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Livre premier (Le Morio)
Chapitre III (Le Morio de Patrick Cintas)
![]() oOo « Agitons les marionnettes ! » cria l’homme qui avait commandé une banana split. Comprenant non pas Agitons les marionnettes mais À giton les maris honnêtes, nous. Ceci traduit en notre langue de celle ibérique, à moins que ce fût de l’ukrainienne, auquel cas personne dans l’assistance ne comprit. Le soleil était en haut et la pluie menaçait gentiment toitures et façades, terrasses et jardinets. Les enfants jouaient, ne sachant rien d’autre faire. Les femmes jacassaient, comme si le temps leur appartenait. Et les hommes, assis sur la murette descendant la ruelle en face de la maison du docteur, attendaient une décision censée changer leur destin et la nature de leurs maux, lesquels étaient aussi divers que leurs pensées sur le même sujet. Alfred Tulipe s’était assis à l’ombre d’un oranger portant une profusion de fruits que personne, à part lui, ne songeait à décrocher en raison de leur douloureuse amertume. Et pas un touriste pour le prendre au piège de cette petite farce histoire d’en rire avec lui en lui proposant le même dépliant de cartes postales datant d’une époque où les bourricots laissaient leurs traces sur la terre battue de la chaussée. Maman nous conduisait. Elle avait reçu de mauvaises nouvelles, autant dire que le père de ma petite sœur n’en donnait plus depuis trois longues semaines. J’entends encore le couvercle de la boîte aux lettres retomber sur son métal rouillé et disjoint. Je n’oubliai pas de ramener la clé et de la replacer où je l’avais décrochée avec une impatience doublée d’angoisse, même si le papa de ma petite sœur n’était pas le mien. Ainsi, nous nous approchâmes du guéridon ombragé qu’occupait en maître de je sais pas quoi notre locataire unique dans un sens et dans l’autre. Il faut dire que non loin de là, accoudé à un guéridon en tout point semblable, un homme débitait des cochonneries, non pas à quelqu’un qui eût occupé son vis-à-vis, mais il les imposait à tous les occupants de la terrasse et de l’autre côté de la ruelle les ouvriers qui attendaient d’être appelés par le docteur, lequel sortait de sa maison avec la liste devant les yeux, écoutaient eux aussi, les coudes sur les genoux ou les mains jointes entre les cuisses. Alfred Tulipe se leva, s’inclina comme un noble, ce qu’il n’était pas selon ses propres aveux et récits, et ses oreilles semblaient s’agiter comme celles d’un âne qui ne comprend pas ou ne veut pas comprendre, à ceci près qu’il ne recevait pas de coups de pied au cul, au contraire on aurait dit qu’il serrait les fesses pour retenir un pet (ce fut en tout cas ce que ma sœurette souffla dans une des miennes, oreille et non fesse). Notre mère comprit qu’il était temps pour elle de comprendre, ce qui me fait dire aujourd’hui que l’homme qui exprimait des grossièretés ne parlait ni espagnol ni ukrainien, ni russe car elle était russophone de formation et même de naissance. Alfred Tulipe, qui parlait français si on ne lui demandait rien, suggérait par son regard inquiet et outré à la fois qu’il était peut-être et même certainement opportun d’éloigner les enfants, autant dire ma sœurette et moi-même, car je ne vois aucune raison qui lui aurait inspiré de s’intéresser au sort et à l’éducation de ceux qui jouaient non loin à leurs jeux indigènes, poussant cris et coups à tort et à travers, les uns se plaignant et les autres joyeux. L’homme qui nous voisinait donc souleva la banane avec sa fourchette et en suça une extrémité, arrondissant des lèvres qu’il aurait souhaitées pulpeuses et qui n’étaient qu’exsangues et craquelées, sans doute souffrait-il de la chaleur de ce mois d’août insensé, ce qui pouvait à la rigueur expliquer la teneur de son discours. Cependant il mordit, sans gourmandise toutefois comme cela se notait à la triste profondeur de son regard (il me regardait), et continua sa harangue sans cesser de mâcher, la crème glacée dégoulinant sur son menton géométriquement impossible à situer dans la série des polyèdres mal poilus. Notre mère comprit soudain qu’elle n’était pas en mesure de comprendre, vu l’étrangeté du langage employé par l’intrus (si vous permettez ce qualificatif quelque peu xénophobe voire raciste si cet homme était coupé —nous avions consulté ma sœurette et moi la page web correspondant à cette particularité cultu[r]elle). — Heureusement que vous ne comprenez pas ma langue, soupira notre Alfred Tulipe. — De laquelle s’agit-il… ? fit notre mère en s’asseyant tranquillement car si nous ne parlions pas la langue de l’intrus, nous n’avions aucune chance de saisir ni de commenter le sens de ce qu’elle contenait à ce moment précis de notre existence d’exilés. — Ne me dites pas que vous ignorez… après tant d’années de fréquentations… bafouilla Alfred Tulipe. — Je crois me souvenir… murmura notre mère. Tant d’années ! Où avait-il été chercher ça ? Nous en étions à la deuxième, pas plus. Il revenait. Il n’avait pas changé. Il portait les mêmes vêtements. Il fumait la même pipe. Il sentait pareil. Et ses mains manquaient toujours de cette éloquence qui n’appartient qu’aux hommes bien nés. J’interrogeai ma sœurette du regard : elle non plus n’avait pas envie d’aller jouer avec les enfants du pays qui maintenant se disputaient une balle, un chien sautant aussi après sans parvenir à l’attraper. Par contre, elle avait bien envie d’une banana split et l’homme la regardait comme s’il la connaissait de longue date. — Des cochonneries, dit Alfred Tulipe. Il profite d’en parler parce qu’il sait qu’ici personne ne comprend sa langue. Il ignore bien sûr que c’est aussi la mienne. — Como si nada, fit notre mère en se tapotant les joues avec un mouchoir aux senteurs enivrantes. — Nada, nada… je ne sais pas, chère amie… Voyez comme il reluque les enfants… — Volo… ? — Oui, maman… — Amène ta petite sœur plus loin. — Plus loin ? Mais où ? Je jetai un regard effrayé sur les coteaux harassés de soleil. Personne ne s’y promenait. Pas un âne. Des insectes. Seulement des insectes. — Et des serpents, dit ma petite sœur. Alfred Tulipe traduisait et l’homme le regardait comme s’il comprenait. Sa banane ruisselait. Il en exhaussa le dernier morceau et l’enfourna entre deux mots qui demeurèrent aussi obscurs que s’il ne les avait pas prononcés. Alfred Tulipe les traduisit. Notre mère ne voyait pas l’homme. Elle sentait bon. Cette senteur la rendait aussi fraîche qu’un pot de fleurs arrosé derrière la grille d’une fenêtre. — Allez donc jouer ! L’homme comprenait cette langue. Il ouvrit grand sa bouche pour sourire. Aucune fraîcheur là-dedans, malgré ce qu’il venait d’engouffrer. Ma sœurette trépignait devant l’affiche où s’étageaient les glaces, mais le doigt posé sur la banana split glissa jusque sur les aspérités tentantes d’un magnum aux gouttes aussi fraîches que les larmes qui coulaient sur ses joues. Elle allait nous faire un caprice et notre mère s’emploierait à ne pas lui céder. Aussi, l’homme se mit à parler dans la langue qu’elle avait utilisée pour répondre à Alfred Tulipe qui en avait mixé au moins deux. — Je crois que votre charmante et délicieuse petite enfant a envie d’un bon gros magnum aux amandes, dit-il d’une voix qui semblait sortir d’une caverne. — Vous voyez bien, monsieur, grogna Alfred Tulipe, que nous le savons… — Mais ce n’est pas l’heure de manger des glaces ! siffla notre mère. Moi, je reluquais un bâtonnet sucré dans lequel on pouvait souffler et j’en connaissais la savoureuse et prometteuse note. L’homme me regarda comme s’il allait se décider à passer outre la volonté de notre mère. Déjà ses pièces d’or tintinnabulaient dans sa poche où sa main s’agitait, en proie à l’habitude et à la dissimulation, ce qui est interdit par la loi et les usages, et même tout simplement par le bon sens. Mais je connaissais ce même plaisir, quoique je préférasse l’exposition au soleil, sa chaleur ajoutant à la vitesse d’exécution je ne savais quoi de douloureux et de profondément personnel. Ma sœurette exécuta un saut pour atteindre le haut de l’affiche. Son doigt désignait maintenant le « super magnum ». Il figurait au-dessus de toutes les autres variations de la glacerie universelle. Jamais elle ne pourrait le faire entrer tout entier dans sa minuscule et délicate bouche qui ne connaît pas encore tous les mots dont il faut maîtriser le sens et la prosodie avant de pénétrer dans le monde, ce monde qui n’appartient à personne, ce qui constitue la plus grande énigme poétique de tous les temps, s’il n’y en a qu’un pour le dire. Je haletai. — Si vous permettez… minauda Alfred Tulipe et il se leva. On le vit se diriger vers l’intérieur du café, mais il n’entra pas dans cette ombre. Sa trajectoire fut interrompue par l’apparition d’une jeune et jolie andalouse qui allait en boléro, cuisses nues et la chevelure envolée en boucles plus noires que la nuit la mieux rêvée. Un miracle de la chair. Comme j’étais en slip de bain trop étroit et en T-shirt trop court, mon érection, inévitable en pareilles circonstances, était publique. — Comme elle est belle ! m’écriai-je en notre patois national. — Volo ! Mesures-tu la portée de tes paroles ! Comme si le mécanisme de l’érection avait quelque chose à voir avec les mots ! Il était temps de mettre fin à ces rencontres fortuites. Ma sœurette comprit instantanément qu’elle se passerait de super magnum, même si le monsieur avait retiré la main de sa poche pour répandre ses pièces d’or sur le guéridon où elles ne cessèrent de tournoyer. Alfred Tulipe se leva pour prendre le coude de notre mère et la conduire vers la sortie. Ils descendirent ensemble les trois marches qui interrompaient la terrasse. L’eau répandue par la jeune beauté continuait de s’écouler et elle balançait le seau qui heurtait sa cuisse et y rebondissait. L’homme se leva aussi, mais seulement par politesse, car il ne s’en allait pas, bien qu’il eût achevé sa banana split. Au passage de ma sœurette, il en caressa la tête. Sa main était tentée par le minuscule fessier qui n’avait connu, à ma connaissance, que la fessée et le suppositoire. Mais il se rassit. Il se mua en statue, muette et vidée de son sens. Nous ne sommes rien quand nous voulons être tout.
Résumé de ce chapitre D’un premier témoignage du petit Volo, lequel expose à la justice des faits de pédophilie de la part d’un étranger à cette histoire. Comment Alfred Tulipe ne parvient pas à s’imposer. Comment la petite sœur de Volo est l’objet de la susdite convoitise. Et comment cela ne se termine pas, laissant le tribunal sur sa faim.
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Commentaires :
Alfred Tulipe et la banana Split... https://youtu.be/NRsPygsbI-g?si=7O10J-ZX3AvrBAGP
Chap 3 :
Le texte oscille entre l’absurde et le tragique, une mécanique déroutante où le langage devient à la fois un jeu et un piège. L’équivoque initiale – Agitons les marionnettes ! transformé en À giton les maris honnêtes – donne le ton : une scène où les mots se tordent, où la compréhension se trouble, où la communication vacille entre le sérieux et le grotesque. On navigue alors dans une étrangeté familière, un quotidien distordu où tout semble presque banal, et pourtant inquiétant.
Là où la narration capte quelque chose d’essentiel, c’est dans cette oscillation constante entre la légèreté – la chaleur, la glace, les enfants qui jouent – et le sous-texte de plus en plus pesant : la présence de cet homme, cette banane qu’il suce, ce regard trop insistant, cette tension qui monte sans exploser. C’est comme si la prose elle-même épousait ce flottement entre l’innocence et le danger, la naïveté et l’abjection. Il y a une théâtralité dans le décalage, une mise en scène absurde qui fait écho à la banalisation du mal. Le grotesque de la scène (Alfred Tulipe et ses allures de noble raté, le jeu sur les langues, l’oranger aux fruits amers) n’adoucit en rien l’angoisse sourde qui s’installe.
Et puis, il y a la fin. Cette suspension qui n’en est pas une. Le tribunal “sur sa faim”, comme si le récit lui-même refusait de clore cette histoire, comme si ce qui devait être dit restait indicible. C’est une stratégie percutante : au lieu d’une conclusion nette, on laisse le lecteur avec un vertige, une incertitude qui colle à la peau.
En somme, c’est un texte qui joue sur l’ambiguïté, la fragmentation, le décalage entre l’apparence et l’horreur sous-jacente. Un récit où la parole masque autant qu’elle révèle, et où l’absurde devient le dernier rempart avant l’abîme.