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 Article publié le 11 juillet 2008.

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Dérives

 

Qui se plaît au souvenir conserve des espérances.
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe.

Ma mine déconfite pose ses poussières, se débarrasse de ses sueurs, de ses maladies, de ses orgies de voyage et revient jeter un regard sur cette ville d’une lividité cendrée et qui brusquement représente le ronflement d’un train monstrueux au repos. Les bouches d’égout projettent l’odeur incertaine des bas-fonds, ronronnent comme elles ronchonnent, à peine perturbées par tel clochard en devenir qui reçoit ses exhalaisons au travers d’un corps putride ainsi mis en opposition pour recevoir la chaleur des pauvres. À ciel ouvert sur les caniveaux grillagés. Il me faut donc exécuter ce diagnostic, opérer à chaud ce malade qui est moi. Rien à faire d’autre maintenant que je me sens de retour au piège de mes rues prétentieuses. Déjà cette envie qui me prend à la gorge. Faut-il avoir compté mes errances au gré des kilomètres de fuite pour revenir me noyer dans mon sinistre appartement, à présent vide. Vide de Moi ancien. Vide de nous. Vide d’elle surtout. Elle l’a déserté durant mon absence, quoiqu’elle ne s’y soit jamais tellement attardée. Elle a dit un jour, l’air de rien, comme au passage " Viens vivre chez moi ". Ma réponse fut mitigée car mes désirs l’étaient davantage. Le mot est lâché. Voilà ce que je redoutais en espérant que nous en serions longtemps quittes pour une relation clandestine. De celles qu’on attrape au coin de la rue avec le sentiment qu’elles ne survivront pas aux heurts des intersections, aux pièges de mes trottoirs défoncés. Il est vrai que j’aimais à opposer mon mutisme célibat aux foudres gutturales de toutes les fenêtres environnantes. Mon silence parle par les vociférations du voisin d’à côté. Celui-là même qui essaie la solidité des casseroles téflon sur la tête de sa femme. Histoire de laisser une saignée de griffes incandescentes. Puis, l’habitude aidant, on s’aliène doucement, sans bruit, comme par hypnose. Au réveil, je ne me suis plus appartenu. J’ai succombé aux promesses de l’extension. D’abord à son charme azuré, à sa silhouette indomptable - ce cheval gracieux qui plus de sa majesté que de sa force nous plie intimement, à genoux en une longue prière d’oubli du monde. Je ne lui dis pas ce que je ressentais au moment de lui voler son parfum ambré, quand je me laissai anéantir par sa voix qui semblait faite pour irriguer les terres arides de mon désert urbain. Avait-elle compris mon désarroi à me raconter ? Qu’importe, elle m’aima sans réserve au point de l’avoir crue jeter un désaveu sur mon âme solitaire. Ma solitude rencontra sa société et l’adopta comme le lieu de la démesure au sein duquel il fallut cependant apprendre à pénétrer pour tenter d’y forger ma place. Les codes culturels de la conversation m’ont toujours fait défaut. Incapable d’affronter les autres, je pris cette occasion comme une nécessaire thérapie. Me guérir, mais de quoi ? À son contact, je me mis à coller au monde des vanités contre lesquelles elle prenait un plaisir non dissimulé pour me prévenir, moi l’enfant sauvage grandi au milieu d’une contrée d’une aride virginité. Elle fut prête à fondre en excuses esthétiques et interminables. Je fus bercé par ces rituels qu’elle comprenait confusément pour finir par les redouter pour ce qu’ils eussent pu me faire passer pour un rustre tout droit sorti de son milieu naturel. Mon éducation première me fit si gauche et craintif ! En m’en faisant grief, elle eut souvent l’air de ne s’en prendre qu’à eux seuls. Je n’étais point responsable de mon éducation. C’est ainsi qu’elle a vu en moi les accents de la sincérité qu’elle-même a connus dans son enfance villageoise. Ce qu’elle combattit pour son propre compte, elle entreprit de le faire pour moi. Or, elle ne fut guère contente du résultat auquel elle parvint pour elle-même. Ainsi l’envie lui vint-elle d’un coup de réussir en se rattrapant sur le terrain vierge que je représentais à ses yeux. Elle se trouvait outrageusement pervertie par la ville et c’est souvent qu’elle m’invita à prendre le train de " la pureté provinciale ". Refaire mon éducation exigeait d’elle que je consentisse d’abord puis qu’elle excellât dans l’art de trouver ce savant dosage entre la nature et la culture, qui était - pressentait-elle - la condition inaliénable pour que j’y adhérasse tout à fait à mon tour. Elle me confia ses regrets de ne pas avoir su atteindre ces sommets dans son propre cas. Je dus l’aimer pour toutes ces précautions somme toute urbaines - quoiqu’elle les dissimulât soigneusement - après l’avoir détestée également à cause d’elles. Notre liaison fut un programme qui n’inclut le sentiment que dans la mesure où celui-ci ne rivalisa point avec la cohérence rationnelle qui devait le gouverner. D’aucuns pourraient penser qu’à cause de cela, j’eusse dû l’aimer moins ; sans doute se tromperaient-ils en ne s’en tenant qu’au discours habituel sur l’amour. Celui qui passe sur nous sans nous atteindre véritablement, répétait-elle comme une antienne. Bien plus que tout autre ingénieux projet d’éducation sentimentale, sa cohérente rationalité, sans affectation, en chose qui regarde le sentiment, m’alla à merveille. Ma fougue sauvage trouva en elle la tempérance nécessaire à tout épanchement vrai et elle y gagna audacieusement en profondeur. Jusqu’alors, mes envies d’amour ressemblaient à des envies de conquêtes territoriales. Mes désirs étaient ceux d’un général devant une carte d’état major. Que j’eusse déposé superbement mon pied sur mes victimes en signe de triomphe ne m’eût pas ému outre mesure. Mieux, toute ma gloire résida dans cette possession exclusive qui ne fut pas exempte de la jalousie du propriétaire toujours prêt à aiguiser ses couteaux. Je fus une sorte de Pyrrhus face à l’implacable Andromaque pendant que je regardais Oreste comme le plus vil amant que la confrérie masculine n’eût jamais à souffrir. Mais Pyrrhus eut ses défauts desquels je me suis exercé à tirer ma diligence pour les éviter au profit de tous les hommes.
En marchant dans les rues de cette ville, son amour se mêlait à moi jusqu’à me faire trébucher " tu me marches sur les pieds, voyons ! " lui criais-je souvent en donnant à ma voix une inflexion qui faisait entendre un reproche battu par l’élan de gratitude que j’y ajoutai. Ne s’écria-t-elle pas un jour " c’est drôle comme j’arrive toujours à finir toutes les phrases que tu commences ". Ce devait être cela l’amour, finir les phrases que l’autre a commencées.

À présent, mon appartement est vide. Je me souviens l’avoir gardé en me disant, au cas où cela tournerait court. Au cas où. Notre corps n’est-il pas plein de ces poreuses préventions qui se résument en une seule formule lapidaire : au cas où ? La perspective de la suivre chez elle façonnait le déni de mon espace vital. La suivre dans la rue ne m’aurait pas déplu tant sa silhouette était ondulatoire, tournoyante, qui pouvait s’évanouir à chaque recoin comme une apparition opalescente. Mais il y avait beaucoup à la suivre dans son antre, dans sa vie mystérieuse de femme qui porte en elle toutes les femmes entrevues jamais entièrement vues. Mon indécidabilité sur ce qui fait une femme devint presque une finalité en soi après avoir longtemps été une bien commode esquive. Tout autre que moi eusse pu être sûr de l’aventure qu’elle me proposa ? On n’entre pas dans l’âme de quelqu’un comme on entrerait en religion. Guidé par une foi aveugle vers une lumière libératrice. Sans préparation. Sans bagage, comme disent les gens d’esprit. Elle eut tôt fait de s’étonner que je ne m’engageai pas assez car elle mesurait toutes mes dispositions à faire ou ne pas faire exclusivement au poids des siennes. Si elle avait une idée quelconque sur nous deux, ce fut intolérable que je ne l’eusse pas à mon tour, et dans le même temps qu’elle. Le degré suprême de l’amour, conçu par elle, est la nécessité absolue de n’être qu’une seule et même personne indivise. Il fallut donc vivre pour mon propre corps et sentir éternellement couler en moi la source intarissable du sien. Ses excès comblaient ainsi mes manques.
Mon petit studio minable dans cette impasse du cimetière est à présent vide. Tiens, me suis-je dit un jour, c’est tout de même curieux d’habiter dans une impasse qui abrite le Cimetière Communal. Et moi qui suis à l’écoute du froufrou nocturne de ces âmes éteintes ! Il me faut de nouveau apprivoiser ma vie ancienne. En ouvrant ma fenêtre qui donne sur la mort enterrée ; la laisse se mêler à mes rares objets. Toutes les reliques de mon passé, mes placards qui grincent et qu’il faudra huiler, mes quelques ouvrages rongés par l’humidité et l’oubli qu’il faudra ranger, mes murs aux photos jaunies qu’il faudra regarder sans dégoût. Toute ma solitude qui se met à rire de mon embarras en ce lieu qui fut le mien.
Quand se dissipèrent ses soupçons sur mon obstination à garder cet appartement, ceci tenait aussi bien au fait qu’elle se considérait douée pour la recherche inductive qu’elle eût pu d’ailleurs bien affûter dans les services secrets comme elle disait qu’à son instinct félin - elle est lion - de traquer une rivale, malgré que je m’installasse chez elle durablement - pour de bon pouvait-elle penser - je crus triompher pour mon seul orgueil. Il n’y eut aucun doute qu’elle me conquît et que je lui sacrifiai mes chers oripeaux. Sera venu le moment où j’annoncerai fièrement que je cessai de payer un loyer inutile. Elle aura attribué cette décision de sceller mon destin au sien à l’empire de son amour indéfectible. Elle aura souri et m’aura sauté au cou. Peut-être aurions-nous été au cinéma ce soir-là ? Mon appartement est vide et maintenant je tente de me souvenir quelle a été ma vie avant qu’elle ne vinsse l’interrompre. Pourrais-je me coucher sur ce lit dont les draps ne m’ont pas attendu ? Me regarder dans cette glace qui m’a désappris ? Les bruits au-dehors sont différents de son dehors à elle. Comment expliquer aux voisins qu’ils doivent désormais m’accepter pour mon désarroi et non pour les sourires que je pourrais leur prodiguer ? Ma voiture ne se reconnaît pas dans ce nouvel environnement. Elle ne trouve pas ses marques dans cette impasse où il faut tous les jours faire demi-tour comme si elle était vouée à se tromper éternellement de chemin. Mes lettres porteront une autre adresse. Voici l’histoire de mon retour vers ce lieu où personne ne m’attendait.

Azouaw me regarde fixement, l’air perplexe et se risque. " Je comprends que ce soit difficile. Et si tu me parlais de ce voyage en Sibérie ? " Il allume une cigarette et sourit dans le vague, gêné par mon entrée en matière. Depuis quelques instants qu’on est dans ma petite cuisine, ce fidèle ami ne m’interrompit pas et semblait même absent, tout absorbé par la pudeur de donner son avis sur ce que je considère comme le désastre de ma vie.
 " Oui, tu as raison. La Sibérie est moins froide que mes nuits en ce logis. " M’ayant tendu une cigarette que j’allumai à mon tour, il prend à présent une position de celui qui va écouter le récit de mes aventures soviétiques, comme il aimait à dire plus tard.

 

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