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Ajar et Dieu
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 Article publié le 14 avril 2008.

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Ajar et Dieu
Samir MESTIRI
Ma civilisation héritière de Dieu, a prêché aussi le respect de soi, c’est-à-dire le respect de l’Homme à travers soi-même.[1] - Saint-Exupéry

Le désir d’être affranchi de toute forme d’autorité est au cœur de l’esthétique ajarienne. Refusant de subir son propre destin ainsi que le déterminisme totalitaire des religions, le personnage ajarien cherche « une sortie »[2] salvatrice au moyen de l’ironie. Il s’agit donc d’étudier le rapport qu’entretient l’écriture biaisée d’Ajar avec la vision d’un Dieu autre que celui qui est garant de l’ordre, du sérieux et du définitif, ainsi que les moyens qu’elle met en œuvre pour se libérer du poids des contraintes religieuses ou autres.

C’est là, nous semble-t-il, la définition même de la liberté chez Epicure. En effet, selon les épicuriens, dans un univers dont la providence est exclue, du fait même de l’existence du hasard et d’une ironie fondamentale (celle du destin), l’individu peut aisément découvrir l’inconsistance et l’ambiguïté du discours religieux comme en témoignent les exemples suivants :

Exemples :

1- Cousin à l’abbé Joseph :

« Ecoutez, mon père, ne me parlez pas de Dieu, je veux quelqu’un à moi, pas quelqu’un qui est à tout le monde. » (Gros-Câlin, p. 11.)

2 - Momo à M. Hamil :

 « Et vous êtes tellement vieux vous-même que c’est maintenant à Allah de penser à vous et pas vous à Allah, vous êtes allé le voir à la Mecque, maintenant c’est à lui de se déranger. » (La Vie devant soi, p. 359).

 3- Cette réflexion de Momo, après le départ du père André venu rendre visite à Madame Rosa : 

 « Nous aussi on lui a rien dit car Dieu vous savez comment c’est avec lui, il fait ce qu’il veut parce qu’il a la force pour lui. » (La Vie devant soi, p. 451).

Ou encore cette réflexion de Pseudo :

 « Et je me suis mis à hurler et appeler Pinochet à mon secours, mais il n’y a pas de bon Dieu. » (Pseudo, p. 543).

 Jean qui avoue franchement son athéisme.

« Je ne suis pas croyant, mais même quand on ne croit pas, il y a des limites à tout. » (L’Angoisse du roi Salomon, p. 752).

 A propos de la définition du mot Dieu dans le dictionnaire :

« Ils sont complètement sûrs de tout là-dedans -vous cherchez Dieu et vous trouvez avec des exemples à l’appui, pour moins de doute. » (L’Angoisse du roi Salomon, p.760).

 A propos de la philosophie des plaisirs (ce qui constitue une négation de l’au-delà religieux) :

 « Courage Monsieur Salomon ! Vivez si vous m’en croyez n’attendez pas demain, cueillez-les dès aujourd’hui les roses de la vie. » (L’Angoisse du Roi Salomon, p.1036).

 « Il y avait un premier écrivain mondialement inconnu qui essayait de créer Dieu à partir des œuvres d’art. », Pseudo, p. 640).

 

I- Le Dieu essentiel

 Ainsi, de tous ces exemples il ressort de façon évidente que l’image de Dieu, chez Ajar, est très dépréciative puisque ce dernier n’existe - dans l’esprit de tous les personnages cités - que comme entorse, répression et indifférence cynique. Jamais il ne se manifeste quand on a besoin de lui ; les exemples de Pseudo, de Monsieur Hamil et de Me Rosa sont fort significatifs à ce propos.

 Pire encore, Dieu apparaît, chez Ajar, comme un despote sans pitié envers les créatures faibles et sans ressources comme Madame Rosa ou Momo. Il est contradictoirement vu comme l’incarnation de la force écrasante. Donc, contrairement au Dieu amour, le Dieu évoqué ici serait sourd et aveugle aux plaintes des hommes. C’est, entre autres, le Dieu de M. Hamil.

  Ce Dieu « absent », sourd et aveugle - comme celui de Vigny -, serait donc l’incarnation de l’ironie fondamentale. Comme elle, il est à la fois présent et absent, et, comme elle, il se moque de ce qui peut nous arriver et nous frapper comme malheurs. Et si Vigny oppose « le dédain à l’absence »[3], Ajar pose plutôt l’ironie à l’absence. Vu sous cet angle, Dieu serait donc la négation de sa propre essence (le pur amour) puisqu’il ne peut débarrasser l’humanité des maux qui la rongent depuis des millénaires, à savoir la violence sous toutes ses formes, la haine, l’intolérance à l’égard de l’autre, bref une pensée prédatrice qui mène directement à son propre reniement, et par conséquent à une surenchère de mystification religieuse qui est souvent source de discorde et de guerre. Or, si Dieu, l’unique et l’invariable, existe, c’est uniquement en tant que rassembleur et non pour diviser les hommes qui sont tous censés être ses propres créatures et en tant que telles elles devraient normalement s’aimer et non pas s’entretuer. On risquerait dans ce cas de réduire Dieu à l’être ambigu par excellence puisqu’il est à la fois présence et absence, mutisme et parole, être et non- être, amour et haine, etc.

 Le vrai Dieu ou le Dieu « essentiel » est par définition l’être incréé, donc irréductible à une quelconque pensée. Dieu est une valeur, ou plutôt, un idéal, c’est-à-dire, ce qui devrait-être et non ce qui est, une exigence et non une existence, une fin et non une cause. Tout ce qui existe est limité, dépendant, mais notre pensée veut toujours s’élever à l’idée de valeur absolue. Croire que Dieu existe c’est blasphémer, c’est figer Dieu comme une chose. Le Dieu rassembleur et fédérateur semble dire Gary, n’existe pas, il est amour. Mais, quand on dit que Dieu est amour, il ne faut pas entendre par là que Dieu est une personne qui nous aurait crées et nous aimerait mais simplement que Dieu est « ce qui aime en nous », le principe même d’un amour spirituel et désintéressé. Il serait à inventer et à imaginer, mais jamais à réduire à un rituel absurde. Ce Dieu, qui n’existera jamais -tant que les hommes auront tendance à l’asservir à des fins idéologiques-, sera fait pour soi et non pour les autres. Car le Dieu des autres - toujours opposé au mien - risque d’être réduit à une autre image du moi égoïste et cruel.

 Que chacun donc sache se forger son propre Dieu, selon ses goûts et ses plaisirs, telle semble être la conception de Dieu chez Gary-Ajar, mais jamais Dieu ne sera imposé aux hommes dès leur naissance. Pour l’écrivain, par exemple, Dieu serait celui de l’art, et l’œuvre une création à l’égal de celle de Dieu ; un « anti-destin »[4] seul capable de sauver l’homme de l’absurde et de la platitude de l’uniformisation des pensées et des comportements conditionnés. L’art conçu comme compensation à la dure réalité et aux désirs refoulés est  le rêve qui nous empêche de mourir[5], comme l’écrit Robert Escarpit. Chacun donc, à défaut d’un Dieu juste et à défaut de valeurs sûres, pourra connaître, dans les limites de cette vie terrestre, un bonheur intense, durable et parfait. Un bonheur qui se réduit au temps présent et à l’instant éphémère, car tout le reste est illusion et anecdote. C’est ainsi que le retour constant du présent de l’indicatif dans les récits ajariens devient symptomatique de ce rejet d’un Dieu faiseur d’avenir, de « bonheur » et garant de paradis ou d’enfer. Vivre au présent sans Dieu, c’est assumer en quelque sorte sa solitude et son « étrangeté » dans ce monde, c’est être soi, et c’est aussi, d’une certaine façon atteindre le « gai savoir »[6] nietzschéen, une pensée joyeuse, pleine de santé, d’espoir et surtout loin de tout dogmatisme religieux et politique. Une pensée sage qui se situerait au-delà du bien et du mal, donc, au-delà de tout interdit.

 

II- Le paradoxe de Dieu

C’est pour cette raison que tous les personnages ajariens vivent sans passé ni avenir ; en somme, des êtres plats, simples, sans relief et unidimensionnels. Leurs unique projet est de chercher en vain, mais inlassablement l’autre : l’autre à aimer, incurablement. C’est le cas, entre autres, de l’increvable Cousin qui ne cherche qu’à gagner le cœur de Mademoiselle Dreyfuss. Momo, quant à lui, est obsédé par l’imminence d’une mort certaine qui viendra le priver de sa mère adorée. Cependant, il mettra tout en œuvre pour arrêter cette progression cynique du temps, mais, même la machine cinématographique (la machine de montage) de Nadine n’y pourra rien. Il ne lui reste alors qu’un seul recours : l’imagination, pour nier ou plutôt apprivoiser la mort lente de Madame Rosa. En refusant d’admettre sa fin, Momo continue ainsi à l’aimer, par delà la mort et le temps qui efface. La clôture du roman - fort émouvante, d’ailleurs - le montre parfaitement :

« Je pense que Monsieur Hamil a parfaitement raison quand il avait encore sa tête et qu’on ne peut pas vivre sans quelqu’un à aimer, mais je ne vous promets rien. Moi j’ai aimé Madame Rosa et je vais continuer à la voir. »[7]

Face à cette cruauté du destin, il est difficile de croire à Dieu, à moins d’un optimisme béat ou d’une crédulité aveuglante. Croire en Dieu est « un blasphème[8], il n’aurait pas fait ça à une femme. Si Dieu existait, ce serait un gentleman », dit Gary-Ajar. De tels propos relèvent, à notre sens, d’un paradoxe fort révélateur. Ils montrent à quel point l’ironie ajarienne est hostile à l’existence d’un Dieu salvateur. Et, s’il faut croire à Dieu, il faudrait dans ce cas l’inventer et surtout l’imaginer amoureusement et surtout indépendamment de toute appartenance religieuse ou sectaire. C’est pour cette raison également, peut-être, que tous les picaros ajariens sont généralement des personnes faibles, fragiles et solitaires, mais fermement convaincus que seule la foi en l’homme pourrait les sauver du non sens de la haine.

Parlant de ce type de personnage dans La Nuit sera calme, Gary écrit :

 « Dans Adieu Gary Cooper, j’ai écrit : les hommes forts et durs sont partout, ce sont les autres, les hommes inefficaces incapables de faire le mal, en un mot les faibles qui sauvent l’honneur. »[9]

  De cette apologie de la faiblesse et de la précarité se dégage une certaine sagesse qui nous apprend non pas à être agressif et intolérant à l’égard d’autrui, mais à philosopher par gros temps, à prendre du recul ironique par rapport à tous les systèmes de pensée et à résister à l’effacement de l’individuation comme l’appelle Bernard Stiegler :

 « C’est exactement ce que la société hyperindustruelle fait des êtres humains : les privant d’individualité, elle engendre des troupeaux d’êtres, en mal d’être ; et en mal de devenir, c’est-à-dire en défaut d’avenir. Ces troupeaux inhumains auront de plus en plus tendance à devenir furieux. »[10]

 Cette ironie nous apprend également à rejeter les mythes, qu’ils soient religieux ou profanes, quand bien même ces mythes seraient confortés par l’opinion et les stéréotypies consolatrices des idéologies mystificatrices : précisément, celles qui ont tué le mythe de l’humanité. Car le seul mythe - d’après l’auteur - qui mérite la peine d’être défendu est celui de « l’homme » - ce que Gary traduit par l’expression : « La part Rimbaud », contre « la viande », la vulgarité et surtout l’embrigadement de la pensée. C’est, bien évidemment, la part de poésie, d’amour et de beauté, sans quoi notre civilisation - trop technicienne - serait réduite à du pur « cannibalisme », ou mieux encore à une barbarie civilisée et l’humanité à un « on » amorphe où la distinction entre le « je » et le « nous » tendra à disparaître pour céder la place à une homogénisation totalitaire des crimes « vertueux ».

En effet, dans ce monde ajarien sans Dieu - c’est presque un pléonasme - ou plutôt contre Dieu, livré totalement au hasard, les êtres en charge d’eux- mêmes ne peuvent s’en prendre qu’au sort et à eux mêmes. Reste ce que chacun de nous peut faire pour soi et pour l’humanité entière. Ni Dieu, ni dieux, juste nous et le sort. Ou dites l’ironie du sort à laquelle nous sommes tous condamnés, un jour ou l’autre. Aussi, la réalité romanesque, chez Ajar, se présente-t-elle comme une quantité de situations où « ce qui ne devrait jamais se rencontrer est indissociablement joint. »[11]

 Ainsi, les rencontres emblématiques entre Cousin / Gros Câlin (le python), Me Rosa / Momo, Pavlovitch / Tonton Macoute, Mr Salomon / Melle Cora, sont- t-elles en fait révélatrices de cette jonction amoureuse des contraires et d’une vision de synthèse fort éloquente. Cette jonction nous rappelle la «  burla »[12] confusionniste de Jankélévitch.

 Accepter donc l’autre et s’accepter pour ce qu’on est, être responsable de soi, se soumettre librement aux valeurs de l’humanité et de l’amour qu’on s’est librement choisies, tel semble être le fondament de l’enseignement ajarien.

 

III- L’art poétique ou la nouvelle religion D’Ajar

 La clef de ce salut résiderait donc dans la reconstitution d’un authentique rapport à autrui et à Dieu. Car les individus ne peuvent connaître le salut et le bonheur qu’ensemble et non compartimentés dans des « wagons » religieux qui ne mènent nulle part ailleurs que vers le crime et la haine. L’amour, le rêve, le rire et la poésie, tels seront en effet les ingrédients de cette terre promise, cette nouvelle religion vers laquelle aspire l’ironiste ajarien.

 En effet, étant toujours à la recherche d’une topographie autre, le personnage ironiste s’affirme comme un utopiste, un rêveur invétéré : il fuit le monde et s’abstient de toute action religieuse. Cousin et Madame Rosa, salomon, Pseudo n’existent essentiellement que parce qu’ils rêvent et désirent l’impossible. L’un rêve d’un amour incommensurable d’où sa métamorphose en un python de deux mètres vingt : la meilleure façon, peut-être, de s’aimer et de pouvoir s’embrasser affectueusement. L’autre, qui a « le malheur d’être juive »[13], c’est Madame Rosa (« une vraie source de vie quotidienne »)[14], ne cesse de « rêver », depuis son rassurant « trou juif », d’une vie moins inhumaine.

 Ce personnage viscéralement solitaire n’existe réellement que parce qu’il tend à aimer et rêve d’être aimé - ne serait-ce que fictivement et furtivement par des inconnus - par l’autre. Son pouvoir de rêver à loisir lui ouvre, en fait, l’horizon de l’infini, de la liberté et de l’espérance poétique : cette poésie naîtra de l’horizontalité et de l’échange réciproque. Elle s’oppose à la verticalité totalitaire et condescendante de l’élan vers Dieu, vers un ciel vide. Libéré enfin de cette tutelle aliénante, le personnage ironique découvre alors un autre domaine où s’investit l’espérance humaine : la poésie. Celle-ci exprime, en effet, pour Gary-Ajar, comme pour Malraux d’ailleurs, la transition de l’individu vers l’infini, vers le vide, donc vers une transcription de son monde intérieur. C’est, en quelque sorte, le rien générateur de surréalité et d’imagination. Et c’est grâce à l’ironie que s’opère cette transmutation du réel. Car le monde imaginé par Ajar dans ses quatre romans est ambigu et insaisissable. Il est à la fois connu et inconnu, étrange et familier, proche et lointain, etc.

« C’est un néant qui change le monde, parce qu’il aspire à se remplir de réalité vécue. Tout chef d’œuvre est d’abord ce qui n’est pas : c’est une absence dans la réalité dont il nous fait prendre conscience. »[15]

 Ainsi, le roman qui exclut l’espérance poétique et l’imagination (ce qui n’est pas, par opposition à ce qui est), Gary-Ajar l’appelle « roman totalitaire » : ce dernier place au centre de son sujet « un rapport de l’homme avec l’univers », autrement dit un rapport équivoque et insituable. Ce roman participe, d’après l’auteur, de l’illusion identitaire. On pose l’homme en un lieu, en un unique rapport avec la société. C’est, par exemple, le but de Kafka ou de Camus, dont les romans aspirent à bâtir un univers clos et figé à l’image de leur conception même de l’homme : un être monolithique et unilatéral.

 C’est donc contre cette littérature dogmatique du « il y a » et, de surcroît, figée dans des modèles désuets que se dresse le roman ironique d’Ajar. Celui-ci, au contraire, place, au centre de son intrigue, un homme sans patrie, sans dieu, sans religion, sans territoire bien délimité, sans familles, sans amour, etc. Bref, un homme sans repère aucun, sans certitude aucune. Un apatride politique et poétique, « l’errant » qui a déjà transcendé toutes les entraves. Le petit Momo - qui représente n’importe quel enfant de par le monde - est représentatif de l’amalgame religieux entre judéité et islam tolérant. Momo est le juif « malgré lui » puisqu’il a été volontairement confondu par Madame Rosa avec Moïse, un enfant d’origine juive comme l’indique le nom. Ainsi, Mohamed n’est qu’un autre Moïse, et Moïse un autre Mohamed. - L’interversion onomastique devient ici fort suggestive, quand on sait que ces deux noms sont significatifs d’appartenance et de croyance, tant musulmane qu’hébraïque. Car après tout Dieu est le même pour tous et en tant que tel il ne saurait prendre parti.

 Momo est également à la fois l’enfant et l’adulte. En témoigne son discours fort naïf et pourtant ô combien sage et profond. Cousin, quant à lui, incarnerait le déraciné, l’être sans repères par excellence. Il remonterait, peut-être, aux temps immémoriaux qui ont vu naître les premiers pythons. Tout comme Mademoiselle Dreyfus, d’ailleurs, dont la couleur noire s’apparenterait, d’après Cousin, à la nature sauvage et à l’Afrique, berceau de l’humanité.

 Ainsi, loin de coller à la réalité, à la manière d’un Stendhal ou d’un Balzac, l’auteur ironiste se pose comme un sage face au monde qu’il s’agit de songer et de réinventer poétiquement et amoureusement. Le mensonge romanesque, pareil à la poésie, doit être plus vrai que la réalité. De toutes manières, « Le réalisme est une illusion de réalité »[16], déclare Gary, car la réalité serait une pure construction de l’esprit et de l’imaginaire. De cette prééminence de la fiction dans le domaine romanesque Gary écrit :

 « La réalité dans le roman est une mise en scène réaliste de ce qui n’est pas par le moyen de ce qui est. »[17]

 Ce qu’on appelle généralement réalisme dans le roman objectiviste n’est en fait, d’après Gary, qu’un réalisme transposé. Car c’est à l’aune de l’imagination et d’un regard subjectif que tout est abstrait, perçu et représenté. C’est là, curieusement, la définition même de l’idéologie comme représentation imaginaire de la réalité déterminée par des conditions d’existence particulières. L’idéologie - en tant que discours mystificateur - n’est-elle pas dans le fond une certaine manière d’imaginer et de rêver d’un Dieu total ; dès lors, il est tout à fait logique que la fiction romanesque - elle-même production de l’imaginaire - en soit profondément imprégnée.

 Althusser a fort bien résumé ce rapport d’échange et d’interaction entre l’imaginaire et le réel comme suit :

 « Ce n’est pas leur condition d’existence réelles, leur monde réel, que les hommes se représentent dans l’idéologie, mais c’est avant tout leur rapport à ces conditions d’existence qui est représenté. C’est ce rapport qui est au centre de toute représentation idéologique, donc imaginaire du monde réel. »[18]

 

IV- Le Dieu total

 Ainsi, le roman « total » ou poétique de Gary-Ajar n’a pas d’autre but que de peupler le monde de « monstres », c’est-à-dire d’êtres extraordinaires - nous employons ce terme dans son acception propre : ce qui échappe à l’ordinaire et au commun - et de rendre le monde étranger au lecteur qui lui préférera le monde sans Dieu, celui de l’illusion et du rêve, ou plutôt un Dieu total qui ne serait accaparé par aucune religion. C’est, d’ailleurs, par le biais de l’ironie de distanciation que le fossé se trouve accentué entre le monde réel et le monde imaginaire. Les moulins à vent de Don Quichotte se transforment par conséquent en dragons. Et si Cousin ne cesse de se métamorphoser en python, Madame Rosa en « pute » et Pseudo en Emile Ajar, autrement dit, en une « présence d’absence », (Pseudo, p. 564), c’est parce qu’ils ont peur de la mutilation religieuse. En fait, leur refus d’être ce qu’ils sont - des êtres estropiés et déchirés - aboutit à une représentation imaginaire de la réalité ainsi que de leur propre Dieu.

 Bref, cette représentation de Dieu comme étant un espace autre, un entre-deux à rapprocher, un pointillé à remplir, un imaginaire à solliciter est on ne peut plus anti-idéologique et anti- totalitaire. En effet, si le réalisme objectiviste est oppressif et aliénant « parce qu’il tend à être purement fonctionnel, sans polysémie ni connotations « … »[19], le réalisme né d’une vision ironique, revendique, lui, l’écart, la transgression du code, le « viol /vol du signifiant » comme le meilleur moyen, sinon le seul, de combattre l’idéologie dominante. »[20]. Car toute idéologie - au sens mystificateur de ce terme - tend à accaparer le signifiant et à imposer son propre code de signification et d’interprétation, donc sa propre vision du monde. Chaque roman ajarien ne vise pas autre chose : une solide articulation de la poétique romanesque sur du personnage multivoque et subversif ainsi que sur la vision d’un Dieu autre. D’où l’importance conférée à l’ironie verbale en tant qu’écart insaisissable par rapport à la langue totalitaire du prêt-à-penser idéologique et de la dictature du sens unitaire.

 Et c’est à partir de la langue elle-même que la pluralité « géographique »[21] investit le roman ironique dont la première tâche est d’incorporer parallèlement à la langue altérée et déconstruite (l’ajarien) des personnages marginaux et inclassables, tels que Cousin, Momo, Me Rosa, Me Lola, Pseudo, Melle Cora, Salomon, etc. Ainsi, la langue de Cousin, par exemple, ne renvoie à aucun code clair, à aucune valeur idéologique ou religieuse. Les mots qu’il emploie n’ont de sens que par rapport à sa propre vision du monde qui n’est pas très souvent celle du lecteur-décrypteur qui aurait cette fâcheuse tendance à consommer frénétiquement de l’idéologie ou ce que M. Kundera appelle « la non-pensée des idées reçues. »[22] :

« Je n’écoutais pas ce que le père Joseph disait. Je le laissais faire, il poussait à la consommation. »[23]

Le lexème « consommation » ne désigne pas ici - du moins dans l’esprit contestataire de Cousin - un vulgaire produit de consommation, mais plutôt ce discours insidieusement apologétique, voire fanatique selon lequel la « foi » en Dieu est une nécessité quasi-vitale. Une telle association, opérée entre le concret et l’abstrait, tend à montrer que, de nos jours, le discours religieux, quel qu’il soit, est assez proche du discours bassement commerçant en ce qu’il a toujours visé - à coups de propagande médiatique – à cautionner un « produit spirituel ». Ce « produit » de pure consommation idéologique n’est autre que la religion sectaire ; le seul moyen qui soit prétendument susceptible de sauver l’homme de la déchéance et de le protéger ainsi contre le virus de l’ironie et du désordre en général. Notons au passage la grande similarité qui existe entre le discours religieux et le discours politique. Tous deux, dit Joseph Leïf, reposent sur la parole mystificatrice :

« Alors que le discours politique trompe souvent par la propagande d’un faux rationnel sous les formes de la rationalité, le verbe religieux piège par la propagation de l’irrationnel qui joue de connivence avec le rationnel, pour les besoins d’une cause dont les fins vont jusqu’à vouloir transformer la nature humaine. »[24]

 A travers ce prisme de regards distincts jetés sur la société moderne, l’écriture devient, chez Ajar, un moyen de mettre à l’épreuve plusieurs vies aussi étranges les unes que les autres. Ajar, lui-même en tant que pseudonyme, est pure création, une création exutoire, puisqu’elle permet à son acteur d’échapper à soi et d’atteindre - ne serait-ce que virtuellement - l’altérité protéenne tant rêvée. D’ailleurs, pour Gary-Ajar, écrire un livre c’est aussi, d’une certaine façon, non seulement se raconter comme dans le roman auto-biographique canonique, mais plutôt se multiplier, varier sa vie, échapper à soi. Autrement dit, c’est briser le « pacte autobiographique » traditionnellement établi entre l’auteur et ses lecteurs, pour lui substituer le pacte ironique.

« Il y a surtout créativité, parce qu’écrire un livre ou varier sa vie, c’est toujours de la créativité, cela veut dire se réincarner, se multiplier, se diversifier, il y’a poursuite du Roman. »[25]

 Ainsi, en multipliant les vies et en mystifiant le lecteur, l’ironie, cette stratégie du travestissement, permet à l’auteur d’atteindre une forme d’altérité, une sorte de fenêtre ouverte sur l’infini lui permettant ainsi de rêver d’un monde meilleur et d’inventer poétiquement un Dieu total, pour tous les hommes et universel, sans identité aucune ni repères géographiques. C’est le Dieu-amour « avec personne dedans », pour reprendre l’expression de Cousin dans La Vie devant soi, et, par là, d’être à la fois dans le texte et à se mettre en même temps en dehors. Ironiser, dit Jankélévitch, c’est s’absenter.[26]

 

Bibliographie


[1] Saint-Exupéry, Pilote de guerre, Gallimard, 1942, p.203.

[3] Voir à ce propos Alfred de Vigny, Les Destinées, Poésie, Gallimard, 1973.

[4] L’expression est d’André Malraux, in Antimémoires, Gallimard, 1967, p. 58.

[5] R. Escarpit, Lettre ouverte à Dieu, Ed. Albin Michel, 1966, p. 112.

[6] Voir à ce propos l’introduction de George-Arthur Goldschmidt in Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche, Le livre de Poche, Librairie Générale Française, 1972, p. XXXVIII.

[7] La Vie devant soi, op. cit., p. 491.

[8] R. Gary, La Nuit sera calme, op.cit., 57.

[9] Ibid, p. 102.

[10] Bernard Stiegler, « Le désir asphyxié, ou comment l’industrie culturelle détruit l’individu ». Le Monde Diplomatique, juin 2004, p. 24.

[11] Jankélévitch, L’Ironie, op . cit, p. 52.

[12] Ibid., p. 136 : « La Burla musicale, elle, affirme non pas l’alternance, mais l’indivision originelle…l’ironie enveloppe de musique et de brume les clairs paysages de la raison »

[13] Nous empruntons cette expression à Albert Memmi in Portrait d’un juif, op., cit. p.31.

[14] L’expression est de R. Gary, La Vie devant soi, op. cit., p. 233.

[15] R. Gary, Pour Sganarelle, op. cit., p. 108.

[16] R. Gary, Pour Sganarelle, op. cit., p. 112.

[17] Ibid.

[18] L. Althusser, Positions, Paris, Ed. Sociales, 1967, p. 103-104.

[19] Olivier Reboul, Langage et Idéologie, op. cit., p. 158.

[20] Ibid.

[21] Voir à ce propos l’article de Jean-François Hangouët, « Romain Gary, Géographe », cité par Olivier Achtouk ( Gary et la pluralité des mondes) in Le Plaid, n° 10, Mai 2003, p. 11.

[22] Milan Kundera, L’Art du roman, op. cit., p. 200.

[23] Gros-Câlin, op. cit., p. 24.

[24] Joseph Leïf, Pièges et mystifications de la parole, Paris, Nathan, 1982, p. 91.

[25] La Nuit sera calme, op. cit, p. 320.

[26] Jankélévitch, L’Ironie, op, cit., p.21.

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