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 Article publié le 20 novembre 2022.

oOo

ce n’est pas vous

qui me faites tenir

sur les pieds

mais votre douleur

dont je suis l’amant

 

la carence est en vous

elle ajoute à ma joie

elle fruite folle sagesse !

et connaît le délice que je suis d’être

je vous fouille

je suis assis sur votre œil

un étron coule

et votre œil avec

 

il y a des jours

où rien ne semble aller

nul enseveli

nul lamenté

nul volatile ne vient frapper à la maison

du festin où je me tiens

moi le razzieur

le fortuné des pleurs d’autrui

mes caniches !

mes bovidés !

réveillez-vous !

venezvous serez engloutis

investis

et si effarés de me voir

griffessous un soleil de feu

 

 

et n’oubliez pas que je vous aime

larves et limons

vous êtes mon dû

vous êtes la pâte de mon bonheur

vous êtes mon rire

je vous pétris d’amour et d’éclats

je vous ovationne

sous le fer qui vous tranche

ô bien belles oasis endeuillées

que je vous aime en répulsion

 

je suis au comble de moi

et je bande

je suis une parole vraie

que je jette à la tête des sinistres

ânes en éternité

 

au nom des actes

que je suis quand je peins

je proclame :

donner

aux amants

mon vignoble et mes yeux !

 

 

la viande est entrée

à table

c’est dans la maison du festin

c’est chez moi

qui exulte

(voix de la joie)

je dis :

je vais me servir de la main des malfaiteurs

elle est comme ma bouche

c’est une parole

avec laquelle l’image de la viande

n’est plus une image

je l’ai déposée

dépouilléede ses faux habits

elle est nue

ébouriffée

de tout mon souffle

je m’y dois

je me dois aussi

de faire

une aube à la pénombre

et une sombre nuit

à l’aurore

je me dois surtout

d’être un parleur intègre

dévoué à la lumière

et je me dois enfin

de planter

une vigne étonnante

car je me dois de faire voir !

 

voilà

je commence

voici les entrailles

voici les portes

de la femme à viande

qui est couchée

sur ma table

de plus en plus nue

elle déploie les cuisses

et la violence est pour moi

qui suis la délectation

pour qui suis en route

vers les eaux d’or pur

vers le bleu trésor où je m’immole

et fais libation

je porte le couteau

sous sa glotte

et sa viande topée sous ma paume

 

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  Peintuer par Catherine Andrieu

Peintuer ou l’adoration de la viande nue

Il peint, Jacques Cauda. Il peint de tout son être, de tout son corps retourné à ses fluides premiers, de tout son verbe qui halète comme un animal en transe. Il peint et c’est une messe carnée, une apocalypse à ciel ouvert, la traversée mystique de l’impulsion dans l’incandescence. Il n’y a rien à comprendre ici. Il faut plonger. Se salir. Être touché. Car c’est à la chair, à la douleur, à l’amour retourné comme un gant que le peintre parle. Il parle, oui, mais d’un parler qui mâche, griffe, jouit, saigne, irradie.

Dès l’ouverture : « ce n’est pas vous / qui me faites tenir / sur les pieds / mais votre douleur / dont je suis l’amant », l’autel est dressé. Le peintre ne tient debout que dans la dépendance du cri d’autrui. Il est vampire d’un amour douloureux, amant du manque, phagocyte du manque. Il fouille l’œil, défèque la vision, s’assoit sur le regard comme sur une conquête. L’art n’est pas une caresse : c’est une profanation. Il enjambe les tabous, viole les convenances, pour atteindre cette jubilation secrète — « je suis au comble de moi / et je bande » — où l’orgasme devient pure offrande.

Cauda n’écrit pas, il peint à l’intérieur du texte. Les mots ont la chair des pigments, le sang des encres brutes. Ça grésille, ça crépite sous le couteau, sous la voix qui scande la viande posée sur la table comme un manifeste. Il n’est plus question ici de modèle ni de muse, mais de femme à viande, couchée, déployée, évidée, épiphanie d’un sacrifice voluptueux. L’artiste en est le grand prêtre. Il immole, il libère, il fait libation — et c’est toujours de lui qu’il s’agit, car la peinture est aussi une autopsie de soi.

Il y a quelque chose d’archaïque, de païen, de joyeusement obscène dans cette célébration du festin. On pense à Artaud, à Bataille, au Grand-Œuvre des corps qui suintent et se donnent. Il proclame : « je vais me servir de la main des malfaiteurs ». Rien n’échappe à son emprise, ni le bas, ni le vil, ni l’ordure, ni les caniches. Tout est matière à faire voir. À peintuer. Le mot claque comme un crachat sacré. Ni peinture, ni littérature, mais un acte cru, un jaillissement sans médiation, une urgence de se planter soi-même dans l’œil de l’autre.

Car ce texte est un regard planté. Une offrande plantée. Un couteau planté.

Cauda fait de sa langue un scalpel. Il dissèque, il accouche, il extirpe. Il ne nous laisse rien d’autre que cette pâte de son bonheur, pétrie de limons et d’horreurs. Et l’on s’y reconnaît peut-être, dans cette tendresse retournée en répulsion, dans ce rire qui est fer, dans cet amour qui tranche.

Et pourtant — oui — il commence. Il recommence toujours. Peindre, pour lui, c’est faire voir.

Alors il jette. Il jette ses couleurs, son sperme, ses cris, ses couteaux. Et nous, que reste-t-il de nous après la lecture ? Sinon cette trace sur la peau, une écharde dans la pupille, cette morsure dans l’âme :

l’épiphanie d’un festin où nous étions la viande.


 

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