Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Auteurs invités [Forum] [Contact e-mail]
AUTEURS INVITÉS
Depuis avril 2004,
date de la création
du premier numéro
de la RALM.
Emeute
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 30 août 2020.

oOo

 La cité brûle comme un immense boucan aux quatre coins, dans chaque carrefour, chaque rue, chaque corridor, des bas-quartiers aux hauteurs huppées de la ville, allumé par les millions de bras des millions de pauvres méprisés et affamées. Y a émeute dans la ville des princes, dans la ville des fils des grands exploiteurs, des oppresseurs où règnent le délire de la chair et la quête de l’enrichissement rapide et illicite. Les gueux se sont soulevés ce soir, les sans-voix, sans-visages, ceux dont on taira le nom par mépris ou indifférence se sont élevés avec colère, pour tout saccager, tout flamber, tout piller au nom de la liberté et du droit à un peu de dignité. Parce qu’ils ont faim, ils ont toujours eu faim, leurs femmes ont faim, leurs enfants ont faim ! Qu’ont-ils ceux-là ? Qu’ont-ils jamais eu, les enfants de Dessalines ? L’école : un rêve inaccessible pour les générations avant eux et après eux probablement ; la santé : un mythe pour ces millions de pauvres hères qui tombent comme des mouches, fauchés par toutes sortes de banales épidémies parce que le système social injuste et arbitraire s’est toujours royalement foutu d’eux ; un boulot : absolument pas, pas même un foutu boulot précaire pour tromper le chômage. Ils n’ont jamais rien eu, rien possédé dans ce pays qui est pourtant le leur mais qui leur a toujours obstinément refusé le droit à la moindre parcelle d’humanité.

  Ils sont pauvres, incultes, sales, ils puent, ils sont laids et ne méritent pas de vivre, telle a été votre vraie devise depuis deux siècles ! Pourquoi faudrait-il instruire ces gens-là ? Ces gens trop pauvres et trop sales vous coûteraient trop cher à éduquer ; leur bâtir des hôpitaux, des universités, des logements à eux et à leur famille grèveraient les caisses de L’Etat ( ou les vôtres, cela revient au même parce qu’elles vont ont toujours appartenu de fait) et réduiraient douloureusement le faste de vos brillants galas pseudo-aristocratiques, de vos soirées insipides entre gens de qualité ; leur offrir un système social équitable parait absolument impensable à vos yeux car ils vivraient alors comme des êtres humains et risqueraient ainsi de se prétendre vos égaux, ce qui doit être votre privilège à vous et à vous seuls.

  Le pire , à vos yeux, est que cette masse de gueux mal vêtus, mal lavés, mal rasés, incultes et miséreux par vos soins, constituent l’écrasante majorité ; cela vous est insupportable et vous effraie à la fois car vous y percevez quoique confusément un péril endormi. Toute cette misère, toute cette désespérance, toute cette frustration, toute cette douleur, toute cette peine, toute cette rancœur résonnent jour après jour, nuit après nuit dans votre esprit embrumé par l’égoïsme et le sectarisme teinté de pseudo-aristocratisme. Qu’ils se taisent à la fin ces gens-là, ces barbares ! Qu’ils se la ferment et lèchent leurs plaies en silence, ces chiens et vous laissent jouir de tous les délicats plaisirs que vous apportent vos privilèges en toute insouciance. Ces sous-hommes n’ont pas voix au chapitre, qu’ils souffrent et crèvent dans l’ombre tandis que vous continuerez de festoyer dans vos coquette villas perchées sur les fraîches hauteurs de Pétion-Ville et de Montagne-Noire jusqu’au petit matin en chantant à tue-tête ‘’la vie est belle’’.

  Que dites-vous ? Qu’entends-je ? Ces pauvres sont beaucoup trop nombreux ? Mais qui les empêchent de crever alors ? Leur nombre s’en trouverait réduit, non ? Qui les empêche d’émigrer ? Qu’ils aillent aux Bahamas, au Chili, au Brésil, en Dominicanie se faire éviscérer tels des cabris, égorger comme des cochons ou découper à la machette ; on s’en fout, du moment que ces maudits animaux vous débarrassent de leur présence crasseuse ! Tout ce que vous voulez, c’est de continuer à vivre en ignorant ces gens-la comme s’ils n’avaient jamais existé (si tant est qu’ils aient jamais existé pour vous messieurs). Qu’ils aillent tous au diable et vous laisse poursuivre votre vie de jouissance dans votre îlot de relatif bien-être isolé au milieu de cette mer tumultueuse de misère noire et révoltante.

  Mais la tempête arrive messieurs, elle accourt avec une fureur impétueuse, décidée à tout emporter. La colère des sans-voix cogne à vos portes, la rancœur des sans-noms , des laissés- pour-compte gronde sous vos fenêtres et fait trembler les fondations de vos palais, de vos forteresses plutôt puisque de fait vous ne vivez plus que cloîtrés derrière vos hautes murailles, enfermés à double-tour voire triple-tour par des cadenas et des chaînes de fer épais comme un tronc de chêne , prisonniers de vos villas surprotégées ,dans la crainte permanente de cette masse écrasante de miséreux affamés qui vous environne dangereusement.

 Entendez-vous ? Ces cris, ces coups de feu, ces râles ? Les apercevez-vous ? Ces centaines de colonnes de fumée noirâtres qui montent de partout vers le ciel tandis que la ville s’illumine à cette heure de la nuit comme si on était en plein jour ? Y a émeute dans la cité messieurs, ne vous voilez plus la face, la tempête est en marche et s’apprête à fondre sur vous !

 

Emeute

 

 

Y a émeute dans les rues frère

Le feu embrase la ville entière

Entends-tu les injures, les cris

Cette colère qui éclate aujourd’hui

 

 

La cite va brûler ce soir

Là où il n’y a pas d’espoir

Couve la haine et la fureur

La colère et la rancœur

 

Y a émeute car pas de pain

,nos frères ont faim

Y a émeute car pas de justice

Vivre pour eux est un supplice

 

Je sais, tu ne veux pas voir

Ces gens condamnés au désespoir

Tu ne veux pas comprendre

Tu ne veux pas entendre

 

Qu’ils crèvent donc en silence

Qu’ils taisent leurs souffrances

Pour ne pas troubler tes plaisirs

Pour que tu puisses ce soir dormir

 

Mais tu ne dormiras plus mon frère

Ecoute bien ce torrent de colère

La rue bouillonne de rage

Voici que va éclater l’orage

 

Nos frères ont toujours eu faim

Pour ne récolter que du dédain

Ce soir ils vont tout détruire

Las de vivre pour souffrir.

 

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2020 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -