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13 - Minuit douze (Jules) & Le récit de la religieuse (Pierre)
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 Article publié le 2 juin 2024.

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Jules parlePierre écrit

Minuit douze

Jules

 

Dédé et Dodo posent le pied en même temps sur le tarmac. Défonce-moi-le-cul & dore-moi-la-pilule. Rien de plus dissemblable dans le genre humain. La taille est la même mais Dédé est gros et Dodo est laid. 5/5. Nergüi rajuste son bonnet et saute par-dessus le guichet. Dodo et Dédé voient la culotte et les semelles à talons de Nergüi claquent sur le faux marbre de l’antichambre. Un flic mongol attend. Il reconnaît les Français à leur accent. Le gros et le laid. Il fait signe à Nergüi de se manier. Elle trottine sur le marbre faux en dalles disjointes. Ils arrivent. Portant chacun une valise la même et le sourire aux lèvres. Ils parlent en même temps. Anglais approximatif, note le flic mongol. Il s’incline et indique le couloir qu’il faut emprunter. Dociles Dédé et Dodo s’y enfilent. Le flic les suit, Nergüi suit le flic et la porte du service de police se referme automatiquement. Les talons de Nergüi claquent. Dédé et Dodo disent (en anglais) qu’ils ont fait bon voyage, ce qui est faux, car ils ont fait un mauvais voyage, on ne pouvait pas, au départ de Paris, imaginer que ce serait mauvais et qu’on dirait à l’hôte et à l’hôtesse que ce fut un bon voyage. Dédé est gros et Dodo est laid, sifflote le flic dans sa grosse tête penchée un peu sur son épaule droite, puis gauche, jamais verticale entre les épaules. Nergüi a un beau cul. Elle trottine derrière lui mais il sait qu’elle a un beau cul, un cul-yourte avec la meute des loups nocturnes dans la nuit charismatique olé olé. Il revient d’Andalousie et a le nez qui pèle. D’un coup, il passe devant. Dédé et Dodo se sont presque arrêtés (ici, Mandale montre le mouvement en exagérant un peu pour que le flic comprenne qu’on est au cinéma même si la question de la distribution n’est pas encore réglée) et Nergüi moins deux leur fonce dedans entrainée par l’énergie accumulée depuis que l’ordre de mission lui a été remis solennellement par la hiérarchie. Tout ça (dit Mandale) pour ouvrir la porte d’un bureau où Dédé et Dodo vont pouvoir prendre un café en attendant d’être formellement identifiés.

— Prenez un siège chacun, dit le flic dans un anglais olé olé.

— Que voulez-vous qu’on en fasse ? dit Dédé en français et en riant.

— Je vous amène le corps d’un café, dit Nergüi. J’ai une heure d’avance sur vous, messieurs-dames. Je l’ai mis sur le feu avant de (elle se souvient de tout maintenant) olé olé.

— Nous aussi c’est l’Espagne, dit Dodo (le laid), mais en zone civilisée (il rit) olé olé.

— Un sacré problème de fond, A et B, fait le flic qui examine les données sur un écran qui parle russe olé olé.

— Je vous le fais pas dire ! s’écrie Dédé qui ne cache pas ce que lui inspirent ces deux entités austériennes.

Le café. Les petites cuillères de collection niveau touriste olé olé. Dédé touille et Dodo grouille. Yen a un des deux qui n’aime pas le caf’. Lequel ? se demande Nergüi en dépiautant des emballages de biscuits au beurre importés de Vladivostok en Normandie. Elle a passé une mauvaise nuit à cause des démangeaisons camarones de la Isla. Dédé pense que c’est une pute et Dodo l’imagine mariée à un cadre de l’industrie horlogère. Elle fait tic-tac dans sa tête, se chantonne-t-il sans rien laisser paraître de sa joie érectile.

— A et B sont connus de nos services, dit Dédé.

— Et des nôtres alors ! coupe le flic qui décline son nom : Nergüi.

Dédé et Dodo ont bien connu des Dominique, alors… ? Leurs jambes se touchent. Le bureau est étroit (Mandale montre comment il est étroit mais le décorateur n’est pas encore engagé) / la fenêtre automatique chinoise ne marche plus comme quand elle était russe, dit le prospectus. Dodo le remet (le prospectus) où il l’a trouvé et Nergüi s’emploie à bien le remettre comme il était / Nergüi (je complique un peu, dit Mandale, mais c’est pour la bonne cause : il dit pas laquelle) éteint l’écran et revient avec un air si satisfait que Dodo oublie sa douleur de tripes à la mongole.

— On va pouvoir y aller alors, dit Dédé qui se lève. Il essuie son front.

— Voilà qui est bien parlé ! fait Dodo.

— Avant j’étais machiniste, dit Nergüi.

— On t’a rien demandé ! Coupez.

Pendant ce temps, A et B révisaient la Poulemiot Kalashnikova Tankoviy, assis au bord d’une tourelle sans rien dessous que les murs délabrés de leur maison familiale (je n’invente rien). Fondu au noir. Titre : Quand j’en aurais envie je te le dirai ! Diaphragme sur le visage un peu fatigué de Myriam. Tsetseg touille dans la même gamelle et une fillette secoue les bois dessous, éparpillant des brandons qu’elle écrase avec la tapette à moustique.

— Où c’est-y que vous allez en vacances ? demande la Mongole que les jeux de la fillette inquiètent mais pas plus que ça.

— On n’est jamais allé en vacances, dit Myriam.

— Vous êtes en Mongolie…

— J’ai pourtant pas l’impression…

Coupez. Un spectateur : Vous en avez pas marre de couper quand ça devient intéressant ? Bat Bat s’est déchaussé. Odeur de Mongol déchaussé.

— Ils sont arrivés à midi, précise-t-il. Nergüi les a reçus comme des ministres. Ensuite, ils ont pris un taxi et je les ai perdus entre deux yourtes. C’est cette maudite moto ! Je peux plus m’y fier. Avant…

— Ils vont se rappliquer ici et me poser des questions… que je saurais pas quoi répondre si je les connais pas d’avance… J’en ai peur… et quand je dis peur…

— On aurait pu monter. Mais après… Ils ont une Poulemiot Kalashnikova Tankoviy. C’est moi qui la leur ai vendue… (il rit) Mais ils ont pas le char qui va avec !

— Qu’est-ce que tu mets sur tes pieds pour qu’ils sentent pas ?

Une Poulemiot Kalashnikova Tankoviy. Comme celle que j’avais au cul en Afgha. On a bien fait de pas monter. Ou mejor dicho : la moto de Bat Bat a bien fait de tomber en panne pour la première fois de sa longue existence servile. Qu’est-ce qu’ils me voulaient Dédé et Dodo ? Au moment où je suis en relation écrite avec mon arrière-grand-père mort entre les deux guerres pour aucune cause d’intérêt national. Quelle époque ! J’ai rien appris du métier des autres ni du chômage qui fait travailler les fonctionnaires et les méninges de la classe politique et médiatique. Comment j’ai fait pour avoir un fils ? Et surtout pour le mériter comme le prétend Myriam ?

— Mangeons ! dit Bat Bat qui s’est rechaussé sans trahir les secrets de ses aïeux question tatane.

— Qu’est-ce qu’elle a, la moto ? dit la fillette.

Je sais pas comment elle sent quand elle va au lit, celle-là, mais elle veut tout savoir ! C’est comme ça qu’on devient connu.

— Il en est où ton arrière-grand-père ?

— Faut que je recharge. Et j’ai pas de terminal sous la main.

— On descendra à dos d’âne, dit Bat Bat qui s’en fout des apparences.

— Tu possèdes un âne en plus de la moto ?

— J’en ai même deux, pour au cas où un tombe malade.

— Mais dans ce cas, dit Tsetseg, vous en aurez un chacun.

— Et si yen a un qui tombe malade…

— On monte à deux sur celui qui reste !

S’exclame la gosse qui à mon avis n’a pas que du sang mongol. Je calcule sur mes doigts, des fois que depuis le temps où je fricotais avec sa mère, elle en ait l’âge. Ce qui ferait bien rire Myriam qui pense que je suis plus con que j’en ai l’air. Et si jamais, de quoi il se doute le Bat Bat, d’avoir une fille moins con que lui ?

Mais il a pas l’intention de la mettre en pension à la finca Rosa de Lima. Sinon, ce serait déjà fait et Pedro Phile m’aurait proposé l’affaire, en bon commerçant et fouille-merde qu’il est. Voilà Mandale. Il s’est alimenté dans une yourte mais il sait plus laquelle. Il a mal au bide.

— Ça m’aurait pas coûté cher en bricolage de fixer la caméra sur la moto… J’ai une commande à distance. Mécanique comme un M3. Fiable.

— Je veux pas de témoin à ma mort. Pour l’enterrement, vous ferez ce que vous voulez. J’y pourrai rien changer de toute façon. Épictète…

— Si j’avais un Stédicam…

— Tu veux monter à pied ?

— Non ! En âne.

— Mais on n’en a que deux…

— J’en achèterai un. Ça manque pas, les ânes, en Mongolie.

— Ne le répète pas devant un Mongol.

Qui n’a pas de problème dans mon entourage ? À croire que j’attire la mouise comme les mouches.

— C’est pas l’inverse… ?

La gosse, qui s’appelle Altantsetseg, a envie de se marrer depuis que Mandale gravite autour d’elle. C’est du moins ce qu’elle pense, qu’il gravite. J’y explique :

— La moto ne marche pas. C’est l’âne qui marche. Et tout ce qui n’est pas con.

— Tu sais ce que ça veut dire ‘Altantsetseg’ ?

Il a peut-être raison de les éduquer autrement, Pedro Phile. Qui sait se qui se passe dans la tête de ce genre de pervers ? On en apprendrait peut-être beaucoup de le savoir.

— Sinon je serais venu pour des prunes, dit Mandale.

— Et ça te fait chier ?

— Quoi ?

— Les prunes ?

Une Poulemiot Kalashnikova Tankoviy… Même sans char dessous, ça en impose, surtout quand on s’en approche à cheval sur un âne, ou à âne sur un cheval si on a le sens de la contradiction. Ils enquêtaient sur quoi, Dédé et Dodo ? Sur quoi à mon propos ? Ils allaient pas me dire maintenant qu’ils croyaient à mon histoire de sac et de ce qu’il y avait dedans. Ils en étaient arrivés à m’en faire douter. Ça m’a presque rendu fou. Et s’ils m’avaient vu passer sur la moto de Pedro Phile ? En admettant qu’il en permettait l’usage en dehors de sa propriété oulan-batoraise qui n’était pas plus andalouse que ma grand-mère. Au fait, c’était qui, mon arrière-grand-mère ? Je savais qui était mon arrière-grand-père. Mais mon arrière-grand-mère… J’allais peut-être le savoir si le réseau Transmong n’était pas une anarque destinée aux Français qui n’ont rien perdu pendant la Graaaaande Guerre. Qu’est-ce qu’on avait perdu, nous, les Sarabande ? Pas même l’honneur. Ni notre chemin tout tracé dans la fonction publique. J’ai été prof moi aussi ! Avant de…

— Je suis tombé par hasard sur une boutique de cinoche amateur, dit Mandale. Ils ont de la péloche américaine garantie D Day. Mais pas de…

— Pourquoi qu’il était pas Mongol, mon aïeul ?

Désolé, Mandale. Mais depuis que je sais que je suis venu pour rien, j’écoute plus les amis qui éprouvent un besoin irrépressible de se confier à mes neurones en vadrouille. Je sais même pas où ils vont ! Je les sens sur le départ et quand j’arrive au port les voilà à l’horizon en train de conter fleurette aux généraux qui savent comment on fabrique des héros sans rien payer. Arrrgh ! Dédé le gros et Dodo le laid me compliquent ce qui était déjà suffisamment compliqué pour que j’en devienne fou avant de devenir papa !

— T’es au courant pour Myriam ? dis-je sans attendre de réponse puisque je suis au courant moi.

— Qu’est-ce que tu veux dire par là, Jules ! Ya une éternité que c’est arrivé entre elle et moi. Neuf mois que ça dure une grossesse. Tu sais pas compter ou quoi ?

Justement, je sais calculer l’inconnue de l’équation qui me lie à Tsetseg, même si ça fait encore plus longtemps que ça dure. Et à partir de tout à l’heure, quand Bat Bat rentrera du boulot, je lirai dans ses yeux la vérité sur un bébé qui n’est pas le sien sinon il me l’aurait dit. C’est par où la guerre ?

— Ils vont se rappliquer ici et je dis quoi, moi ?

— Que t’es en vacances de miel et que c’est ton amour pour mellifica mongolia qui t’a inspiré ce voyage en terre cernée de toute part par les deux nations les plus dangereuses du monde.

— Ils vont se douter de quelque chose… On en a déjà parlé, eux et moi. Et ils vont remettre ça sur le tapis. Est-ce qu’ils savent que A et B sont équipés d’une Poulemiot Kalashnikova Tankoviy ? Ah bah ! Nergüi les a renseignés. Ils se tiennent les coudes, tous les flics du monde ! Tweetledum and Tweetledee… Ça voulait dire quoi déjà dans Alice… ?

— Redevient pas enfant, mec ! Je serai là.

— Et s’ils me surprennent en train de dormir seul… ?

— Non mais qui c’est qui dort seul ici ? Toi ou moi ?

Il a raison, Mandale. Faut que j’arrête mon cinéma. Surtout si c’est lui le cinéaste et pas moi. Soyons juste : qu’est-ce que je suis au juste ? L’arrière-petit-fils de mon arrière-grand-père. De ça au moins je suis sûr. Et chaque fois que je prends la plume, il est là et je suis avec lui. Je ferais mieux de m’en tenir à cet exercice du temps perdu et retrouvé, même si c’est pas moi qui l’ai perdu.

— C’est qui qui l’a perdu, ton temps… ?

Me questionne Altantsetseg que j’aurais appelée Constance si j’avais eu le courage de me fixer en Mongolie pour faire plaisir à ma belle-famille. Peut-être que Bat Bat m’aurait pas tué. Est-ce qu’il me tue aujourd’hui ? Ou plus exactement posée la question : qu’est-ce qu’il magouille dans mon dos qui n’a rien à voir avec Tsetseg ni avec Altantsetseg ?

 

Vous voyez que je sais en poser des questions moi aussi ! Et pas des faciles à répondre comme les vôtres, monsieur le juge.

— Je ne suis pas votre juge…

— Mais c’est avec lui que vous causez de moi…

— Pour votre bien, Jules. Seulement pour votre bien. Ne vous ont-ils pas libéré ? N’y suis-je pas pour quelque chose ? Où en êtes-vous de votre arrière-grand-père ?

— J’appuie sur le bouton chaque fois qu’il me fait signe…

— Et ça donne quoi… ?

— Ça :

 

 

Le récit de la religieusee

Pierre

 

— N’y pensons plus, dit la religieuse. C’est un observateur. Qu’est-ce qu’il observe ? Nous, la route, ce qu’elle traverse, nous nous dirigeons vers des lieux tranquilles, la gare est le point de départ. Ce qu’on voit du ciel ? Exactement ce que le calcul ou l’habitude nous montre tous les jours. J’oubliais la vitesse. Cette sensation d’en venir et d’y retourner. La toile était sur le point de craquer. Nous tombions. Je n’oublierai jamais ce baptême. C’était une folie de croire que je pouvais remettre ça encore autant de fois qu’il m’en prendrait l’envie. Et j’ai recommencé. Cette fois il m’avait expliqué le fonctionnement de l’aile, son rôle, celui de l’hélice, l’importance du vent, de la température, le sens inné de la fraction de temps, la géométrie dans l’espace tandis que mon esprit continuait de nous concevoir de chaque côté du plan que nous étions sur le point de traverser en un minimum de temps.

— Cessez donc de calculer ! me dit-il. Il me montra la cime des arbres, un chemin surgit, puis la roche éclatante de lumière contre quoi nous luttions à l’oblique. Le ciel s’ouvrait comme une boîte puis la terre reprenait de la vitesse, je ne dirais pas qu’elle nous menaçait, elle arrivait et c’était parfaitement explicable, j’avais ce désir fou d’aller au bout de cette cohérence, raison pour laquelle il refusait de me confier les commandes.

— Je n’ai pas confiance, criait-il pour situer sa voix au-dessus du vent, d’ailleurs je n’ai confiance en personne, il était un savant mélange de calculs exacts et d’instincts reconnaissable au premier coup du sort.

— Vous aurez besoin de ça, me dit-il en me tendant une paire de lunettes, puis de ça, une écharpe de soie étrangement longue et blanche et enfin de ça et il planta la paille dans ma bouche, attendez d’être là-haut pour aspirer, il me promettait des sensations hors du commun, je lui dis que j’avais l’expérience de la transe.

— Vous savez ce que c’est un instrument ? me demanda-t-il. Il me pencha sur le tableau de bord. C’est une ébauche assez réussie de ce qui nous attend, me dit-il. Il voulait parler des pilotes. Les autres ? Il les connaissait peu. Il volait aussi pour échapper à leur vigilance.

— Vous ne ferez pas ce que vous voulez ! menaçaient-ils, selon ce qu’il disait, mais je le croyais, il le savait, il ne se fatigua pas à me prouver qu’il avait raison et que j’avais tort de résister encore. Quel voyage !

— Vous paierez après, me dit-il et il me désigna la personne à qui je donnerais la pièce après le vol. Mon épouse, dit-il. J’aperçus l’enfant. Il ne mange pas tous les jours, dit-il. Mais nous sommes tout de même allés en Amérique. Autre voyage. En bateau. Avec l’argent du planeur dans la poche. Et rien dans l’estomac à part les patates d’une soupe à laquelle ils avaient été invités, lui et son épouse, le gosse était resté sur le pont dans les bras d’une étrangère qui lui donnait le sein.

— Vous vous rendez compte ? Il me racontait son histoire, enfin, ce qu’il en restait, et en trois mots.

 

Qu’est-ce que je pouvais lui donner en échange ?

Il était peut-être curieux de savoir pourquoi je prétendais vouer mon existence à cette fidélité dont il ne comprenait peut-être pas la profondeur. Mais il ne me posa aucune question, sauf pour s’assurer que j’étais décidée à le suivre dans cette aventure. Elle ne durerait que quelques minutes. À multiplier par le désir.

— Comment vous sentez-vous ? me demanda-t-il après le décollage. J’avais fermé les yeux et je le regrettais. Ce sont de nouvelles sensations, dit-il, on ira loin, beaucoup plus loin. Il pensait à la guerre. Il avait appris à détruire.

— C’est une étrange sensation, dit-il, cette approche d’en-haut ou à ras de terre. Je désignais l’objectif à sa demande. Nous plongeâmes dans le ciel. Puis il me sembla que nous nous immobilisions. Le moteur faisait un bruit infernal. Des gouttes d’huile me brûlaient le visage. La machine se pencha sur le nez. Nous effleurions une oblique dont je ne savais rien. Le tombereau apparut au bout de cette trajectoire. Il n’y avait plus d’attente. La paille vola dans l’air. Il riait. Il nous vissa dans l’air verticalement avant de redescendre tranquillement sur ce que nous venions de détruire. La paille retombait autour du tombereau dans le vert de l’herbe. Des personnages arrivaient sur les branches de cette étoile.

— C’est fascinant, dit-il, regardez-les, ils se révoltent parce que nous avons fichu leur travail en l’air. La quantité d’air déplacé est énorme mais insuffisante. Nous lancerons des bombes pour atteindre la déflagration nécessaire. La paille prendra feu et ils se mettront à courir dans l’autre sens. Ce ne sera plus fascinant parce que la destruction sera parfaite. La perfection, nous y courons comme à notre perte. Apprenons à mourir, vous, moi, eux, nous, et surtout toi mon amour !

Je riais. Mais c’était fini. Le régime du moteur tomba sensiblement. L’air glissait de nouveau. J’avais pleinement conscience de l’oblique cette fois.

— Nous avons eu très peur, dit une de mes sœurs qui était la porte-parole des autres.

— À vous le tour ! dit le pilote en lui prenant le coude. Elle pâlit.

— Moi ? Elle voulait dire : moi aussi ? Je lui donnai mes lunettes, l’écharpe et lui parlai des gouttes d’huile, du ciel impossible à enciéler, tout cela rapidement dans le désordre, n’ayant pas tout à fait retrouvé mon calme.

— He ! Calmez-vous ! me dit-elle. Qu’est-ce que c’est que ce ciel qui envenime votre esprit ? Elle n’allait pas tarder à le savoir. C’était une paysanne robuste, saine, rieuse si on la poussait, toujours honteuse d’avoir été trop loin, mais oublieuse. En mettant le pied sur la poutre que le pilote lui indiquait, elle perdit la tête à cause d’une déchirure de la toile.

— Ce n’est rien ! dit le pilote. Montez !

— Rien ? dit-elle. Elle nous regarda comme si nous pouvions encore la sauver. C’est un accroc, dit-elle, je le vois bien. L’aéroplane pouvait très bien voler tout nu, dit le pilote, et il allait le prouver en augmentant la taille de la déchirure.

— Ça fera comme un petit drapeau, dit-il en riant. Il se mit au garde-à-vous et elle monta sur la poutre.

— C’est fascinant ! lui dis-je. Elle avait soif. Puis le bruit du moteur couvrit sa voix. J’ouvris la main pour montrer la pièce à la femme du pilote. Elle s’approcha.

— Elle vous a peut-être porté chance, dit-elle en constatant l’effet de propreté que ma sueur avait exercé sur le métal.

— Vous avez raison, dis-je, et je lui en donnai une autre qu’elle empocha.

— Il veut pas aller à la messe, dit-elle. L’enfant me regarda pour me signifier qu’elle parlait de lui. Avant on y allait, ça ne servait à rien, mais c’était comme un devoir, vous comprenez ? Il est rebelle. L’enfant sourit.

— Je n’ai peur de rien, dit-il. Je vis qu’il lui manquait une main.

— L’hélice, dit sa mère. Il me montra le moignon. Le poignet de la chemise était d’une étrange propreté. Je vis le bouton parfaitement astiqué.

— Nous n’avons pas de chance, dit-il. Sa mère me toucha.

— Nous n’avons pas eu de chance en Amérique, dit-elle. L’enfant grimaça. Il y avait un enfant dans le ventre de sa mère. Et un autre homme dans sa tête. Ce n’est pas vrai, dit-elle, il écoute trop son père, il ne m’écoute plus, il ne réfléchit plus. L’enfant s’éloigna en traînant les pieds. Il ne faut pas le croire, dit la femme, en ce moment il veut donner raison à son père.

 

Comment lutter ? Comment en finir ?

J’avais toujours la pièce dans la main. Elle rutilait. Je la montrai à mes sœurs.

— Elle dit que c’est la sueur, leur expliquai-je. Elles regardèrent la femme.

— Elle doit bien savoir ce qu’elle dit, dit l’une des sœurs.

— Elle est enceinte, dis-je, il ne veut pas de l’enfant et elle ne sait plus ce qu’elle veut.

Il y eut un bruit de chapelets qui attira l’attention de la femme. Elle me sourit. Pensant peut-être qu’on priait pour elle maintenant. Ce qu’on me reprochait, c’était de ne pas m’être aperçue avec les autres de la disparition de l’avion à l’horizon du bois de mélèze dont nous redoutions depuis le début la répugnante nécessité.

— Ils sont au-dessus du lac, dit la femme qui revenait sans l’enfant.

— Où est-il ? demandai-je en parlant de lui. La femme se retourna pour désigner d’une main molle un appentis qui était comme enfanté par le hangar.

— Nous habitons là, dit-elle, avec l’huile et les chiffons. Ils avaient un lit. Ils couchaient tous les trois dedans. Ils mangeaient à table sous un auvent qu’on ne pouvait pas voir. Il s’est passionné pour la cartomancie, dit-elle. Elle attendait que j’exprimasse mon opinion à ce sujet. Ce n’est qu’une passion à la place des avions, ajouta-t-elle maintenant pour me décontenancer. Mon visage devait avoir changé de couleur.

— Des avions ? dis-je. Je ne comprenais pas. Vous comprenez, vous ? Je compris enfin qu’elle me parlait des aéroplanes. Presque quarante ans avaient passé depuis le premier avion. Vous vous rendez compte ? Quarante ans. Le temps des cerises.

— C’est de son âge, pourtant, dis-je, ce désir de voler parce que c’est possible. Une de mes sœurs me tirait par la manche.

— Où sont-ils ? demandait-elle. Je m’entendis parler du lac. Je ne connaissais pas le lac.

— Nous ne sommes pas de la région, expliquai-je à la femme du pilote. Nous vivons un peu à l’écart du monde. Je voulais dire que les travaux des champs ne nous rapprochaient pas de ce monde que nous venions effleurer peut-être par un pur caprice et non pas par besoin de connaissance.

— Le lac est un miroir et le ciel son reflet exact, dit la femme. Elle rit un peu. Je commence des poèmes mais je ne les écris pas, dit-elle. Il me semblait assister au plouf. J’avais la chair de poule. On n’entend pas le moteur, commença-t-elle et elle expliqua pourquoi on ne l’entendait pas. Mes sœurs avaient tendu l’oreille et elle était entrée dans le silence. Je pensais à la honte qu’elle aurait dû éprouver à ma place. Quelquefois il lui prend la fantaisie de se poser un peu plus loin dans les prés, dit-elle. Je haussai les épaules. Le bois, le lac, le pré, il ne manquait plus que la mer pour donner un air d’infini à cette promenade. Ou la mort. N’y pensons pas. À son retour, notre sœur nous supplierait de lui promettre de ne plus l’obliger à monter dans ces machines qui lui donnent le mal au cœur et bien sûr nous ne promettrions rien pour satisfaire son désir de tranquillité parfaitement incompatible avec notre coquetterie touristique.

— Vous habitez un de ces châteaux, dit la femme sans terminer sa phrase.

— En réalité, lui dis-je, nous habitons une grande maison un peu vieille et nous avons un métayer pour nous conseiller. Nous n’avons jamais vu d’aéroplane autrement qu’en reproduction, tous les enfants pensent que nous en possèderont tous un pour aller où bon nous semble et nous ne savons pas comment leur expliquer que ce n’est pas possible, vous comprenez, cette anarchie, ils ne se rendent pas compte. La femme recula.

— Maintenant vous saurez, dit-elle. Elle devenait amère. Ne vous inquiétez pas, dit-elle, il a tout simplement pris la place de Dieu. Je me signai en vitesse pour ne pas attirer l’attention de mes sœurs. On entendit enfin le moteur. L’aéroplane montait dans le ciel au-dessus du bois.

— Nous nous sommes mises en retard, dis-je. Je possédais un oignon reçu en héritage. Je parlai de la gare où nous avions laissé nos bagages. L’enfant réapparut, attiré par l’avion. Les cartes sautaient comme des puces dans sa main paume tournée vers le ciel.

— C’est insensé, dit sa mère et elle tournait autour de lui pour ramasser les cartes. L’avion se posa. Nous aperçûmes de loin le visage de notre sœur. Elle rayonnait de bonheur.

— Qu’est-ce que je vous disais ? fit la femme en levant la tête, elle a vu Dieu. Nouveau signe, cette fois je le destine à mes sœurs qui l’imitent si bien.

— Nous avons eu peur, dis-je à notre fugueuse. Elle avait eu peur elle aussi, mais au début seulement, parce qu’ensuite elle avait lutté contre la nausée et ils étaient passés au-dessus du lac à toute vitesse, vertige figé, elle avait cru que sa dernière heure était arrivée. Ensuite, le bonheur. Elle rit. Le bonheur ? Nous nous regardions. Quel bonheur ? Elle cessa de rire, devint peut-être sombre, presque triste, mais peut-être seulement parce qu’à ce moment je souhaitais être à sa place pour tout expliquer à ma manière.

— J’ai dit le bonheur sans me rendre compte, dit-elle comme si elle cherchait à m’empêcher d’entrer en elle, mais ce fut plutôt la joie, non ? Le pilote dénouait lentement l’écharpe de soie.

— Le bonheur existe, dit-il, il y a un temps pour ça, mais je crois que nous sommes plutôt allés faire un tour du côté de l’espace, plaisir sans fin. Notre sœur se taisait maintenant, tête basse, mais j’avais la certitude de ce bonheur et peut-être même le désir de le lui arracher. Le pilote devina ma haine. Une crispation à la surface. Rien de tragique. J’avais une mission à remplir. Je n’expliquais rien. Je m’étais donnée la première à ce rite.

— C’est vrai, reconnut le pilote. La femme vint chercher sa pièce. Elle en choisit une dans la main de notre sœur qui voulait rire encore. Ce bonheur était impossible. Comment y croire ? Elle nous condamnait à l’attente. Aucune de mes sœurs ne mit sa main dans celle que le pilote tendait. Je désignai la plus faible. C’était aussi la plus jeune. Toute de blanc vêtue. Une mèche noire sur la joue, qu’on lui demandait de cacher, mais moins souvent maintenant qu’elle s’était révélée la meilleure d’entre nous. Elle était sur le point de défaillir. Quelque chose sortit de sa bouche à la place des mots.

— Pourquoi elle ? dit la femme du pilote, de toute façon il faudra revenir demain, le jour se finit, ma patience aussi, tu décides quoi ?

Nous étions déçues.

— Il a perdu beaucoup de temps avec moi, dit notre sœur félicitée pour anticiper nos rengaines.

— Nous prenons le train ce soir, dis-je, Nous ne témoignerons pas toutes de cette aventure. Moi, vous ma sœur et peut-être aussi vous mon enfant si vous consentez à vous raisonner un peu. La novice était pâle.

— N’allez pas plus loin que le bois, dis-je au pilote, nous ne voulons pas vous perdre de vue. Mes sœurs étaient d’accord avec moi, y compris celle qui avait connu le bonheur ou qui en tout cas posait la question du bonheur. L’enfant était retourné sous l’auvent. Je l’y rejoignis. Il tirait les cartes.

— Vous êtes les reines, dit-il, les pilotes sont des valets et les enfants les rois. Je parus soulagée. La femme dit : on n’a pas trouvé de tarot. Elle expliquait tout. C’était peut-être tout ce qu’on pouvait reprocher à son caractère de vagabonde ou de fugitive. J’offris une image à l’enfant. Une petite fille offrait une fleur, une rose peut-être, à un petit garçon plus jeune qu’elle, presque distrait par le bord de l’image, envahi par le sentiment de ce périmètre coupant la pulpe de mes doigts. Il me remercia.

— Il n’y a rien d’écrit, dit-il. Je flattai sa joue molle.

— Mets-toi à sa place, lui dis-je, et pense à ce que tu dirais en pareille circonstance. Il posa l’image sur le jeu en cours.

— Lui parler ? demanda-t-il d’un air faussement ingénu. Faire comme si elle existait ? Comme si c’était ce que je désire le plus au monde ? Ce n’est pas une rose. Il y a des gens qui pensent qu’il suffit de peindre une corolle, un calice et une tige pour que la fleur ressemble à une fleur. Ce n’est même pas une fleur. Sans la fleur, elle semble lui reprocher quelque chose. Il ne grandira pas. Il est à l’étroit. On ne sait pas ce qu’il convient de penser de lui. Il est peut-être détestable. Il ne grandira pas avec ce siècle. D’ailleurs, les enfants ne grandissent pas, ils disparaissent. Les poilus ne sont pas les héros à la place de l’enfant. Pas facile de penser aux autres dans ces conditions. La voix de sa mère s’était mêlée à la sienne. La mienne aussi peut-être. Comme si nous étions d’accord sur le fait que cette conversation ne pouvait exister sans nuire à notre intégrité. Je ne les écoutais peut-être plus. L’image vola avec les cartes, même envol vertical au moment de paraître infini, puis l’oblique d’un planeur à la recherche d’une ascendance chaude, brûlante, virant sur l’aile au-dessus de la terre qui elle n’en finit pas.

— Il a tenu un journal de voyage, dit l’enfant, comme le marin qu’il a été avant de devenir aviateur. Aviateur ? Le journal était enfermé dans une boîte à outils cadenassée.

— Il n’écrit plus, dit la femme. Je ne sais pas si nous retournerons un jour en Amérique. Il y a une maison au bord d’un chemin qu’empruntent les chasseurs à la fin de l’été. Je m’y ennuyais. Cet ennui, ce silence, la sensation de ne plus attendre, d’être prête, sur le point de s’en aller, presque heureuse que ça arrive enfin, même au bout d’une crise qui a duré toute la journée. Il passait de plus en plus de temps à la maison parce qu’il avait maintenant la réputation de porter la guigne. Ma voix : je ne sais pas si je dois vous écouter, l’enfant devrait peut-être sortir, voulez-vous que j’appelle une de mes sœurs (ma sœur préférée) qui s’occupera de lui oh et puis nous n’avons plus le temps, ils ne vont pas tarder, nous ne pouvons plus nous permettre de rater ce train, à aucun prix, nous sommes déléguées pour annoncer une bonne nouvelle oui une de plus, le temps m’a toujours semblé n’exister qu’au fil de ce bonheur, comment ne pas chercher à le partager, je regrette de ne pas pouvoir vous écouter plus longtemps, mon Dieu qu’est-ce qu’il faut dire pour ne pas vivre toute sa vie au ricochet du malheur des autres, un mot, un seul, inspiré par l’objet qu’il vous plaira d’interposer, oui, une autre image, celle du même jeune garçon qui revient chez lui par le chemin des écoliers, une rose à la main, une fleur si c’est ce qu’il veut, je demandai à l’enfant s’il connaissait cette série produite à grands frais par notre diocèse, mais n’avait-elle pas été inspirée par la réalité d’un autre enfant ?

— Un autre enfant ? dit-il et l’image s’envola encore, la mère s’excusait en la ramassant tandis que d’autres cartes du même jeu voletaient autour d’elle, menaceur à l’exercice de la cruauté, mon Dieu que le mot se révèle enfin quelque part à la surface de ce décor de théâtre. C’est absurde de penser que quelqu’un puisse faire le malheur des autres sans y mettre au moins un peu de cette méchanceté qui nous condamne tous à l’oubli. Mon père n’est pas méchant, dit l’enfant, ça tout le monde le sait, il louche un peu, c’est tout.

— Comment c’est arrivé ? demandai-je en posant mes doigts de fée sur le moignon qu’il avait élevé pour montrer le ciel.

— Il ne faut rien expliquer, dit la femme, la main, l’ennui, les voyages…

— Danrit est mort au champ d’honneur, dit le docteur qui voulait parler d’autre chose.

— Est-il tombé du ciel ? demanda Pierre qui adorait ces aventures reliées.

— Vous ne voulez pas savoir ce qui est arrivé à la novice… ?

 

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