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Le livre d'artiste
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 Article publié le 14 juin 2008.

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Le livre d’artiste
avec le CRL de Midi-Pyrénées
Patrick CINTAS
On peut raisonnablement penser qu’avec l’accumulation infinie des pages sur le réseau internet, les gens auront de plus en plus la tentation de payer leurs mots clés. Nous aurons alors le choix entre deux mondes, celui dont tout le monde parle, très cliqué, très lu, très cher, et celui - pas cliqué, pas lu et gratuit - qui n’intéresse personne. Sauf nous. Éric WATIER auteur de (cliquez)

- zedele.net/bloc.htm

Le 29 mai dernier, comme nous l’avions annoncé par communiqué de Presse, le Centre régional des Lettres de Midi-Pyrénées a organisé une Journée d’étude sur le thème du livre d’artiste. Le musée des Abattoirs de Toulouse a accueilli plus de soixante participants dans son auditorium Jean Cassou. Beau succès. Le livre d’artiste est à la mode, mais la mode n’est pas au livre d’artiste. Voyons voir.

 

Tire-lignes nº 1

La vie du livre en Midi-Pyrénées

Le CRL en profite pour lancer le numéro 1 de sa nouvelle revue : Tire-lignes qui remplace le navrant Mots de Cocagne. Design, format, rédaction, tout est nouveau et bien pensé. Le niveau aussi s’est élevé à la hauteur de l’attente des lecteurs. Les acteurs du livre s’y retrouvent pour former la trame du livre en Midi-Pyrénées. Hervé Ferrage, directeur du CRL, en est le rédacteur en chef. Directeur de la publication, Danielle Buys qui préside le CRL. À noter la présence de rédacteurs de qualité et l’accent mis sur les Lettres. En un temps où la Société des gens de Lettres ne compte plus dans ses rangs que de rarissimes femmes et hommes de Lettres, la place étant occupée par de trop nombreux auteurs de livres, et où le Centre national du livre s’éloigne fermement des Lettres sous la houlette des producteurs de livres un peu rapidement dénommés éditeurs, ce qu’ils ne sont évidemment pas, pas plus que leurs auteurs sont des écrivains, cet encouragement n’est pas à négliger.

« Quelques principes simples nous ont guidés, écrit Hervé Ferrage. Côté contenu, nous souhaitions donner plus de place à la vie et à la création littéraire en Midi-Pyrénées sans bien sûr négliger l’ensemble des métiers du livre et leur actualité. Nous souhaitions aussi lancer des passerelles vers d’autres arts. Côté forme, nous rêvions d’une revue plus aérée, plus sobre aussi et plus cohérente dans son graphisme, avec quelques partis pris originaux qui retiennent l’attention et invitent à la lecture. »

Le site Internet du CRL peine à suivre :

crl.midipyrenees.fr/

De ce côté là aussi, des changements s’imposent. On rêve d’un site qui serait en fait la version électronique, donc beaucoup plus vivante et complète, de cette revue Tire-lignes.

Une prochaine étape du renouveau du CRL, ce sera la troisième édition du Salon du livre de Midi-Pyrénées qui a vraiment besoin de revoir sa copie. On souhaite bonne chance à Hervé Ferrage et à toute l’équipe de ce Centre régional des Lettres qui demeure le seul témoin des réalités livresques et littéraires de notre région. C’est ici que le livre d’artiste prend tout son sens, et le perd aussi quand il n’est pas vraiment possible de bousculer les habitudes et les privilèges.

Entretemps, une réunion de bilan sur le Salon du livre de Paris 2008 nous a permis de constater que le sentiment du Chasseur abstrait, — gratitude et bon bilan —, n’est pas du tout partagé par l’ensemble des éditeurs midi-pyrénéens qui se plaignent de n’avoir pas vendu grand-chose. Les analyses vont bon train, mais ne reposent sur aucune observation objective, à part la baisse catastrophique du chiffre d’affaire.

Nous proposons un autre type de réflexion, purement marketing. Inutile ici d’évoquer les questions de prix et de distribution. En effet, la distribution se fait sur le stand, dans le style « détaillant ». Quant au prix, il suffit de le situer en dessous du prix atteint par exemple par Amazon pour satisfaire un consommateur forcément éclairé.

Reste les questions du produit et de la communication.

Concernant cette dernière, le manque de politique commerciale commune a pour conséquence le nivellement des possibilités d’image, celles-ci étant entièrement inféodées à un modèle commun qui détruit systématiquement l’image de chaque entreprise. Il y a pourtant un principe de base : chaque éditeur dispose d’un même espace, quelle que soit sa notoriété. Il s’y installe avec son image et ses produits en toute liberté. Mais ce modèle semble effrayer les éditeurs qui n’ont pas vraiment d’images et ceux qui pratiquent le salon du livre en camelot, sans compter les inévitables « recommandés » et « privilégiés » dans le plus pur style mérovingien.

La question du produit, assez curieusement, n’est pas posée. Pourtant, il semble bien que nombre de produits exposés ne plaisent pas. Or, un produit doit plaire. Le chasseur abstrait, qui n’édite que de la littérature et prend donc le risque de ventes restreintes, propose des « produits » qui plaisent, dans la limite évidemment de son « marché », mais ils plaisent et les compétences de cette maison d’édition en matière littéraire ne sont jamais contestées. Les ventes ont donc été bonnes pour nous, l’aventure extraordinaire et les questions secondaires comme l’emplacement, les couleurs de la région et la responsabilité du Centre régional des Lettres ne se sont pas posées à notre esprit. Nous avons soigneusement pris en compte nos défauts et nos manques et travaillons depuis à y pallier.

Cela dit, le Salon du livre est un salon et non pas une foire. Qui dit salon dit image, communication. Et donc produit. Pourquoi ne pas envisager deux espaces pour le stand de Midi-pyrénées : un espace foire, pour y vendre des produits de qualité, images de marque de la région. ; et un espace salon, pour y développer les images particulières de chaque maison d’édition. Une pareille structure aurait de plus l’avantage de contraindre les éditeurs à un professionnalisme de qualité. Les détails décoratifs n’ayant qu’un rôle secondaire à jouer.

Mais ce ne sont là que spéculations. Nous n’avons pas sous les yeux l’exposé exaustif des contraintes du genre : composition du budget, prétentions des mécènes, pistons divers, compétences réelles, tensions relationnelles, etc. Il est évident que sans cette connaissance du terrain, nos pensées et nos vœux n’ont pas grande valeur.

Ces parenthèses n’ayant pour but que d’éclairer l’action délicate et passionnante du Centre régional des Lettres de Midi-Pyrénées, revenons à notre sujet : le livre d’artiste, produit éminemment éditorial.

Tire-lignes nous offre ce mois-ci un dossier sur le livre d’artiste, avec en introduction la question posée par une spécialiste : Qu’est-ce qu’un livre d’artiste ? Anne Moeglin-Delcroix est d’emblée considérée comme le maître à penser avec son ouvrage Sur le livre d’artiste, pénible compilation d’articles écrits sur ce thème, à peine un livre, mal écrit et brouillon, mais richissime source de tous les sujets à aborder pour ne pas se perdre en conjectures et en idéologies. On aurait préféré un livre véritablement écrit sur ce thème qu’Anne Moeglin-Delcroix noie avec d’autres poissons. Elle est sans doute l’origine de l’extrême confusion qui s’empare des débats dès qu’il s’agit de savoir non seulement ce qu’est un livre d’artiste (il suffit pourtant de se demander ce qu’est un artiste), mais aussi ce qu’il devient ou ce qu’il n’est plus sous la pression d’une demande passablement conditionnée par les ressources et les compétences en matière d’art et de contre-culture.

 

Journée d’étude

Livres (d’) artistes

 

Dès l’entrée, un épais dossier nous est remis. Il contient la présentation du sujet avec une citation fort pertinente de Michel Tabanou qui est artiste et collectionneur : « Entièrement pris en charge dans sa conception et son contenu par un plasticien ou un photographe, le livre d’artiste est une œuvre d’art à part entière… » Après un pareil avertissement, personne ne pouvait plus se tromper de sujet. Pourtant, malgré une matinée consacrée à en détailler la nature, une morose après-midi s’est trompée de route et le livre d’artiste, qui au pire aurait pu se confondre avec d’autres types de livres, a tout simplement disparu à leur profit. Mais tout s’explique.

 

1. Le matin avec les connaisseurs

On mesure alors la différence d’effort entre la possibilité de réalité et le risque de se tromper.

 

Didier Mathieu

« Perdu dans la cambrouse… »

 

Dès l’entrée en matière, Didier Mathieu s’est chargé de dresser une sorte d’inventaire du livre d’artiste. Éditeur de ce genre de livre et directeur du Centre des livres d’artistes de Saint-Yrieix-la-Perche (à 40 kilomètres de Limoges), Didier Mathieu est un spécialiste incontestable, un des meilleurs connaisseurs du sujet. Le conférencier, par contre, laisse à désirer. Pour commencer, Didier Mathieu nous invite à visiter le site ou plutôt la page de présentation du CDLA :

cdla.info/fr

Environ cinq cents artistes français et étrangers, notamment : Ida Applebroog, herman de vries, Mirtha Dermisache, Peter Downsbrough, Ingo Giezendanner, Edmund Kuppel, Lefevre Jean Claude, Jean-Jacques Rullier, Edward Ruscha, Colin Sackett, David Shrigley, Didier Trenet, Bernard Villers, Hans Waanders, Éric Watier. Hélas, ce site ne donne à l’internaute qu’un répertoire, certes riche, mais à quoi bon si ces livres ne sont pas numérisés ? Du mauvais usage de l’Internet, avec quelques soucis de liens cassés. Sur place pourtant, si on accepte d’aller se perdre dans la cambrouse limousine (dit Didier Mathieu), une mine d’or pour qui ne veut pas se laisser tromper par les apparences et risquer de suivre les pas chimériques et quelquefois captieux des faux amis du livre d’artiste.

Les publications qu’il est désormais accepté de nommer « livres d’artistes » apparaissent au tout début des années 1960 à la fois aux Etats-Unis et en Europe, et prospèrent dans les années 1970, en lien avec les mouvements artistiques de ces années-là : art conceptuel, pop art, fluxus, poésie concrète, poésie visuelle, et dans les conditions sociales et politiques du moment.

« L’art est l’art des artistes, » dit Tzara. Il ne peut en être autrement. J’imagine alors qu’un livre d’artiste conçu par un non-artiste n’est pas un livre d’artiste. Petite vérité que la réalité du terrain dément pourtant avec une bêtise ou une hypocrisie sans limite dès que l’occasion se présente :

— D’abord en prétendant que l’auteur est un artiste alors qu’il n’est qu’une merde. Cela arrive souvent, plus souvent qu’on croit, et dans les meilleurs lieux d’acquisition et de consultation. C’est la question de la reconnaissance, posée si nettement par William Gaddis en un temps où le livre d’artiste entrait en gestation.

 

— Puis, nécessairement, en faisant passer pour des objets d’art des babioles issues d’un atelier de travaux manuels et pratiques. Quelquefois, ce qu’on voit sur l’étalage du fumiste n’est pas une boîte de bonbons ou un napperon, mais bel et bien un livre donné comme celui d’un artiste qui est donc aussi une merde. C’est la question de la compétence.

 

 

Éric Watier

« Tout ça pour 25 euros… »

 

Cependant, malgré ces dérapages, contrôlés par manque de matière grise ou maîtrisés le plus souvent par abus de pouvoir et d’autorité, le livre d’artiste non seulement existe, mais sa probabilité d’exister encore augmente avec le temps chargé de ses innombrables possibilités. Éric Watier, artiste contemporain qui détruit l’atelier, et aussi sans doute le costume, invente ou parfait, ou change, à la fois les outils et les œuvres, ce qui arrive souvent à l’art quand un nouveau procédé (la peinture à l’huile et au vernis, le hasard objectif, l’idéogramme d’Ezra Pound, etc.) plie l’Histoire à l’endroit d’une nouvelle approche de la réalité et de l’abandon des sens qui n’ont plus d’application contemporaine.

Éric Watier est le troisième intervenant de cette matinée où le livre d’artiste a pris tout son sens. Évidemment, comme il est lui aussi très sérieux, et que par conséquent d’autres ne le sont pas, il donne au public toute l’œuvre, ou presque, dans un site Internet inépuisable :

ericwatier.info/

On y téléchargera notamment la dernière œuvre, BLOC, qui est à la fois une compilation partielle et une œuvre majeure. La « destruction » étant un des thèmes clés de cet artiste, on pourra procéder ici à une destruction d’un genre nouveau qui consiste en plusieurs choses distinctes : effeuiller le livre comme un bloc et par conséquent utiliser ces feuillets pour la correspondance ; fabriquer des origamis si on veut suivre la mode ; inventer un nouvel usage ou remettre la question du torchage de cul sur le plateau avec autant d’à-propos que Rabelais ; etc.

on peut raisonnablement penser

qu’avec l’accumulation infinie

des pages sur le réseau internet,

les gens auront de plus en plus la tentation

de payer leurs mots clés.

Nous aurons alors le choix entre deux mondes,

celui dont tout le monde parle,

très cliqué, très lu, très cher,

et celui

- pas cliqué, pas lu et gratuit -

qui n’intéresse personne.

 

Sauf nous.

in Le prix des mots

 

Watier est un artiste qui utilise le genre « livre » pour extraire les klinckers de l’œuvre, pour que ce soit possible, pour que rien ne l’empêche de continuer, par exemple la matière hors de prix et les tirages de luxe. Le livre est reproductible, numérique (le lecteur en est l’éditeur), le livre est un consommable, etc., le livre d’artiste est en phase avec notre existence alors que, le plus souvent, le livre d’écrivain ou d’écrivant n’est qu’un moyen d’évasion ou un manuel de formation. On mesure alors la différence d’effort entre la possibilité de réalité et le risque de se tromper. Magistral.

L’atelier n’est plus un atelier, c’est une chambre aménagée en bureau où l’ordinateur et ses périphériques pallient le manque de pognon et peut-être aussi de temps. On entre dans les réseaux dont la définition n’est pas loin du cyberpunk de William Gibson. Une belle salade de thèmes primordiaux puissamment organisés par des moyens d’avenir, que Leszek Brogowski, universitaire et éditeur, n’a pas réussi à éclairer, mais il faut dire à décharge que le temps lui a manqué.

 

 

Leszek Brogowski

« Restons livre… »

 

Chargé de faire le lien entre l’exposé documentaire et précieux de Didier Mathieu et l’expérience vécue et constructive d’Éric Watier, Leszek Brogowski s’est attelé à une ethnologie du livre d’artiste censée tirer les marrons du feu sans se brûler les doigts. Leszek Brogowski est professeur d’esthétique à l’Université de Rennes, fondateur du Cabinet du livre d’artiste à Rennes et surtout éditeur de première classe. On compulsera avec intérêt le catalogue des éditions Incertain sens :

uhb.fr/alc/grac/incertain-sens/

Son exposé tient compte que le livre d’artiste n’existe pas avant les années soixante. Ce qui le distingue. Et ce qui l’expose à se dénaturer. Après des présupposés et des hypothèses en forme d’étoiles filantes, la lumière est jetée sur ce que le livre d’artiste ne peut pas être et surtout sur ce qu’il est d’abord.

Ainsi, on apprend sans surprise que le livre illustré, on s’en doutait déjà, n’est pas un livre d’artiste. Frémissement des moustaches des bibliothécaires majoritaires dans l’assistance, du moins pour celles qui ont une moustache. L’Homère ou l’Ovide de Picasso ou de Matisse, l’un ou l’autre, n’est pas un livre d’artiste … ! C’est un illustré … ! Comme Blek le roc ou Corto Maltese … ! Et ce n’est qu’un exemple parmi les milliers d’autres dont l’inventaire prouve le contraire.

Mais ce coup de griffe à une pratique erronée du répertoire n’est pas le seul. En voilà un pour l’artiste : le livre d’artiste se vend 45 euros, pas plus, sinon ce n’est pas un livre d’artiste. Gare … ! Et puis attention … ! Un livre est un livre. Exemple : on a découpé soigneusement toutes les lignes des promenades de Rousseau et on les a mises bout à bout. Et bien ce n’était plus un livre. C’était même le contraire, une pelote … ! Ou bien le livre est un livre, ou bien il n’en est pas un. Et gare au prix … ! Un livre, ça se feuillette comme on veut, en avant, en arrière, dans le métro ou au cabinet. Tandis que l’Internet, avec ses fenêtres qui s’accumulent sur l’écran, ah !

Alors, quant à faire exploser le livre d’artiste sur les murs d’une galerie ou autre lieu d’exposition, vous pensez … ! Ah … !

Curieuse intervention. Mal placée en plus, entre un Didier Mathieu riche d’une matière exigeante et précise, et un Éric Watier qui sait de quoi il parle quand il arrache des pages à sa dernière œuvre et que chacun en emporte le souvenir tremblant et presque insignifiant. Leszek Brogowski a tenté vainement de limiter le sujet, entre le livre d’artiste véritable, représenté par Didier Mathieu, collectionneur, et Éric Watier, créateur, et ce qui allait se mettre à jour, sur un tout autre registre, l’après-midi après un déjeuner au Rond de serviette, restaurant toulousain que je ne conseille à personne.

 

 

2. L’après-midi avec les bibliothécaires

C’est l’histoire du loup dans la bergerie.

 

Jean-Pierre Thomas

« Le feutre vert… »

 

Ça commence assez mal. Après les à-peu-près nourriciers du Rond de serviette, Jean-Pierre Thomas enchaîne curieusement sur des thèmes ne concernant absolument pas le livre d’artiste. Jean-Pierre Thomas ne peint pas des ronds de serviette, mais des skate-boards, des fruits, des légumes… On peut le rencontrer sur divers supports inattendus. Le saucisson manque à son œuvre, qu’il eût découpé en tranche pour en faire un livre dans le sens brogowskien du terme et peut-être même un livre d’artiste digne de Watier qui se fût alors incliné, en beau joueur qu’il est.

Mais ce n’est pas l’artiste Jean-Pierre Thomas qui intervenait (quoique…), c’était le bibliothécaire de la médiathèque d’Issy-les-Moulineaux. On a appris que la médiathèque en question manquait momentanément de direction et que le personnel n’était pas non plus très complet. Ce qui m’a personnellement beaucoup intéressé. L’intervenant, qui ne savait pas son intervention de mémoire, a lu une bonne vingtaine de feuillets dont le contenu n’a pas une seule fois touché le thème pour lequel on l’avait invité. Comme quoi il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Je me trompe de dicton : Il ne faut pas payer la musique avant de l’avoir écoutée.

On a eu droit à tout ce qui concerne l’achat des papiers, les moyens de conservation, la définition du livre d’artiste (c’est un livre), et même l’aménagement de l’endroit où le livre d’artiste peut être compulsé : de vieux meubles (on les imagine fort délicieux) dont une table couverte de feutre vert (pas le feutre dégueulasse de Joseph Beuys) où de blancs gants se retiennent d’arracher les pages de BLOC pourtant faites pour cet usage éminemment artistique et même livresque (je vous laisse imaginer l’aventure au pays de l’honnête Santini !).

Autant l’intervention de Leszek Brogowski était provocante et malicieuse, intelligente surtout, et parfaitement vécue, autant le discours dactylographié de ce bibliothécaire-artiste a parfaitement introduit la difficulté qu’il s’agissait, je suppose, d’aplanir : le rapport de la bibliothèque publique au livre d’artiste. Intronisé par une définition erronée et asservi à cette loi incontournable, je plains l’existence quotidienne du livre d’artiste issymoulinien et surtout le destin des artistes très à l’étroit dans ce chemin de traverse qui a l’originalité de vous obliger à ne pas marcher dessus pour aller quelque part. Heureusement, les exigences de la gestion du temps ont mis fin à ce catéchisme du bon bibliothécaire confronté à l’insolence ou à l’obscénité du livre d’artiste. Que c’était ennuyeux ! Que c’était inutile ! Et comme il aurait suffi de nous envoyer ce rapport par la Poste !

À partir de l’instant où la parole est reprise à cet éloquent fonctionnaire qui ne termine pas, mais qui a parfaitement achevé le sujet, le temps manque déjà et les interventions prévues pour la suite vont être tronquées jusqu’à l’incompréhensible faute d’explications et de documentation. Il faut dire aussi que la volonté de ne pas suivre cet esthète sur le chemin qu’il a tracé a manqué à d’autres fonctionnaires soit un peu courts question art soit définitivement interloqués par des difficultés d’ordre courtois. Des rires ont été esquissés, tout au plus. On a donc ensuite assisté à une parodie de table ronde où chacun a préféré se cantonner au rôle qui lui a été assigné par l’administration de la chose publique et du livre en particulier. C’est le cas de l’intervenant suivant.

 

Jocelyne Deschaux

« Si ça ne se conserve pas, alors, vous comprenez… »

 

Elle est conservateur en chef à la bibliothèque municipale de Toulouse. Elle a uniquement évoqué les problèmes de conservation posés par le livre d’artiste ; problèmes somme toute peu différents de ceux que le livre en papier pose avec peut-être moins d’acuité à l’esprit frondeur des archivistes.

On imagine d’ailleurs que les artistes contemporains, peu sensibles à la typographie et aux vieilleries qui ont encore cours, hélas, dans les ruelles de la création artistique, — on imagine que ces artistes, en parfaits connaisseurs de l’informatique et de ses innombrables applications, — on imagine assez bien que ces artistes se soucient assez peu, voire pas du tout, de ce qui peut arriver à ce qui n’est pas un objet d’artisanat, mais un objet de l’art tel qu’on peut le concevoir de nos jours.

Alors, tout ce qui précède le livre d’artiste peut bien occuper les meilleurs moments de la vie des conservateurs, pourvu qu’on sache que la reproductibilité de l’art moderne est un fait acquis en dépit des nostalgies et des jouissances surannées que certains esprits retardataires et quelquefois nuisibles s’emploient encore à pratiquer en marge des croyances et des contes à dormir debout.

Mais ces bibliothèques ont bien compris, en bien pensant, que ces objets qui entrent dans leur sein ne sont pas faits pour entrer ni pour rester à demeure sans provoquer l’esprit et même l’éduquer en dépit du bon sens qui, par nature et destination, n’est jamais le bon chemin. C’est l’histoire du loup dans la bergerie. Alors que je ne sais plus quel artiste allemand contemporain ne lit pas le livre, considérant que le caresser suffit à lui donner tout son sens, à défaut bien sûr d’en reconnaître le contenu.

On conçoit alors que le terrain des polémiques n’est pas loin d’être emprunté à l’art lui-même. Ce qui, on le sait depuis toujours, les artistes étant des emmerdeurs de tourner en rond, fait courir le risque inutile de l’anéantissement et d’une complexité peu recommandable en matière d’action publique. À l’ignorance et à l’autorité, il convient d’ajouter, pour être complet, le sens de la prudence et du compromis, rôle que Danielle Ubeda est venue jouer avec un certain brio.

 

Danielle Ubeda

« Ne nous battons pas »

 

L’Atelier Vis à Vis, à Marseille, est perclus de connaissances du terrain et il y a fort à parier que personne ne l’attend plus au tournant. S’intitulant « laboratoire de recherche sur la création artistique et les objets culturels », cette très jacklanguiste association s’autorise, sur le terrain scientifique et sur celui des masses, une très grande liberté d’action. Dans le même genre, les Rencontres internationales de l’édition de création annoncent un non-combat, une non-intromission dans le débat du livre d’artiste, une parfaite adéquation avec tout le monde. Et d’ailleurs, tout le monde est invité à se taire.

Danielle Ubeda n’a donc pas abordé la question pourtant posée. Riches de propositions en tout genre, son association invite le livre d’artiste, mais il n’est plus seul. Il est même concurrencé par ce qu’il n’est pas, paradoxe non relevé, mis au rencart, adroitement. Cela n’enlève rien à cette richesse, mais elle ne concerne pas l’art, elle le noie. À moins qu’elle ne se sente valorisée par lui, à moins qu’elle ne sache parfaitement s’en servir.

L’intervention de Danielle Ubeda a été concise, compte tenu des débordements d’emploi du temps provoqués par Jean-Pierre Thomas qui n’avait pourtant pas achevé à la fois son exposé et le livre d’artiste lui-même. Éric Watier, pragmatique, et peut-être aussi fatigué, ronflait doucement, ce qui eut beaucoup de sens.

 

Ann-Sarah Laroche

« La prochaine fois »

 

Le temps finit par manquer sans possibilité de jouer à le rattraper. On connaît l’exactitude des fonctionnaires. À cinq heures, les plus assidus s’en vont.

Pourtant, Ann-Sarah Laroche avait amené avec elle le matériel d’un exposé que j’attendais avec impatience. Nous avons eu l’occasion de « travailler » avec elle : en effet, en avril de l’année passée, elle avait organisé à la bibliothèque de Toulouse une précieuse exposition intitulée « D’un coup de dés, l’espace du poème depuis Mallarmé ». Elle avait accepté de nous recevoir, la veille de la fermeture de l’exposition, car nous souhaitions commenter cet événement somme toute assez rare à Toulouse. Dans la foulée, j’avais rédigé un article paru dans notre numéro 25. Valérie Constantin avait réussi à prendre des photos. Et nous avions accompagné mon article d’un catalogue « après coup » conçu par Valérie. Quelques mois plus tard, la Bibliothèque d’étude et du patrimoine et la mairie de Toulouse imprimaient ce catalogue, seul souvenir d’une exposition dont la RAL,M garde soigneusement la trace.

Mais revenons à notre journée d’étude sur le livre d’artiste. Ann-Sarah Laroche n’a donc pas produit l’exposé que j’attendais d’elle. C’eût été le moment des mises au point nécessaires dans la continuité de ce que Didier Mathieu, Leszek Bogrowski et Éric Watier s’étaient évertués, avec la complicité d’Hervé Ferrage, à définir le matin même. Ann-Sarah Laroche s’est donc contentée d’intervenir judicieusement ici ou là dans un débat dérivant vers les rives obscures d’un conservatisme rigide et destructeur. Elle a soulevé cependant quelques questions essentielles :

 

Rechercher et trouver des livres d’artistes. Où ? Mais sur Internet, voyons. Où donc ? Il y a les « missions », mais elles ne suffisent pas. On y mange quelquefois mal, comme au Rond de serviette, mais on y mange ! Alors que l’Internet est le lieu, l’unique, où les artistes donnent leur œuvre, la donne à voir et à penser. Quoi de mieux que l’Internet ? Le démarchage ? Les rendez-vous ? Les frais de voyage ? Les bureaux feutrés des bibliothécaires ? Allons. Soyons sérieux. C’est bien sur Internet qu’il faut aller chercher. Encore faut-il savoir y naviguer et maîtriser la gestion de contenus forcément copieux.

Reconnaître l’artiste, ne pas le confonde avec le charlatan et l’illuminé. Il faut une formation pour cela. Il faut aussi une pratique de l’art et de son histoire. Il faut une sensibilité. Il faut du temps à sacrifier. À cette allure, vous envoyez combien de bibliothécaires au chômage ou en Enfer ?

 

Youl Criner

« Ils sont beaux mes livres ...! Ils sont beaux ! »

 

Cet auteur de plus de trois cents livres d’artiste expose sa production à l’entrée de l’auditorium Jean Cassou où se tient cette Journée d’étude. Il pose à Jocelyne Deschaux la question de la numérisation des œuvres. On pourrait ainsi, sans d’ailleurs se rendre à la bibliothèque, consulter et même télécharger des livres d’artiste à foison, comme sur le site d’Éric Watier. Réponse imperturbable de l’archiviste : « Ah ! Non, monsieur. Ce n’est pas pareil, toucher le livre et le voir, ah ! Non ! » On mesure ici le problème. La bibliothèque n’est vraiment pas prête à accueillir des livres d’artistes, c’est-à-dire des livres récents, des livres qui connaissent depuis toujours l’informatique et la technologie (je pense à EAT de Robert Rauschenberg et Billy Klüver — à Nam June Paik). Des livres reproductibles à l’infini pourvu qu’on en conserve la trace. « Ah ! Non ! On ne conserve rien avec des ordinateurs ! » On croit rêver. Une corporation se fait jour. Heureusement, elle n’est pas en ordre. Qu’en dirait le pouvoir ?

Mais les bibliothécaires, qui sont en général des gens très cultivés et prêts à toutes les aventures, — les bibliothécaires ne sont pas le vrai problème posé, en France, au livre d’artiste. Le pire est ailleurs.

 

 

Albi

L’amateurisme au pouvoir

 

Commençons par cette turpitude des temps qu’est la Foire aux livres d’exception d’Albi, un intitulé identique, dans ses intentions, aux Rencontres internationales de l’édition de création dont Danielle Ubeda nous a bassinés avec le sourire. La même chose, mais en beaucoup plus petit et beaucoup moins documenté, tout de même. Pour commencer, on y ignore le livre d’artiste qui n’est d’ailleurs pas clairement invité. Y sait-on d’ailleurs ce qu’il est et ce qu’il représente ? On y parle bibliophilie, recueils d’estampes, livres illustrés et… livres truffés d’oeuvres originales. Belle expression pour dire n’importe quoi. Pire : le public est invité à se prononcer pour choisir le livre qui sera acheté par la ville. Un public qui n’y connaît rien !

Mais que fait cette association dans ce débat ? Promoteur de chiffres invérifiables, son représentant affirme que les « élus sont tellement enthousiastes qu’il faut les freiner. » Voilà bien la seule association qui freine les élus pour les empêcher d’acheter ! On image le frein, dans le style BD avec des ronds de poussière et des onomatopées. On est là en terre d’ignorance et de foutaises. Ce que n’est pas Albi, me dit-on.

 

 

Jack Lang

L’irréparable bouffonnerie des arts et de la culture

 

Pire. Dans la lignée jacklanguiste, une galerie s’ouvre le premier samedi de chaque mois dans un appartement privé. Le concept n’est pas nouveau. Léo Castelli l’a pratiqué, et tant d’autres ! Ici, on se limite, toujours avec la même imprécision quant à savoir ce qu’est un livre d’artiste, au livre… d’artiste. Mais ce n’est pas cela qui est pire. Je suppose qu’au milieu de livres n’ayant rien à voir avec l’art, au milieu d’objets décoratifs et de bibelots artisanaux, on trouve quelquefois LE livre d’artiste qu’on ne s’attendait pas à trouver ici.

Pourquoi pas ? Mais, sur une remarque qui limite judicieusement cette activité à une fonction somme toute aussi privée que l’appartement qui l’occulte le restant du mois, activité n’ayant rien à voir avec les professions du livre, la représentante de cette association rétorque avec un aplomb déconcertant qu’elle EST une professionnelle du livre, que tous les associés le sont, PARCE QUE ils sont, ailleurs, documentalistes, professeurs d’art plastique, etc. On croit rêver. Depuis quand une documentaliste est-elle une professionnelle du livre ? En voilà une qui s’arroge une existence qui ne lui appartient pas.

Mais pire, il y a pire ! Cette association s’adresse d’abord « aux gens du quartier. » On imagine le grand intérêt qu’ils éprouvent pour ce genre de production présentée par de soi-disant spécialistes. Le populisme de ceux qui ont étudié un peu plus que les autres et qui reviennent pour donner des leçons, profitant par la même occasion pour tromper sur la véritable nature du livre d’artiste et sur l’art qui n’est pas une sinécure !

 

 

Les abattoirs

Antonio Saura à l’honneur

 

Les intestins de Toulouse, dans la cour des Abattoirs, roses bien sûr (ce n’est pas une oeuvre de Saura)

La journée aurait pu se terminer sur ces deux fausses notes, mais le musée des Abattoirs a offert une entrée gratuite à tous les participants. Beau geste. À l’intérieur, une belle exposition moderne. Certes, on n’y arrive pas à la cheville de Louise Bourgeois, mais c’est tout de même de l’art et on s’y promène avec envie, sans hâte. Et puis à l’étage, chefs-d’œuvre : Antonio Saura expose quelques tableaux magnifiques, du grand art, de la peinture. Hélas, cette exposition est gâchée par des dessins assez médiocres qu’on a sans doute arrachés à l’artiste. Ils ne sont pas médiocres, ces dessins : ce sont des dessins de peintre, comme il y a des dessins de sculpteurs. Ce ne sont pas des dessins, ce sont des plans. Mais c’est ainsi. On fausse. Comme, ici même, aux Abattoirs, on avait tenté de faire passer le pâle André Marfaing, mi-de Kooning, mi-Saura, pour un peintre important. Les jeux de la politique, de la culture et du portefeuille… Néanmoins, les Abattoirs nous ont offerts du grand Saura, à l’œil. Apprécions. C’est un beau musée, une aubaine. Sa médiathèque abrite notamment une fort belle et exigeante collection de livres d’artiste… pas toujours d’artistes.

 

Conclusion

 

En conclusion, une journée passionnante, pleine de contradictions, de combats, de réalités. La composition Artistes/Bibliothécaires (symboliquement : matin/soir) a provoqué l’esprit, et ce, malgré l’impréparation des intervenants, malgré les passions contradictoires, le soporifisme, l’amateurisme, les certitudes, les retards, les obsolescences. La seule proie de l’homme doit être la réalité, écrivais-je naguère dans un quotidien espagnol.

C’est ainsi que les choses se passent. Elles s’approfondissent parce que la réalité s’interpose, souvent cruellement, à l’esprit et à l’existence. C’est notre condition. Nous construisons sur des ruines.

La personne la plus intelligente et la plus vraie de cette journée fut Éric Watier. Je crois que tout le monde l’a compris, même s’il est apparu pour beaucoup comme un emmerdeur à un moment où la merde devient le sentiment universel en opposition farouche au confort des professions, avec ou sans recommandation, avec ou sans privilège. Moment que la douleur se chargera de transformer en instant, comme au supplice… le moment venu.

En attendant, les choses sont beaucoup plus simples et se réduisent considérablement à une existence dont il faut détruire, avec les moyens du bord, l’ennui passager. Les artistes y ont déjà pensé et leurs livres en témoignent distinctement. Commencez par les distinguer des livres écrits. Tout le reste est à faire.

Et le CRL de Midi-Pyrénées s’est bien organisé pour servir de passerelle, me semble-t-il. Nous notons à ce propos que le CRL (mes commentaires en italique) :

 

reste fidèle à son attachement à la Chaîne du livre et à ses acteurs, ce qui personnellement m’inquiète relativement aux changements « technologiques » qui vont très vite prendre cette place d’honneur, avec sans doute les mêmes acteurs « recyclés » et les mêmes capitaux réinvestis — et se heurter aux nostalgiques du livre en papier qui servent pour l’instant de première ligne, mais que la Chaîne enverra paître quand le moment sera venu ;

 

fait une place claire à la création littéraire, ce qui est nouveau et à contre-courant, mais tout dépend de ce qu’on entend par littérature et même par création — la piétaille attendant qu’on ouvre les portes pour investir les lieux avec les enfantillages et les piailleries habituels ;

 

s’ouvre aux autres arts et par conséquent au regard et à l’oreille, sens universels que l’écrit commente de plus en plus au détriment des genres aujourd’hui en grand déclin parce que les pratiques anciennes, le livre et le théâtre, ne sont plus jouables si la conception de l’édition et de la production n’est pas entièrement changée — en commençant par la figure de l’écrivain passablement amôchée depuis trente ans de confusion savamment orchestrée par la Chaîne du livre et ses serviteurs.

 

Il y a là de quoi s’engouffrer joyeusement.

Patrick CINTAS.

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