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 Article publié le 21 mars 2021.

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Entre Feu et Chaleur, ils vivent, vos poèmes, d’une vie combattante, d’une vie conjugale agitée. Vous ne perdez pas votre temps à développer vos images. Elles viennent incisives couper en deux l’âme qui rêve, en sa paresse. J’ai retrouvé des ardeurs en vous lisant sympathiquement. Moi qui n’ai jamais vu un glacier, j’ai en vous lisant affronté le froid solidifié. Bref, vous m’avez donné des heures de vie.

Lettre de Gaston Bachelard à André du Bouchet du 1er octobre 1961, Bibliothèque Jacques Doucet. 

*

Images vont et viennent, parfois s’entrechoquent en batifolant. S’appellent sans se renier ni vraiment se contredire, poussées qu’elles sont toutes par l’incoercible.

*

Ce qui n’est pas encore mon texte, mais une figure étrangement familière qui germine doucement sous mes doigts, comme si, main verte, j’avais le don de faire croître à volonté un bonzaï figurant en miniature un arbre majestueux, voilà que, doucement, il me fait signe de m’éloigner pour mieux le contempler.

Il s’agit de ne pas le déborder en courant de digression en digression, croyant ainsi, en plongeant dans l’infini des suggestions, dire ce qu’il en est de lui et de l’être, de l’être en lui et de lui dans l’être, ce qui ne reviendrait qu’à s’enivrer de mots tous plus stériles les uns que les autres.

A y regarder de plus près, ce n’est pas un arbre en miniature qui croît, mais un sarment de vigne tordu et ligneux, profondément enraciné dans un terroir qui donnera un de ces des vins offerts à la gourmandise de qui voudra y goûter en toute simplicité.

La sobriété des mots récuse par avance l’ivresse qu’ils peuvent provoquer.

Ils ne sont pas abstèmes pour autant, simplement la sève qui court dans les sarments de ce vaste vignoble qu’est le langage commun à tous suffit à leur bonheur, entre terre et ciel.

 Tes seins, ces grappes de ma vigne… (Baudelaire)

Libre à nous, dès lors, d’en tirer un divin nectar et d’y puiser une sainte ivresse.

Et ce ne sont pas les hivers qui manquent.

Ni les printemps pluvieux ni les étés brûlants.

Même l’automne, qui voit nos rêves mûrir puis s’étioler pour un temps, participe de cette joie d’écrire qui anime nos jours. 

Moissons et vendanges donnent sens et vigueur à la morte saison qui s’avance.

*

Tout texte qui me vient comme ça en passant, de manière impromptue, jamais préméditée, mais aussitôt méditée dans l’immédiate confrontation qu’il me propose comme un défi à relever, tout texte qui ainsi me vient, dirais-je, germine sans que je sache d’où peut bien provenir la petite graine apportée par le vent de l’aléa.

L’aléa est cette bénédiction des lieux que nous habitons, cette réserve infinie de suggestions qui nous entourent, parfois nous assaillent, toujours nous poussent en avant, allant parfois jusqu’à nous inciter à vider les lieux pour découvrir de nouveaux horizons de sens.

De l’aléa, je fais une nécessité qui ne contraint pas, une opportunité digne d’être relevée, mise en exergue et surmontée.

Un air de famille s’insinue dans tous les traits de style qu’il m’assène, toutes les fulgurations qui le secoue et que je tente de canaliser, tous les effluves des diverses suggestions qui émanent de lui, si lentes à se répandre dans l’espace idéel à la construction duquel il contribue et qui este et teste au tribunal des mots qui ne connaissent que leurs propres lois non-écrites, mais en cours de rédaction perpétuellement renouvelée, remises sur l’ouvrage, inachevées toujours, réécrites, raturées, conspuées, malmenées, voire mâle-menées, diraient certaines…, etc…

Moment parfois tragique ou si joyeux qui voit la loi d’écrire s’écrire, produisant ainsi et la loi et l’arrêt que cette dernière prendra lorsqu’elle rendra son jugement à l’issue d’un procès mené par son auteur ou son autrice tout à la fois juge et partie.

Car enfin, c’est en toute liberté qu’une liberté parmi tant d’autres s’exerce sans porter préjudice à quiconque, pas même à celui qui, l’exerçant, prend le risque d’en abuser en proposant un espace de réflexion qui deviendrait rapidement étouffant s’il se voulait par trop englobant. 

Le texte n’est pas un espace carcéral dans lequel lecteur et auteur seraient mis à la question en étant remis en question, sommés de s’expliquer et de fournir un récit circonstancié. On peut le quitter à tout moment, à condition d’avoir accepté au préalable d’y séjourner, ne serait-ce qu’un bref instant. Ici, pas d’inspecteurs soupçonneux ni de blouses-blanches aux manières inquisitoriales.

Cet espace charmant à tous égards, diaphane, éthéré, impalpable mais omniprésent, tout à la fois contenant et contenu, mais sans bords ni remords, fonctionne-fictionne durant un temps indéterminé à la manière d’une bulle de savon qui s’élève dans les airs et qui ne tardera pas à éclater, finissant ainsi par libérer le texte lourd de sens enfin délesté de cette bulle protectrice vouée à la légèreté la plus insolente, à l’insouciance démesurée du nouveau-né sorti tout armé de la tête d’un dieu, et désormais voué à la dure loi de la gravité terrestre, aux aléas de ce qui, exposé, mis à nu, peut recueillir tous les assentiments et accueillir toutes les critiques, simplement là, né qu’il est d’un désir et d’un seul : appeler toutes celles et ceux qui, alentour, désirent se confronter à une parole qui a pris le risque délibéré d’affirmer l’affirmation sans craindre par avance d’être réfutée, partiellement ou même totalement, s’offrant ainsi prodigalement aux critiques les plus enjouées ou les plus acerbes, aux jugements de valeur mais aussi au compagnonnage le temps d’une lecture en rêverie qui donne à voir et à entendre, à sentir et à réfléchir tout en même temps.

Espace charmant à tous égards, diaphane, éthéré, impalpable mais omniprésent, certes oui… mais qui peut porter le plus dur, le plus tragique de la condition humaine toujours aux prises avec l’exercice singulier d’une liberté en situation contrariée, bafouée, voire même niée par tel ou tel pouvoir hégémonique, hégémoniaque et hégémaniaque, suis-je tenté d’écrire.

Au moment de s’écrire, le texte ne cesse de porter un pur jugement d’existence sur lui-même, auteur et texte ne faisant qu’un le temps de sa rédaction via ce médium qu’est l’auteur qui se sait et se sent investi par une puissance non pas supérieure, apollinienne, si l’on veut, mais souterraine, germinative, foncièrement tellurique.

Le sang et le sol n’y jouent aucun rôle.

Dans ce terreau fertile devenu son territoire et son terroir - tout sauf un simple terrain de jeu, car l’innocence n’y est pas de mise pas plus qu’un quelconque sentiment de culpabilité - ce sont tous les nutriments culturels acquis par l’auteur qui, se combinant à son insu, prennent forme, s’agglomère autour de ce petit grain de lumière qui germine puis croît et fleurit, apporté qu’il fut par une bribe de conversation entendue par le plus grand des hasards, un événement a priori tout à fait insignifiant mais qui a retenu, à son insu, son attention et qui mute tout d’abord en une simple idée qui fuse et infuse dans son esprit, avant d’y prendre son élan puis son essor.

L’auteur se laisse alors aller en toute confiance à ce qu’André Breton nommait magnifiquement le vent de l’éventuel

Graine de lumière aléatoire, puissance germinative et minéralité composent ainsi un réseau d’images en devenir qui font tout le sel d’une exploration idéelle qui flirte avec les métaphores, construit des complexes d’images suggestives plutôt que des concepts cristallins.

Libre au texte, alors, de dévaler et de rouler là où les aléas du terrain l’emporteront ou bien de se ficher fièrement dans le sol, s’exposant ainsi à l’érosion des ans, aux hivers glacés et aux étés brûlants, bloc massif de matière compacte ou simple galet qui roule dans les eaux calmes ou furieuses d’une rivière qui passe par là. 

Simple galet perdu parmi tant d’autres ou pierre runique unique et consacrée par la présence indélébile d’une écriture millénaire ornée de belles figures ou bien encore simple matériau de construction comme ce calcaire bleuté ou ocre ou bien ce grès rose qui font le charme de nos édifices.

Nous sommes alors trois pour ne faire qu’un le temps d’une joute amicale, tous les trois voués à l’impersonnel.

Quand ce n’est pas moi qui porte le fer dans le coup à férir que j’assène, c’est l’impersonnel qui se joue là, dans les interstices nomades et ferrailleurs de nos coups d’essais respectifs, et nous n’en sommes pas à notre premier coup d’essai ! Nous croisons le fer pour ainsi dire en échangeant constamment nos armes. Et c’est joyeux, un peu fou, mais toujours en accord avec ce tiers qui nous accompagne tout au long de cette joute qui n’a vraiment rien de spectaculaire. Spéculaire plutôt, elle ne tient qu’à un fil, invisible qui plus est, un fil rouge qu’on ne discerne qu’une fois que l’on a accepté de bonne grâce d’entrer dans les arcanes du cœur humain. 

Ce tiers, c’est aussi bien le texte en train de se faire et de se défaire de nous. Notre défaite est aussi bien notre victoire sur la dispersion des éléments narratifs, les mille et unes suggestions qui en découlent et qui ont d’abord bataillé ferme dans un imbroglio idéel digne des plus belles mêlées à la force centrifuge confondante.

Qui s’y frotte s’y pique.

Qui se pique de s’en mêler dans le seul but de s’y vautrer voluptueusement mu par l’espoir d’y séjourner indéfiniment se voit illico presto rejeté hors de l’éphémère mêlée qui disparaît à son tour, aussitôt achevé le processus d’exclusion de l’importun commensal. 

C’est bien cela, le tiers innommable, cette mêlée, ni toi ni moi, ni même, en définitive, le texte achevé, glorieux, mais ce complexe de forces agissantes toutes occupées à entremêler leurs effets et à partager la même cause pour enfin se poser et se stabiliser au moment précis où le texte déclaré achevé par son auteur nous laissera aller et venir, toi et moi, toi qui ne m’accompagnes pas et moi qui t’accompagne dans les parages insistants de sa présence rayonnante, tous deux rejetés au dehors, spectateurs-lecteurs désormais de sa fine présence qui déborde notre stricte intimité d’auteur ou d’autrice soucieux du bien écrire.

Cette fiction qui sous-tend toute fiction tient autant de la fission d’éléments solides voués à la dispersion que d’une sorte de fusion nucléaire qui se produit au cœur de la plus grande agitation corpusculaire qui soit.

Frottez deux idées ensemble et il en jaillira peut-être une image capable de mettre le feu à votre imagination. Libre à vous d’y bâtir un de ces fours d’où vous sortirez, tôt ou tard, de belles poteries que vous n’aurez plus qu’à décorer et vernir, avant de les y faire cuire à nouveau. 

Il ne faut pas craindre d’être ce pompier pyromane qui joue avec les silex de sa pensée pour en voir jaillir des étincelles, le tout étant de circonscrire ce feu intérieur dans les strictes limites d’un atelier furieux.

Pensée jetée au feu mute en brasier ou en feu de paille, peu importe.

Un espace centrifuge et incandescent, au moins quelques instants, en somme, impossible à englober, excluant tout séjour, un espace qui ne peut être arpenté que de loin en loin, de mot en mot, de phrase en phrase, circonlocution formant un tout qui ne vit pleinement que de courir à sa propre rencontre comme l’on court à sa perte, et ainsi se vit et se voit vivant en nous qui vivons allègrement dans les parages diurnes et nocturnes de sa mise en jeu.

Nombreux sont les joueurs qui brûlent de jouer, les tables de jeu ad hoc et les dés enflammés qui leur brûlent les doigts. 

C’est bien ainsi. Loin de tous les auto-da-fés.

Un feu rougeoie, feu de forge ou feu dans le four du potier, comme il vous plaira, mais un feu qui n’enferme pas et qu’on n’enferme pas, domestique cependant, non prométhéen, offert à tous et à toutes, ni sédentaire ni nomade, présent simplement où que vous alliez. 

 

Jean-Michel Guyot

6 mars 2021

 

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