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Reinaldo Arenas : Avant la nuit
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 Article publié le 14 juillet 2008.

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Librairie du gay savoir
Serge MEITINGER
Espace d’auteurs : Librairie du gay savoir

Reinaldo Arenas : Avant la nuit (autobiographie), Traduit de l’espagnol (Cuba) par Liliane Hasson, (Actes Sud, collection Babel, Arles, 2000).

À tous ceux que déprime leur condition dite pourtant « gay », à ceux que traumatise la moindre apparence de discrimination, à ceux qui méconnaissent la qualité réelle des libertés assurées en nos contrées par un régime, parfois décrié, de démocratie dite « médiatico-parlementaire », je conseillerais de lire cette « Vie » dont le message est celui de la liberté, de la résistance et du courage. Cette lecture leur permettra de « relativiser » et d’admirer une vitalité jusqu’au bout héroïque, transformant sa double frénésie d’écriture et de sexe en une intransigeante protestation d’humanité intégrale.

L’image célèbre qui ouvre le livre, celle de l’enfant nu qui mange de la terre, emblématise moins la misère et la malnutrition qu’un rapport viscéral de l’auteur aux grands éléments en leurs cycles, qui s’orchestrera plus tard dans la passion vivante qu’il entretiendra avec l’Océan (dont la dictature castriste barricadera l’accès pour la majorité du peuple de Cuba). Au fin fond de la campagne cubaine, naît donc, en 1943, dans un état familial et social qui n’est pas encore celui du dénuement, l’enfant d’une fille-mère, « séduite et abandonnée », qui accepte mal sa condition et qui l’élève au milieu d’un gynécée de femmes et de filles frustrées. Cette mère est distante et peu affectueuse. Les piliers de la famille sont, de fait, les grands-parents : le grand-père, patriarche et seul mâle valide (aux impressionnants testicules qui étonnent l’enfant !) dans ce troupeau de femelles délaissées, la grand-mère qui fait le lien entre une conception magique et ancestrale du monde – unissant les hommes au cosmos étoilé et à la nature – et la vie de tous les jours dont elle est la principale pourvoyeuse. C’est elle qui sera aussi le premier moteur du désir d’écrire : les histoires d’apparitions et de sorcières qu’elle raconte en les mêlant à toutes sortes de rites conjuratoires seront, avec les films mexicains ou nord-américains, le déclencheur chez l’adolescent de la compulsion à écrire.

Reinaldo fréquente peu l’école et, excepté son grand-père qui a une culture politique et même quelques ambitions de ce côté, les membres de sa famille, surtout les femmes, sont quasi analphabètes. Il se fera lui‑même écrivain par ses lectures multiples, éclectiques et passionnées, et apprend surtout la vie à cru. La cruauté de ces paysans envers les animaux est effrayante : pour châtrer les jeunes taureaux, ils ne trouvent rien de mieux que de leur marteler les gonades à coups de pierre jusqu’à ce qu’elles se détachent et ces dernières sont ensuite consommées. Les relations entre les humains également sont brutales et, la promiscuité permanente avec le monde animal aidant, la sexualité est omniprésente, canalisée toutefois par un machisme virulent, assaisonné de croyances religieuses à situer de façon incertaine entre christianisme et magie (en partie vaudou). L’enfant découvre la pente principale de sa polarisation désirante, à l’âge de six ans, en une manière de scène primitive ou d’image archétype. Cheminant le jour de la Saint-Jean sur la rive du fleuve, dont le tumulte rythmé a déjà quelque chose de sexuel, il découvre soudain plus de trente hommes nus en train de se baigner. Ces jeunes gens sacrifient avec bonheur à un rite estival traditionnel. Mais la vue de ces corps ruisselants, folâtrant, plongeant, de ces sexes luisants est une révélation et cette « extase devant le glorieux mystère de la beauté » lui permet d’« inventer », dès le lendemain, à même son corps impubère la jouissance volontaire de la masturbation qu’il tient alors pour anormale (parce qu’il s’en croit l’unique adepte) mais qu’il pratique jusqu’à l’évanouissement. Lors de ses années d’école et jusqu’à la puberté, l’activité sexuelle de l’enfant se place sous le signe d’une voracité tous azimuts, sous le signe d’un évident pansexualisme, dirait Freud : masturbation souvent frénétique, attouchements entre voisins, cousins et cousines, rapports avec des animaux (chiens, poules et coqs, jument), des fruits tendres où insérer sa verge ou des « arbres au tronc moelleux, comme les papayers ». Le premier vrai rapport de pénétration réciproque a lieu, alors qu’il a huit ans, avec son cousin Orlando qui en a douze et dont il admire le « beau gland » que ce dernier exhibe volontiers. Toutefois cette prime expérience génère une angoisse sourde et un sentiment de culpabilité liés aux rituels de « désenvoûtement » que subissent l’enfant et sa mère : il est persuadé que les médiums vont découvrir ce qu’Orlando et lui ont fait derrière les buissons. Un vague sentiment d’interdit pèse sur cet acte qui, pour lui, n’a pas encore de nom mais que la religion et le machisme ambiant condamnent tout autant. Cependant l’enfant comprend aussi que, dans ce monde, ce qui n’est pas dit, ce qui reste muet et secret, d’une certaine façon n’existe pas : pendant leurs longs trajets à cheval, son oncle Rigoberto assoit l’enfant sur son énorme sexe érigé pour un silencieux frotti-frotta dont ils ne parlèrent jamais.

Cette loi du silence, ce même machisme et une évidente sentimentalité l’incitant à idéaliser ses relations avec des amis de cœur feront que l’adolescent commencera par jouer au séducteur et par multiplier les petites amies. La désillusion amoureuse, à lui infligée par un certain Raúl, et les péripéties de la révolution castriste lui feront abandonner toute idée et tout désir de monogamie comme d’hétérosexualité. Reinaldo a quinze ans au moment où la dictature de Batista s’écroule sous l’effet de sa propre déliquescence plus que sous les coups des guérilleros. Le tout jeune homme rejoint le camp rebelle, mettant d’ailleurs ainsi sa famille en danger, et il revient au village avec les « barbus » de Castro pour assister aux premières exactions du régime, à des règlements de comptes qui tiennent plus de la vengeance privée ou de l’envie spoliatrice que de l’intérêt supérieur de la révolution : on met à mort les prétendus « traîtres » sans jugement autre que l’hallali de la foule hurlante ; on pend ou on brûle vifs des malheureux souvent innocents. La méthode d’humiliation publique et de châtiment exemplaire qui sera une constante du régime invente ses tours dès le début. Le jeune Reinaldo se trouve alors embrigadé par le nouveau pouvoir qui veille à s’assurer un encadrement idéologiquement marqué et docile. Il remarque ainsi très vite qu’il s’agit moins d’une révolution populaire, traduisant le soulèvement d’un peuple contre la dictature en vue de la démocratie, que de la mainmise immédiate d’un système communiste piloté par les soviétiques sur une population que l’on travaille d’emblée à assujettir et à terroriser. Notre écrivain va se trouver d’abord voué à la comptabilité agricole et expédié à la ferme avant d’être envoyé à l’université pour y faire des études de planification, ce qu’il ressent comme une délivrance d’autant que c’est son premier accès à la capitale, La Havane. Dans les deux cas toutefois, il reçoit plus une formation idéologique que technique et il vit les contraintes de l’encasernement de la jeunesse que le régime tend à ériger en système. En effet toute la vie des étudiants comme des Cubains est de plus en plus strictement enrégimentée et toute expression originale ou privée, dans l’habillement, l’allure et le comportement, se trouve contrecarrée : les jeunes gens, garçons et filles, sont séparés et les relations sexuelles surveillées, voire interdites (toute dictature est chaste, elle exige du moins la chasteté de ses sujets). L’homosexualité est un crime et les autorités la répriment avec vigueur (il y aura bientôt des camps de concentration pour les déviants). Paradoxalement, l’encasernement des jeunes hommes et la militarisation de leur vie quotidienne, les ambivalences du machisme (qui ne cesse d’hésiter sur le statut du « tringleur » uniquement actif), les frustrations résultant de la séparation des sexes et des contraintes de tous ordres multiplient les occasions de contacts sexuels entre jeunes mâles. La répression génère, comme son ombre portée, une permanente frénésie de désir, une avidité tournée vers la jouissance, peu regardante sur les moyens de se satisfaire, et Reinaldo inaugure, dès ce moment, la boulimie sexuelle qui caractérise son parcours : c’est dans sa chambre d’étudiant un défilé nocturne incessant de militaires, de camarades et même de professeurs ; sa capacité d’accueil semble n’avoir nulle limite et il est souvent étonné de voir, parmi tous ces garçons frustrés et apparemment machos qui viennent d’abord pour se soulager en lui, un bon nombre réclamer la réciproque et s’ouvrir avec bonheur et reconnaissance aux coups de boutoir d’un autre homme (à condition bien sûr qu’on n’en parle jamais) !

Et Reinaldo ne cesse d’écrire non plus que de coïter, il n’arrêtera jamais ou, plutôt, il mettra fin à ses jours au moment où le sida ne lui laissera plus aucune force ni pour aimer ni pour créer. Il a la chance d’être reconnu très jeune par des aînés qui ne lui marchandent pas leur admiration : il est accueilli à la Bibliothèque Nationale après avoir remporté en 1963 un concours de nouvelles et l’Union Nationale des Ecrivains et Artistes de Cuba lui accorde, en 1965, son prix pour son roman Celestino antes del alba qui sera publié l’année suivante. Mais ce sera son seul livre publié dans sa patrie bien qu’il soit quasiment resté inaccessible au public : dès 1966, son second roman manque le prix en raison de l’opposition des apparatchiks de l’Union, dont Alejo Carpentier qui poursuit Reinaldo de sa haine et de son mépris, et, dès ce moment, le jeune écrivain sera surveillé par la police politique qui s’ingénie à subtiliser ses manuscrits. En effet Arenas a rencontré, en 1967, un couple espagnol, Jorge et Margarita Camacho, avec qui il a noué d’emblée une indéfectible amitié et ces derniers, qui ont leurs entrées secrètes à Cuba, parviennent à lui faire passer des messages et des cadeaux, en toutes circonstances, comme à faire sortir ses textes qui sont publiés en Espagne et surtout traduits en France : le succès mondial d’Arenas est largement dû à sa notoriété parisienne. Commence une longue période de précarité entièrement vouée à la liberté de l’écriture et de l’amour quel qu’en soit le prix. Marginalisé, débordant toutes les normes en vigueur qui font progressivement de Cuba une prison où l’on soumet la plus vigoureuse portion de la population au travail forcé, l’écrivain doit, chaque jour, se battre pour tout : pour se loger, pour se nourrir, pour continuer à satisfaire son penchant principal. Il lui faut se méfier de tous, de sa famille souvent, en particulier de sa tante chez qui il est obligé de loger et qui l’espionne et dénonce à la police dont elle est une informatrice stipendiée. Il cache ses manuscrits, enveloppés dans des sacs poubelles plastifiés, dans des endroits invraisemblables (sous les tuiles du toit, dans des trous de mur ou carrément dans la terre) ; il est contraint de faire confiance à des amis incertains ou capricieux, eux-mêmes victimes de pressions et qui le trahissent. Ainsi il lui faudra récrire deux fois intégralement son roman Encore une fois la mer et plusieurs fois son autobiographie. Il se maintient juste à la limite de l’accusation de « parasitisme social » et réussit à déjouer l’emprise de la police qui lui vole ses textes, tout en pratiquant, tous azimuts, une liberté de l’esprit insupportable pour le régime. Il pratique aussi une liberté sexuelle qui est la contrepartie libidinale de la dictature instaurée, frénésie

contre frénésie, défoulement contre censure et castration : c’est par régiments entiers que l’écrivain et ses amis homosexuels (des mouchards très souvent, vendus à la police) « s’envoient » des adolescents racolés dans l’escalier, dans la rue, au bord des plages, n’importe où, des militaires et même des policiers. Ces derniers risquent de n’être toutefois que des appâts de la répression car Castro a instauré une police sexuelle chargée d’aguicher les pédés pour les mieux compromettre. Mais l’excitation liée au danger semble constamment l’emporter sur la peur. Le plus souvent, ces conquêtes fugitives tiennent le rôle ithyphallique d’« enculeurs » et, c’est l’abattage (Arenas calcule avoir eu ainsi environ cinq mille amants !), ils font la queue, attendant leur tour en fourbissant leur arme. Parfois aussi la réversibilité s’improvise.

La dictature a bien sûr voulu utiliser contre l’écrivain sa plus voyante faiblesse : elle le fait inculper pour détournement de mineurs lors d’une sombre affaire de vol dont Reinaldo et son complice avaient en fait été victimes. Il est arrêté et s’enfuit du commissariat où il est retenu. Pendant des mois, il vivra dans les arbres d’un parc public, visité et ravitaillé par des amis avec qui il échange des textes qu’ils se lisent les uns les autres sous la ramée. Le titre de cette autobiographie vient d’ailleurs de cette période où il lui fallait impérativement écrire et lire « avant la nuit » puisqu’il était privé de toute lumière artificielle (laquelle au demeurant eût été dangereuse). C’est à ce moment qu’il songe à s’enfuir, à quitter définitivement l’île et il risque sa vie lors d’une tentative d’évasion à la nage vers la base américaine de Guantanamo. La police lance contre lui des avis de recherche en le faisant passer pour l’assassin d’une vieille dame. Après moult péripéties, il sera repris et incarcéré au Morro, redoutable forteresse historique devenue une horrible prison dont certaines parties sont régulièrement envahies par la marée. Il y fait l’expérience de l’abjection, celle d’un monde où l’affectivité et la beauté n’ont pas leur place, où l’excès de grâce physique est puni de mort tant il insulte à l’atmosphère infernale et désespérée du lieu. La beauté est en effet un signe de liberté, une promesse de bonheur, l’indice vivant d’une valeur supérieure à laquelle on voudrait librement et gratuitement faire allégeance ; elle ne saurait coexister avec la violence pure et le vertige sado-masochiste de la destruction en acte. Arenas ne découvre qu’au bout de quelques mois la tactique du pouvoir : l’inculper d’un crime de droit commun et le placer au Morro comme un vulgaire criminel permettait de masquer un dessein plus inquiétant qui était de le réduire politiquement. Il est conduit à la Villa Marista où sont les chambres de torture du régime et il comprend assez vite que, de ce repaire inquisitorial, il ne sortira jamais vivant s’il ne signe sa « rétractation » : après quatre mois au secret à la Sûreté de l’Etat, il contresigne des aveux complets où il reconnaît être un contre-révolutionnaire ayant fait sortir ses manuscrits de Cuba, où il affirme regretter et où il promet de ne plus recommencer et de renoncer à l’homosexualité. Il subit, de ce fait, un sérieux revers d’orgueil personnel, tout en en sachant l’inéluctabilité, préférant la vie au sacrifice inutile. De retour au Morro, il y attend son procès pour détournement de mineurs. Mais rien ne s’y passe comme le procureur l’aurait souhaité, car les garçons « détournés » s’avèrent n’avoir pas été « mineurs » au moment des faits, de plus ils nient désormais toute relation sexuelle et toute agression, ne reconnaissant qu’une tentative de séduction avortée de la part de leurs prétendus corrupteurs. Le tribunal est obligé de réduire la peine envisagée à deux ans de détention pour « menées lascives ». Et ces deux années Reinaldo les terminera dans une « prison ouverte ».

Arenas est libéré au début de l’année 1976 et retombe dans l’ornière d’une vie quotidienne infernale. Dans un pays où tout appartient à l’Etat, se loger, se nourrir, trouver un travail, tout cela dépend du caprice d’une bureaucratie infiniment pointilleuse et corruptible. De plus notre écrivain est censé respecter les termes de sa « rétractation » et il est soumis à une surveillance parfois peu discrète, souvent ambiguë, car certains de ses « anges gardiens » souhaiteraient le voir replonger, d’autres profiter de sa situation pour s’offrir quelques libertés. Pour se loger, Reinaldo a recours à toutes les combines en vigueur : « achat » frauduleux d’une pièce aménagée, chantage exercé envers sa tante, arrangements complexes et douteux, installation artisanale de mezzanines prohibées par la loi… Diverses opportunités fort insolites et saisies aux cheveux contribuent à entretenir des rapports de promiscuité souvent hauts en couleur. Cette période de sa vie est tout entière de style picaresque et semble sortir d’un roman espagnol classique. Elle est aussi le moment où il vit la principale aventure sentimentale de sa vie, affection qui l’accompagnera jusqu’au seuil de sa mort. Il rencontre en effet Lazaro, le fils d’une de ses voisines, adolescent perturbé, victime de vraies crises de démence et qui souhaite devenir écrivain. Il le prend sous son aile pour autant que, dans sa situation, il puisse protéger quelqu’un ! Il se développe entre eux une relation qui déborde le sexuel pour s’affirmer relation d’amour. D’ailleurs le jeune homme a des rapports avec des filles et il se marie même sous l’égide de son mentor. C’est lui aussi qui sera la clef de l’évasion, idée taraudante de ces dernières années à Cuba. Dans les premiers jours d’avril 1980, un chauffeur de bus lance son véhicule contre le portail de l’Ambassade du Pérou à La Havane. Le chauffeur et les passagers se réfugient à l’intérieur et demandent l’asile politique. Il s’ensuit une ruée vers ladite ambassade où se pressent bientôt près de vingt mille Cubains ! Lazaro est parmi eux. Castro, se trouvant soumis à un bras de fer international, invente une solution pour lui commode : faire un convoi à expédier à l’étranger de tous les marginaux et éclopés et malades qui l’encombrent. Sous le prétexte d’accéder à la demande étrangère et sous la fiction de la « libération des réfugiés de l’Ambassade du Pérou », il compte ne laisser partir que des Cubains que le régime rejette. Reinaldo va profiter de l’occasion et surtout de la confusion extrême que cette affaire provoque : après de nombreuses ruses (car il est évident que, lui, on ne souhaite pas le laisser sortir), il arrivera à Miami où il retrouvera Lazaro. Ce dernier deviendra portier de nuit à New York et inspirera l’un de ses derniers livres à son ami-amant. Lazaro écrira et publiera ses mémoires. Il secondera Reinaldo jusqu’au bout, le seul de toute sa vie cubaine à faire le lien avec l’exil, à relier la mort et Cuba. L’exil – une dizaine d’années – se sera avéré décevant : à l’extérieur, à part ses plus intimes et éternels soutiens, nul n’attend Arenas ! On lui reproche même d’être parti et d’avoir quitté son rôle si pittoresque et attendrissant de persécuté. Il comprend que la fameuse liberté du « monde libre » est en fait soumise aux seules règles du profit et il affronte la propagande idéologique castriste qui a toujours su s’assurer les services de personnalités marquantes partout dans le monde : le but est de faire passer Reinaldo pour un menteur et un traître à sa patrie, ce qui s’avère parfois très facile tant la légende de la révolution cubaine est puissante ! Exilé, Arenas ne renonce ni à sa frénésie d’écriture – ses dernières années seront le temps de l’édification définitive d’un monument, celui de l’Œuvre – ni à sa frénésie sexuelle : mal lui en prend en cette époque où se répand le sida qu’il semblait voué à attraper. La boucle de ce destin semble se refermer sur un sentiment tragique de la vie. Pourtant il luttera jusqu’au bout, avec acharnement, lucidité, courage, avec plus de pitié pour autrui que de terreur pour soi, sans espoir autre que de survivre par son œuvre et dans le cœur des aimés comme Lazaro ou les Camacho. Il mourra en 1990, maudissant Castro, et il me semble que ce qui lui ferait le plus mal s’il voyait notre aujourd’hui, ce serait de constater que, seize ans après sa mort, ce dictateur surréaliste et cruel sévit encore avec la bénédiction des instances internationales qui le traitent en bouffon ou l’instrumentalisent et qu’il a eu le temps, qu’il aura encore le temps, de pourrir quelques générations supplémentaires de Cubains !

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