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Hypocrisies - Analectic Fiction - Égoïsmes* [en feuilleton...]
Épilogue I

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 Article publié le 8 mai 2022.

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Ainsi, vous vous dites que s’il (moi) a écrit ce qu’on vient de lire, c’est qu’il n’est pas mort dans le crash. Or, cette situation romanesque est-elle crédible ? Vu la gravité des dommages subis par l’avion en vol (une brèche dans la carlingue au niveau des premières, suffisamment importante pour laisser passer le corps de Quentin et, si on en minimise l’importance à cause de son nanisme, le siège sur lequel il avait pris place), il est impossible de se laisser tenter par l’idée d’une survie. On imagine l’air en feu, la terre ou l’océan recevant la carcasse (car c’en est déjà une au moment de l’impact) dans une explosion de matières en feu ou en ébullition. Que l’avion ait pu se poser, sur l’eau ou sur la terre, est improbable. Jamais on ne croira le romancier qui se livrerait à cette facilité pour expliquer qu’il est bien l’auteur du roman dont il est plus visiblement le narrateur.

Évidemment, on peut imaginer que la cause de ce terrible accident n’a pas produit une puissance suffisante pour mettre en péril l’intégrité de l’appareil et que, grâce aux finesses de l’avionique et de la technologie de construction aéronautique, le pilote a réussi à sauver un maximum de passagers, excepté Quentin qui est allé mourir comme un oiseau blessé, peut-être non loin du lieu d’atterrissage ou d’amerrissage. On sera tous d’accord pour dire que Quentin est inévitablement mort, le siège relax en question n’étant pas équipé d’un parachute. Quoiqu’il en soit, l’avion piqua du nez et je n’eus à aucun moment la sensation que nous descendions à une vitesse vertigineuse et croissante vers la terre qui avait toutes les chances d’être constituée d’eau au moment de l’impact. Si je vous en parle, c’est que j’ai survécu. Comment pourrait-il en être autrement ? De sorte que je suis censé être l’auteur du livre, un roman, que vous êtes en train de lire.

Cependant, miraculé ou pas, rien ne dit justement que j’ai écrit y compris ce que je suis en train d’écrire. Je suis peut-être mort et « quelqu’un » s’est chargé de romancer mes notes ou ce qui en tient lieu à ses yeux. Ou je suis toujours en vie et cette même personne s’est livrée à un travail consistant à donner un aspect littéraire, voire romanesque, à ces « notes » forcément nécessaires (on ne peut pas douter de leur existence) sinon comment expliquer les révélations autobiographiques que contient le roman à presque toutes ses pages ? Le fait est que l’avion s’est crashé, que j’étais à bord et que l’impact a eu lieu sur terre, quelque part dans les Alpes par un temps sinistrement orageux et pluvieux à torrent. Il pleuvait tellement que l’incendie qui commençait à me consumer s’est éteint. Je ne dis pas que le feu s’est soumis à la tempête au point d’en mourir comme victime expiatoire ; je dis que ma proximité en feu a cessé subitement de s’élever en température et en douleur et j’ai alors compris, de façon nette et indiscutable, que j’étais sauvé. Je l’étais tellement que mon cerveau, occupé à mille tâches plus urgentes, n’a pas eu une seule pensée pour Quentin que j’avais vu sortir de l’avion par la brèche et non par la porte comme il aurait pu le faire et l’aurait sans doute fait si nous nous étions posés à Paris. Le feu ne me menaçait plus directement. Cependant, tout autour de moi, la brume et la fumée étaient illuminées de l’intérieur par une formidable combustion dont le vacarme était épouvantable. J’avais perdu mes vêtements et ma peau avait étrangement noirci. La douleur provoquait de violentes contractions qui en suscitaient d’autres plus malignes encore.

J’ignore combien de temps je suis demeuré le prisonnier de ces murs infernaux. Je savais que j’étais en vie et que j’allais mourir dans cette attente, comme Quentin qui a vécu la chute seul dans l’atmosphère et sans ressources pour espérer s’en tirer. Mais je ne pensais pas à lui. Ni à d’autres dont les spectres auraient pu venir me hanter (ceci n’est pas un aveu). J’étais assujetti à une structure métallique (la carcasse de mon relax touristique) par une ceinture impossible à déboucler. Mes doigts n’en avaient pas la force ni la consistance. Je me suis mis à hurler au milieu de cette fiction libre de déni. Personne ne m’entendit ou tout le monde était mort. Si quelque survivant se débattait dans la fumée et la pluie, il avait d’autres chats à fouetter que de songer à me venir en aide, moi qui en avais tant besoin ! Le temps s’écoulait pourtant. Mais sans mesure, sans ruban à couper d’un élan de poitrine victorieuse, sans rien à toucher pour servir d’unité. Et je vivais toujours, pétri de douleur jusque dans mes os, l’esprit à la fois aux aguets et soumis au tournoiement des idées noires et des remords. Le sommeil veillait sur moi, comme le prédateur sadique au chevet de sa victime perdue désormais pour toujours. Le feu ne s’éloignait pas. Des explosions l’illuminaient devant moi tandis que leurs clameurs grondaient dans mon dos. Je n’y connaissais rien en explosion ni en feu. Je n’avais pas assisté à la déflagration qui avait détruit le pavillon de chasse des Surgères. J’étais déjà loin, emporté par la crue qui, de mascarets en tourbillons, me rapprochait puis m’éloignait de la mer et du port que je voulais atteindre. J’avais tellement voyagé depuis ! Toujours emporté par des courants contraires, submergé quelquefois par la vague de la vérité qui revient à l’assaut des prestiges conçus à la fois pour illusionner mais aussi pour impressionner. Je ne sais pas si j’en ai parlé clairement dans les pages qui précèdent…

En revenant sur les lieux du « crime », à l’initiative de mon propre fils, j’avais accepté non seulement de monter dans un avion mais surtout de me soumettre, dès mon arrivée à destination, à d’autres interrogatoires visant à parfaire le récit qu’on m’avait arraché au cours de diverses gardes à vue plus ou moins officielles et de conversations que je consacrais essentiellement à vider mon verre dans les pots de fleurs, soucieux de tenir ma langue en tout état de cause. Personne ne peut se vanter de m’avoir arraché les vers du nez. On y a bien distingué quelques nymphes mais les papillons qui en sortaient, sans amuser le moins du monde mon entourage tant policier que familial, ne proposaient à l’intelligence de chacun que leur diversité de couleurs et de figures acrobatiques. Éphémères spectacles qui, s’ils n’avaient pas été fixés par l’enregistrement sonore, n’auraient aujourd’hui pas plus d’existences que mes jeux d’enfant.

Le premier être dynamique qui apparut entre les gouttes de pluie et les escarbilles faillit perdre ses moyens en constatant que je respirais et que j’étais en un seul morceau, couvert de suie et ruisselant d’eau glacée tombée du ciel. Je savais que nous étions entourés de montagnes. Le type me le confirma. Il était passé de la stupeur à la joie. D’autres types dans son genre s’extrayaient du noir brouillard que le feu zébrait encore. Quelqu’un dévissa quelque chose et je fus soulevé avec mon siège réduit à sa carcasse métallique. Ils étaient noirs eux aussi. On aurait pu croire à une fête rituelle au cœur de l’Afrique, moi roi nu et brûlé jusqu’aux os, hurlant de joie et de douleur, parlant le langage des hommes et parfaitement compris par mes porteurs en habits de combat. Voilà ce qui s’est passé. Que vous le croyiez ou non. J’ai survécu à cette diablerie sans nom !

 

*

 

Plus tard, des mois plus tard, des années… ! tandis que ma peau rétrécie m’arrachait des hurlements de bête prise au collet, j’ai lu dans la Presse que « Julien Magloire, écrivain, est le seul survivant de cette terrible catastrophe aérienne ». Julien Magloire, écrivain… On avait retenu mon nom d’auteur… pas Labastos Titien ni Damien Sagazzi… Et on me rendait mon statut d’écrivain comme si j’avais été édité par une maison reconnue elle aussi… ! Hélas, le lit et divers autres appareillages me retenaient dans les limites d’un établissement où on ne me voulait que du bien. Il n’était jamais question de mes ennuis avec la police italienne qui me soupçonnait toujours de l’assassinat d’Alfred Tulipe, moi qui n’ai jamais tué personne ! D’ailleurs le flic qui avait tenté de lancer cette affaire dans nos limites nationales (Frank Chercos) était mort à la suite de l’explosion accidentelle du pavillon de chasse des Surgères. Ils étaient tous morts, sauf Quentin qui avait fini par mourir lui aussi. Et de quelle sinistre façon ! Comme un oiseau sans ailes tombé du ciel avec pour seul spectacle la terre qui conservera à jamais les secrets de fabrication et les raisons de cette formidable entreprise. Mort fracassé dans un siège confortable qui n’avait pas été touché par le feu. On tentait de me rassurer en m’expliquant, théorèmes à l’appui, que l’explosion l’avait tué avant qu’il fût projeté dans l’espace. La bombe, en effet, se trouvait sous son siège. Le souffle avait servi de système de lancement, car s’il avait porté la bombe sur lui, il aurait été déchiqueté. Or, on l’avait retrouvé en état de parfaite conservation, vu les circonstances de la tragédie qui mettait fin à ses jours. Personne ne disait s’il était l’auteur de cet attentat. L’enquête suivait son cours, mais le ministre du gouvernement avait évoqué les origines arabes de Quentin alors qu’il n’y a aucun Arabe dans ma famille, aussi loin qu’on remonte. Pas d’Arabes ni de nains. Et à ceux qui (comme moi) pensaient qu’il n’était pas mon fils, Hélène elle-même avait opposé les résultats d’un test ADN tout ce qu’il y avait d’officiel. On en contesta aussitôt la validité, car des complicités avaient montré le bout de leur nez. Que des complications pour m’embrouiller l’esprit !

Les gens sont naturellement méchants. Il faut les domestiquer pour leur trouver les qualités nécessaires à l’amour et à l’amitié, sinon on finit par leur déclarer la guerre. Voilà comment j’explique mes tragédies, je veux dire : celles qui m’ont imposé le personnage que je suis finalement devenu aux yeux de tous : Julien Magloire, écrivain. Peut-être pour plus longtemps que je vivrais… En voilà un au-delà possible et raisonnable ! mais j’étais prisonnier de ma peau et de ma chair, sur tout le côté gauche, une sorte d’hémiplégie de surface avec des clauses de profondeurs qui justifiaient mon internement en milieu spécialisé. Pour combien de temps ? « Le temps qu’il faudra ». Les gens que je fréquentais parce qu’ils étaient employés à cet effet commençaient à perdre patience. Je posais trop de questions. Personne n’apprécie les questions qui demeurent et demeureront sans réponse. Mises bout à bout elles forment un mauvais roman, celui de l’impatience causée par un manque total de sympathie pour le patient. Ajoutez à cela que le priapisme qui avait caractérisé mon enfance et mon adolescence avait repris du service et offusquait les moins moches de ces domestiques, amusant toutefois encore ceux qui ne craignaient rien pour leur cul, qu’ils fussent de nature mâle ou négligés par la nature. En plus, je n’aimais pas la musique diffusée par les murs, moins encore les images d’un monde merveilleusement conçues pour faire croire à sa beauté. Dieu ne peut pas être moche ni créer de la laideur. Il y a plein d’autres explications pour justifier ce mal impossible à éviter si on prétend trouver le plaisir où il ne s’invente pas. Personne ne m’écoutait, mais j’arrivais à l’orgasme juste le temps d’entrevoir une cuisse ou le flanc d’un sein. Je m’étais adapté aux circonstances.

Vous savez, vous, ce que c’est de survivre ? Vous vous plaignez parce que l’existence vous joue des tours que vous n’arrivez pas à imiter avec autant de brio. Quelle douleur virtuelle ! Vos manipulations constantes des choses et des autres construisent votre histoire personnelle, à telle enseigne que vous recherchez la fiction qui vous fera monter au septième ciel. Vous, libres et seulement contraints par vos limites naturelles et sociales… Alors que mes limites ont été tracées par le feu ! Et maintenant vous ne m’écoutez plus. Vous ne savez même plus que votre peau, seulement éclairée par un rayon jaune de store baissé, a suscité une éjaculation au sommet de la douleur maximum qu’un homme peut s’infliger à lui-même en attendant de trouver la force d’en finir avec ses sources d’énergie motrices et intellectuelles. Rien pour se pendre ni pour s’ouvrir. Toute la matière est friable à la moindre sollicitation redoutée et prévue par le code de protection de l’intégrité physique. On m’interdit le suicide comme au prévenu en attente de procès alors que tout citoyen peut s’offrir ce plaisir si ça lui chante. À moins qu’il ne se rate, auquel cas il est soumis à la procédure de protection comme s’il avait commis un crime contre la morale qu’on enseigne à ses enfants potentiels. Ah ! Ne vous ratez pas, les amis ! Ni ne survivez au feu des catastrophes ! Ils ont les moyens de vous conserver comme pages manuscrites surgies de l’Histoire et signées du sang d’un illustre. Pourtant, vous n’êtes rien. Jusqu’au jour où la Presse elle-même vous gratifie du seul nom que vous voulez imposer à la mort et à la société, histoire de demeurer aussi libre que vous le prétendez. Julien Magloire, écrivain. Ils avaient ajouté en lettres de même calibre : père de Quentin Surgères, le célèbre romancier de la nouvelle génération d’… etc. etc.

 

*

 

Ils étaient tous morts maintenant, sauf ma Brindisina, celle qui avait peuplé ma cavale de fantasmes sauveurs, et cette Flora qui valait toutes les vieilleries féminines qui avaient hanté mes moments de désespoir. Quelques-uns encore, mais je pouvais les oublier sans risquer de dénaturer ma propre histoire. Ici, personne pour me sauver ni pour pallier. Des techniciennes expérimentées qui agissaient selon des procédures aussi strictes que leurs déplacements dans l’espace que mon lit concédait à la chambre. Pas un visiteur de ma connaissance pour me dire :

« Vous ne sortez donc jamais ? Dehors le parc est magnifique. On ne demande qu’à s’y promener, même dans un fauteuil. Je vais me renseigner… voir ce qui est possible. Je reviens ! »

D’autres personnages en visite, plus ou moins inspirés de la réalité, la présente comme celle qui ne reviendra plus alimenter mon imagination autrement que par personnage interposé :

« Julien ! Vous bandez ! Oh ! Mais elle est toute noire ! Cette peau ne vous fait-elle pas souffrir ? Ah ! Si j’étais à votre place ! Oui, oui ! Je vais essayer… Ne me demandez pas l’impossible ! »

Une fois j’ai joué à la balle avec un petit garçon qui me ressemblait quand j’étais petit :

« Je ne crois pas qu’on puisse vivre avec un tel degré de brûlure. Par contre, je conçois sans problème qu’on puisse survivre à un crash. »

Je ne me souviens pas si c’était lui ou moi qui parlait, car l’autre se taisait. Un matin, je sautai du lit pour aller aux W.C. J’ai chié dans une cuvette que personne n’avait souillée depuis longtemps. L’infirmière m’a surpris dans cette position inattendue de la part d’un grand brûlé. Ça ne l’a pas étonnée. Elle en avait vu d’autres. Elle a tiré la chasse parce que j’avais oublié que moi aussi j’avais connu cette importante innovation technologique. Comme j’étais à poil, elle en a profité pour m’enculer avec sa queue en plastique japonais.

« Je ne sais pas ce que vous en pensez, monsieur Magloire, écrivain… Ces Japonais ont de drôles d’idées quand on y pense ! Mais c’est grâce à leur esprit d’invention que je peux me prendre pour un homme quand l’occasion se présente… sauf que vous n’êtes pas une femme… »

On se sent seul, bien seul, après avoir écouté ce genre de propos. Ce n’est pas tous les jours, bien sûr. On m’avait promis de me « sortir » si j’étais sage, pour changer… Voyez l’ambiguïté du propos… Sage, je ne l’étais que quand je dormais, parce que personne ne m’accompagnait quand je traînais la savate dans mes rêves. Et je ne savais pas si le fait de « sortir » changerait le cours ou la nature de mon existence. Je n’avais pas de projets. Mon « éditeur » était-il en train de garnir mon compte en banque de devises et de places au Père Lachaise, en admettant que je me multipliasse à ce point ? Je n’en savais rien, je dois l’avouer, et j’avais cessé de poser ces questions. J’en étais venu à ne m’intéresser qu’à ce qui me restait comme source de plaisir : le sexe.

 

*

 

« Vous verrez, monsieur Magloire, écrivain… Un jour quelqu’un contestera le fait que vous ayez survécu à ce crash qui, dira-t-on, n’a eu lieu que dans votre tête, nulle part ailleurs et surtout pas dans les Alpes. Ou alors vous confondez (dira-t-on). D’ailleurs vous n’êtes même pas estropié ni brûlé au dernier degré (dira-t-on). Vous paressez dans un lit d’hôpital avec les sous de votre éditeur (dira-t-on). Qu’est-ce que vous répondez à ça… ?

— Je crois que Dieu (s’il existe) m’a foutu dans cette situation non pas pour m’éprouver mais parce que le grand amour de ma vie se trouve ici…

— Ici ? Mais vous n’êtes pas sorti de cette chambre depuis… Comment pourriez-vous… ?

— Elle vit ici et si personne ne l’en sort, elle y mourra. Je suis venu pour ça.

— C’est dingue ! Vous ne pensez tout de même pas… monsieur Magloire… écrivain ?

— Non, non ! Monsieur le journaliste. Je ne fictionne pas. Elle est ici. Dieu me l’a dit.

— Mais vous ne l’avez jamais rencontrée… C’est ça… ?

— Je la vois tous les jours. Et elle me voit. On s’envoie en l’air.

— Je ne peux pas écrire ça… ! Je passerais pour… On penserait que vous…

— C’est ça, monsieur le journaliste : n’achevez pas vos phrases. C’est votre style. Ou plutôt : faites-en votre style. On vous reconnaîtra toujours. La question était : si je suis mort, tué par l’avion, comment ai-je pu écrire ce sacré bouquin ? Hein ? Comment ? Et si je ne suis pas mort, comme vous l’avez annoncé, qui donc l’a écrit à ma place ? Personne n’ignore que je suis un mauvais écrivain et que par conséquent je suis bien incapable de donner du style à un quelconque récit, quel qu’il soit, celui de ma mort ou de sa fiction… Il faut donc bien qu’un nègre soit venu pourrir ma réputation !

— Mais enfin, mais… Qui est ce… ce prête-plume, ce… cet Ibn Juzayy… ?

— Ça serait trop long à raconter…

— Vous savez… le journalisme… c’est presque la pratique du raccourci… Je suis prêt à… Dites-moi tout !

— Vous ne voulez vraiment pas que je vous instruise sur la question du grand amour que je suis venu rencontrer ici, guidé par Dieu… ? Vous connaissez mon penchant pour la gérontophilie… si on veut appeler ça comme ça. Dieu m’a entendu. Vous ai-je parlé de Flora… ?

— Longuement… Elle vous a trahi… D’ailleurs, vous ne l’avez pas revue, alors qu’elle vous attendait…

— Pourtant, elle était sincère… Elle m’aimait comme je l’aimais, voyez-vous ? Elle n’a fait que son travail, celui pour lequel elle était payée.

— Elle rempilait, oui ! Son âge ne lui autorisait plus la fréquentation des trottoirs. Elle a profité de l’offre de la police pour vous piéger et y prendre plaisir. Je la connais !

— Vous la connaissez… ? Vous l’avez rencontrée ? Interviouvée ? La Presse n’en n’a rien dit… Article refusé, hein… ? Je connais ça.

— Parlons de ce nègre… heu… de ce prête-plume… Voila qui peut intéresser le lecteur…

— Que savez-vous de Flora que je ne sache pas moi-même ? Vous avez couché avec elle ?

— Moi ? Coucher avec une femme ? Non. Jamais ! Mais je sais les faire parler. Voyez-vous, par ma nature, je suis presque aussi féminin qu’elles… Alors mes questions… Voyez-vous… ? Est-ce que je le connais, ce nègre… ? Je les connais tous. Sauf ceux qui m’ignorent…

— Elle contient tout ce que je sais de la femme vieillie et enfin conçue pour mourir, s’en aller.

— Ne compliquez pas les choses… Le crash, votre survie, Flora, cette vieille improbable, ce nègre que je ne connais pas parce qu’il m’ignore… Il n’y a pas de possibilité de verre ici, n’est-ce pas… ?

— Vous trouverez bien une cafeteria quelque part dans le coin… Moi aussi j’ai soif. On ne me donne que de l’eau avec quelque chose dedans. Il y a toujours quelque chose dans ce qu’on me donne à ingurgiter. C’est peut-être ça qui me fait rêver… Je ne cauchemarde plus depuis que le traitement est, aux dires satisfaits du patron en chef, « au point et au poil » ! J’ai le choix entre cette réalité en chambre et les limites du rêve qu’on m’assigne. Je n’ai plus de conversation avec Dieu… Et vous… ?

— J’en ai eu… lorsque j’étais soldat… J’ai eu besoin de lui, comme vous maintenant que vous n’êtes plus en cavale, libre comme l’air. Quel bonheur vous avez connu avec la Brindisina ! J’en parle parce que vous en avez écrit… Vous aurez un prix. Je mets ma main au feu…

— Ne faites pas ça, ami journaliste ! Le feu, je connais. Ça brûle. Ça vous noircit des pieds à la tête. J’ai perdu ce qui me restait de cheveux. J’en ai la queue toute changée en tortillon de réglisse. Mais ça n’a pas le goût de la réglisse…

— Elle vous l’a dit… ?

— Elle ne ment pas. Mais elle va jusqu’au bout. C’est comme sucer un bout de charbon. Mais à la fin, le plaisir ne ment pas. Les autres ne m’excitent plus autant et surtout je n’ai plus besoin de me presser. On prend le temps elle et moi. On a toute la nuit. Le service de gériatrie est au bout du couloir que vous avez pris dans l’autre sens pour venir jusqu’ici. Vous la verrez si vous poussez la porte. Il n’y a pas de gardien. On entre là dedans comme dans un moulin.

— C’est quelle chambre… ?

— Oh ! Oh ! Vous n’allez tout de même pas donner l’adresse exacte à vos foutus lecteurs du dimanche après la messe ! Faites comme moi. Fermez les yeux et rêvez. Et foutez-moi la paix avec votre nègre… qui est d’ailleurs le mien. Je ne suis pas mort dans le crash et je n’ai pas écrit ce livre, celui que vous lisez patiemment en ce moment même. Sortez d’ici avant que je vous accuse de viol sur la personne d’un grand brûlé ! Ils me croiront sur parole. Ils l’ont déjà fait. Même si ma moitié gauche n’est plus praticable pour cause de charbon et de douleur, la droite est encore à la hauteur de l’espérance, de ce qu’on peut attendre de l’amour. Ouste ! »

 

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