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 Article publié le 11 juillet 2008.

oOo

Sibérie

 

Quand on s’était dit que cela ne serait pas une mauvaise idée de partir ensemble en Sibérie, Jan a simplement ajouté : " ça va être long " Je me rappelle l’avoir regardé pesamment. Cherchait-il à me décourager ? En doutait-il lui-même ? Non. L’œil brillant et pénétré de cet alcool à franchir toute limite et à gravir tout sommet, il s’est contenté d’incliner la tête plusieurs fois de suite. C’est sa manière à lui de signer un accord. Sans plus attendre, il porta un toast si haut qu’une traînée de l’ivresse rouge menaça la manche de ma chemise. Je me mis à lécher le revers de ma main. Un instant, je crus bien faire partie d’une sombre organisation où les pactes sont scellés à coup de sang versé. Dés lors, l’affaire semblait conclue. Ce soir-là, autour d’un verre, nos pensées voyageaient loin et se moquaient ouvertement des plans réglés comme du papier à musique. Ce soir-là, nos verres avaient décidé à notre place.
D’ailleurs, la décision de partir ne tenait pas tant du courage à affronter la rudesse des contrées les plus reculées du monde que de l’envie exacerbée de rompre avec un quotidien que l’on croyait à jamais condamné à la monotonie. Il suffisait de déclarer solennellement son départ pour se convaincre d’être déjà parti.
J’annoncerai chez moi que je partais. Simplement. Sans doute vaudrait-il mieux que je fisse ce voyage tout seul. Tout seul avec moi-même, précisément. Et pour faire le point, comme on a coutume de dire dans ces cas-là.
Des silences chargés de reproche viendront cogner sur les tasses de café ; des discussions vaines mourront au pied de l’autel de l’incompréhension. Les pâtes du dîner se colleront au fond des assiettes et porteront les marques d’une déception visible jusque dans la poubelle. Le soir, quand la lumière s’éteindra, le " Bonne nuit ", jadis si allumé, sera à peine audible. Chacun se mettra soigneusement dans un coin du lit. Il est de bonne guerre que de camper sur ses positions et ne pas en bouger. La frontière de la discorde se dessinera dans les plis de la nuit. Elle sera impitoyable et comme tranchée au milieu par la couverture du désaveu.
Le matin, quand le café sera à moitié avalé, les stigmates de la nuit viendront annoncer qu’il y aura sûrement des prolongations.

 - J’ai deux places pour un concert de jazz ce samedi, mon très cher ! Sa voix était comme à l’accoutumée joyeuse et entraînante. Un brin d’une malice bienveillante traînait au bout des syllabes. Le sourire auquel j’avais tant succombé se dessinait sur des lèvres honnêtes et généreuses. Ce qui donnait à ses yeux l’éclat de la plus belle déclaration qu’un homme n’ait jamais espérée d’une femme.
Je regardais celle que je considérais comme le prolongement de mon propre émerveillement devant la vie avec une gêne imbécile et tellement gauche dans la dissimulation. Du reste, il était la plupart du temps inutile de chercher à lui cacher quelque chose. Elle sait deviner tout. Sans jamais en avoir l’air. Elle finissait souvent les phrases que je commençais. Avais-je vraiment des pensées propres à revendiquer ? Mais, jusqu’à quel point peut-on partager ?

Elle venait de faire irruption dans mes résolutions de voyage avec cette désinvolture qui lui était si familière. Depuis quelques jours, mes gestes trahissaient la nervosité de ceux qui ne savent pas comment annoncer une décision. Pour la première fois, l’idée de partir seul m’avait paru indispensable pour donner du sens, comme l’on dit, au couple que nous formions. Il faut dire que, de cette façon de tout programmer, ma femme a parfois oublié que je pouvais lui témoigner mon attachement de la manière qui pouvait m’être propre. Ce qui aurait pu par exemple contribuer à sortir de ses sphères de représentation de l’idéal amoureux était regardé avec beaucoup de réserve et, finalement, écarté avec finesse. J’en souffrais mais étais tout aussi disposé à lui en être reconnaissant. Sa force, c’était la rectitude de son jugement, en tout.
 - Chouette ! Tu ne pars pas ce week-end chez tes parents ?
 - Non, non. Pas ce week-end. Mais je vois que ça te fait toujours autant plaisir de faire des choses avec moi.
 - Si. Je t’assure, je suis tout à fait d’accord. Un concert de jazz m’a toujours rempli de joie. Tu le sais, ça ?
Il me fallait éviter l’attaque frontale.

 Un jour que je voulus partir de chez moi, ma mère s’était contentée de me dire : " Tu vois, avec tes bêtises, tu fais pleurer ta soeur. " Je me retournais pour réaliser que cette dernière, non seulement, ne bougeait pas mais plus encore, elle demeurait froidement impassible. Mais, c’était au contraire ma mère qui versait des larmes silencieuses. Elle le faisait sans doute parce que mon départ ne semblait pas affecter ma sœur et l’en dédouanait du même coup par son propre chagrin. J’avoue que je ne comprenais pas sur le moment l’attitude de l’une et de l’autre. J’aurais peut-être mieux fait de commencer par mon père. Les hommes ne pleurent pas ; même pas aux enterrements. C’est bien connu. Crier sa joie ou sa peine, c’est là le rôle dévolu à la femme. On est tout disposé à lui reconnaître, sans faux-fuyant aucun, cette délicieuse faiblesse. Mieux, elle devient une institution proclamée d’utilité publique : les femmes doivent manifester visiblement les sentiments familiaux tel un drapeau flottant aux quatre vents. Mais les hommes ne sont jamais en reste. Il s’en trouve constamment pour tenter de les calmer, faussement. Ces fins limiers savent ô combien cette prière adressée aux tendres épouses les fait gémir de bien plus belle ! Ainsi de cette façon qui réglemente les relations villageoises, ils les font pleurer ou exprimer leur joie aux doses prescrites : on se croirait volontiers tantôt chez le médecin tantôt sur les gradins d’un théâtre antique. Les quantités d’émotion et d’effusion de tous genres doivent être savamment mélangées pour atteindre l’exacte vérité ; ni plus ni moins. Les ancêtres veillent toujours.
 Je crus bien un moment que quelque chose d’irréversible venait de se produire. Je formulais un simple souhait pour un simple départ loin de nos terres et voilà qu’on pleurerait presque un disparu. Alors, par solidarité, je me mis à sangloter à la suite de ma mère. Les larmes collectives devenaient de proche en proche le baromètre de la tristesse ressentie par tout le monde. Tout à ma confusion, je sentis les vagues de regrets monter en moi d’avoir ainsi parlé et suscité une telle crainte ; or l’amour des miens ne provenait-il pas précisément du siège de cette même crainte ?

 - Il n’y a franchement pas de quoi se mettre dans ces états-là ! Je pars pour à peine quelques décennies. Ce voyage aux profondeurs de moi-même exclut toute compagnie extérieure. Le pur rapport, quoi ? Pire, l’absolutisation de la conscience d’être. Comme tu peux voir : rien qui ne s’accommode avec la société des Hommes. Cependant, je t’avouerais que j’aurais bien aimé descendre jusque là où ma vie n’avait pas encore commencé ; m’éclairer enfin à la bougie originelle.
Mon ton, volontairement tragi-comique et carrément sentencieux, la fit sourire.
 - N’oublies pas tes pulls mon ami. Il fait froid dans ces régions-là.
 - Le train fera l’affaire. Je confierai mes secrets aux chemins de fer. Ces deux lignes parallèles sont d’une telle fidélité l’une envers l’autre ! On en oublierait presque qu’elles ne se rencontrent jamais. Toutefois, si elles se croisent et se heurtent un instant dans les gares, combien de destins qui ne font que se télescoper en ces lieux de fugacité ?
 - Ainsi donc, mon cher, plus crucial que la destination le cheminement !
 - Sacrifier l’orgueil du vouloir être à la quête de ce que l’on a été un jour. C’est en effet bien moins excitant pour un mortel de savoir qu’il va mourir que de s’atteler à l’examen des mille façons par lesquelles il avait vécu. Ce retour vers les germinations et vers les naissances donne généreusement un sens à l’espérance.
 - Ce joyeux programme comporte-t-il quelque risque ?
 - Toute aventure humaine comporte des risques. Il y a, à mon avis, autant de risques à vouloir vivre que de raisons à avoir peur de mourir.
 - Mais par la grâce, nos destins ne se sont tout de même pas rencontrés dans une gare !
 - Alors, tu voyageras au milieu de tous mes bouleversements. Tu seras cette voix qui me murmurera les mots éternels. Ensemble, nous tracerons nos lignes respectives.
 - Seraient-elles parallèles et... de façon irrémédiable ?

 Voilà. Elle a su ; a protesté mais n’était point disposée, pour peu que mes explications eussent comporté un soupçon de crédibilité, à accepter mon exil solitaire. Notre dernier dîner fut notre premier grand désaveu. C’était le jour de nos anniversaires. Nous les avions jumelés comme on le ferait pour deux villes des antipodes. Mes promesses, dans leur coupable naïveté, me faisaient faire le serment de l’aimer plus que jamais, à mon retour. Sans le lui dire. Mais, je n’étais pas encore parti que je revenais déjà poser dans sa trousse de toilette le doux parfum de ma tendresse. Je me voyais accueillir à bras ouverts tous ses projets qui eussent fini par devenir naturellement les miens. Plus aucune ombre sur le tableau qui gravât le programme de notre vie. Pas la moindre inquiétude qui vînt troubler notre sommeil.

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