’on mange à s’en faire péter la sous-ventrière, où l’excès est la seule politesse de la détresse. Chaque phrase semble vouloir conjurer l’inéluctable, repousser d’un bon mot, d’une pirouette, d’une explosion de verbe, cette visiteuse insistante et silencieuse.

Et puis, la chute, cruelle et tendre. Cette pluie de cordes à nœuds, cet ultime retournement où l’on comprend que, malgré tout, il faudra bien ouvrir la porte. Mais pas sans panache. Pas sans un dernier pied de nez.

Un texte comme un feu d’artifice noir.


 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2026 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -

- Hébergement: infomaniak.ch -