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 Article publié le 12 avril 2020.

oOo

Manu

— Il faut savoir faire la plonge, dit Max, pour savoir plonger en eaux profondes. Tu te rappelles Manu, la dernière fois qu’on l’a vue ?

Son corps amolli ballotté par les vagues, tête tournée vers le ciel, combinaison de plongée déchirée, on aurait dit un bout de bois enroulée dans une bâche en plastique noir, son corps mou nous parût à peine plus lourd que le varech pris dans le ressac, ballotté par les vagues, cogné et cogné encore contre les roches grises couvertes à leur sommet de mousses luisantes terriblement glissantes, oh ces roches étaient à peine plus grises que la gueule que tu as tirée, quand tu as vu le corps sans vie de Manu flotter là sous nos yeux impuissants.

— Tu t’égares, ami, dans les eaux du style.

Manu méritait mieux que cette évocation lourdingue. On parle pas comme ça des morts. Tas pas le droit de la réduire à des passés simples pour faire joli. Et quand tu me parles, ça y est, ça revient, t’emploies des mots familiers que tu me balances à la figure, comme si j’y étais pour quelque chose, moi, dans sa mort !

— Ce jour-là, avant sa plongée fatale, tu étais de corvée de vaisselle avec elle, et tu l’as laissée filer. Tu m’as raconté qu’elle tenait plus en place, fallait qu’elle aille à l’eau tout de suite, l’appel de la côte en somme. T’aurais dû la retenir, t’aurais pas dû la laisser filer à l’eau comme ça, le ventre encore chaud.

Tom faisait la plonge ce jour-là, en effet, et comme à son habitude, Manu brûlait d’envie de se mettre à l’eau plutôt que de plonger ses mains dans l’eau chaude. On pouvait compter sur elle pour tout, c’est vrai, mais la vaisselle, faut reconnaître que c’était vraiment pas son truc.

On était en février. L’eau devait être à trois ou quatre degrés maximum. C’est beau l’Ecosse en cette saison. C’est sauvage, surtout la côte, tout le monde vous le dira. Une côte découpée, tourmentée et fichtrement poissonneuse. Je la vois encore avec son harpon, tout fière de brandir sa nouvelle prise, grosse comme le bras.

Le lendemain, elle était morte.

Je vous raconte tout ça, je ne sais pas trop pourquoi. Manu vivait dangereusement depuis qu’elle était toute petite.

On raconte que sa grand-mère, pendant les bombardements de Sochaux, regardait le spectacle au balcon, pendant que les voisins et sa famille se terraient dans l’abri antiaérien. Un feu d’artifices pour la vieille dame encore toute jeune à cette époque. Pas de courage là-dedans, sûrement, mais une bonne dose d’inconscience en revanche et l’envie de braver la mort, courante chez les ados, peut-être à toutes les époques.

En 42, il pleuvait des bombes sur les sites industriels réquisitionnés par l’occupant allemand. Mon grand-père n’a dû sa survie qu’à la réserve d’eau de la brasserie où il travaillait à cette époque. Il a passé la nuit entière en apnée dans le bassin. Il me racontait que sous l’eau il voyait les bombes exploser sur les bâtiments alentour, l’eau rougeoyait quelques instants, et ça recommençait de plus belle. Aucune bombe n’est tombée dans le bassin cette nuit-là, une chance.

L’eau a sauvé mon grand-père des flammes. Sa femme, elle, on l’a retrouvée hagarde le lendemain matin de l’attaque aérienne sous la grande table en chêne de la salle à manger. Les murs tenaient encore debout, mais plus de toit, des gravats partout, une fumée âcre, des fumerolles dans tous les coins, des poutres calcinées, des tuiles en morceaux éparpillées dans tout le secteur et cette odeur de chair grillée qui flottait dans l’air.

Quelques années encore, la guerre finie, elle tremblait comme une feuille dès qu’elle entendait un gros porteur traverser le ciel. Pas de psy à l’époque pour venir en aide aux populations traumatisées. Elle s’est débrouillée toute seule, comme elle a pu. On ne parlait pas encore de stress post-traumatique. C’était démerde-toi et le ciel t’aidera.

Le ciel, ma grand-mère, elle en avait peur depuis ce temps-là.

Elle et mon grand-père ont sauvé ce qu’ils ont pu, ils sont partis s’installer à Montceau-les-Mines, pas trop le choix. Pas idéal non plus, encore un site industriel. On allait là où on trouvait un peu de boulot, c’est tout. Mon grand-père ne savait pas trop y faire au marché noir. Il s’est fait plumer. Toute sa collection de Hetzel y est passée et l’argenterie. Fallait manger, tenir le coup, mais personne dans la famille ne s’attendait vraiment à des jours meilleurs.

Je me souviens d’une lettre déchirante écrite par ma grand-mère, une lettre malheureusement mutilée, il n’en restait que la première page. L’élégance de l’écriture contrastait vivement avec les propos désespérés de ma grand-mère. Elle aura survécu à tout ça pour voir mourir son fils en 46 d’un coup de révolver en plein cœur, tiré accidentellement pas un de ses copains. Mon oncle, que je n’ai jamais connu du coup, collectionnait les armes, comme si la guerre toute fraîche ne lui avait pas suffi. Il en est mort.

J’ai dû vivre toute mon enfance dans ce deuil contagieux. Ma mère avait perdu son frère adoré, mes grands-parents ont fait un enfant en désespoir de cause née en 46. Ma tante, toute gamine, on la surnommait dans la famille « la ravisotte », un terme bien de chez nous qui sert à désigner un enfant qu’on a fait en pensant qu’on n’en aurait plus jamais.

Un monstre de vie ma tante. Je l’admire. Une force de la nature, vraiment. Ma mère, sans s’en apercevoir, m’a collé le virus de la mort avec la mort de son frère. Je sais depuis longtemps pourquoi je suis toujours anxieux. Mais passons. Heureusement, y avait ma tante et sa joie de vivre si communicative. Sa naissance a d’abord fait un bien fou à ma mère.

Ma grand-mère, c’est autre chose. Elle ne s’est jamais remise de la mort de son fils Michel. Je la revois, droite, un grand sourire aux lèvres, les yeux pétillants d’intelligence, les mêmes que ceux de ma mère. Elle avait été si belle plus jeune, et tellement amoureuse de mon grand-père. Et puis, derrière tout ça, il y avait aussi son amie juive disparue une nuit de 42 et qu’elle n’a jamais revue, et pour cause.

Durant toute la guerre, pour tenir le coup, ma grand-mère a résisté à sa manière en rendant de menus services au réseau du coin. Elle faisait passer en douce la ligne de démarcation à des réfractaires et à des aviateurs anglais. C’est son allemand impeccable qui l’a souvent aidé à berner les autorités allemandes. Il lui arrivait d’évoquer avec une certaine tendresse un soldat allemand, un certain Otto. Ça devait être dur pour elle d’aller contre sa culture. Elle avait choisi la France, rejoint le camp des antinazis. Elle en parlait peu, avec une émotion retenue. Je l’ai vraiment beaucoup admirée pour tout ça. Un exemple de courage. Aucune gloriole.

Pour en revenir à Manu, ben, j’avoue qu’elle me rappelle ma tante. La même force vitale, et cette douceur que j’avais héritée de ma grand-mère et de ma mère. Pour moi, elle était ma grande sœur. Elle était bien plus jeune que moi, mais je la trouvais bien plus hardie et combattive que moi. On partageait les mêmes goûts. En vrac, je dirais, la poésie, l’aventure, les grandes balades nocturnes en forêt, la chasse et la pêche, et la plongée sous-marine dans les eaux côtières.

Un amour certain pour les pays du Nord de l’Europe aussi.

On avait ce point commun qui nous faisait rire quand on en parlait : on supportait mal tous les deux les grandes chaleurs, alors l’été c’était direction l’Ecosse ou la Suède. On était toute une smala à la suivre dans ses aventures. Une vraie troupe de romanichels en vadrouille dans les Highlands et le long de la côte. Presque pas âmes qui vivent, et du poisson grillé ou fumé à tous les repas. Une bande de copains et de copines sans arrière-pensée, sans jalousie mal placée, si vous voyez ce que je veux dire. 

Maintenant que Manu est morte, j’avoue, j’ai du mal à supporter Max et Tom, les meilleurs amis du monde avant le drame.

C’est à croire que les histoires se répètent, avec d’infinies variantes.

 

 

Chiens et chats

Elle est courante, cette expérience du miroir déformant.

Les eaux stagnantes, elles-mêmes, en savent quelque chose.

Elles gardent la mémoire et le souvenir des eaux ruisselantes qui se sont portées jusqu’à elles. Piégées dans la vase, elles attendent leur heure. Une mince pellicule de cette eau souillée remonte de temps à autre à la surface, lorsqu’une bulle de gaz vient crever la surface, éclate puis meurt.

Au fil du courant, l’image de toi, déformante-déformée.

Te revient en mémoire les douves asséchées du château familial.

Tu aurais bien aimé, tout jeune encore, pouvoir t’y mirer du haut de la plus haute tour encore debout en ce temps-là.

Devenu adulte, et le domaine vendu - château, terres et fermages - il ne te restait plus que les eaux courantes de la rivière la plus proche pour contredire les vues de Narcisse l’illettré.

En écho, te revenaient alors sans cesse en mémoire, cette jeune fille aperçue un temps sur les terres de ton père.

Chassée comme une malpropre par le garde-champêtre puis rossée par l’intendant en personne, elle s’en était allée salement amochée et piteuse, tu ne savais où.

Toute ta vie, tu l’as cherchée en vain dans d’autres femmes, et l’âge venant, de guerre lasse, tu n’as plus consenti à quelques coucheries que ce soit.

Tu aurais aimé lui dire un amour sans bornes. Elle t’aurait protégé, tu n’en doutes pas. Au lieu de cela, tu t’es résigné de longues années à jouer les protecteurs de ces dames.

Mal t’en prît d’en épouser une par pure bonté d’âme.

A présent, te voilà irrémédiablement et diablement seul.

Peu t’importe, à dire vrai.

Tu as bien d’autres chats à fouetter.

Une seule chose cloche dans tes raisonnements : tu ne songerais en aucun cas à fouetter un chat ni même un chien ni qui que ce soit. Battre ta coulpe n’est pas non plus ton fort, à dire vrai.

C’est fou ce que la vérité nue nous enjoint de dire, parfois.

On aimerait la contredire et lui tenir tête, ne serait-ce que quelques instants, mais non, elle fonce tête baissée sur nous et nous renverse férocement. S’en suit souvent un corps à corps dantesque.

On y laisse des plumes. Elles jonchent le sol. De beaux témoins muets d’une scène perdue uniquement pour ceux qui ne savent pas en tirer profit.

Les mains à plume charrient bien des secrets enfouis.

Elles drainent tout sur leur passage, assèchent mares et marécages, douves et ruisseaux, et jusqu’aux biefs si vifs dans ton pays sillonné de rivières.

Les eaux ne manquent pas, c’est vrai.

Libre à toi d’en faire le miroir déformant-déformé de ta liberté de ton. Ta tournure d’esprit n’est pas aussi rare que tu le crois.

La sécheresse de ton et de mœurs va bon train depuis quelque temps par ici. Tu ne t’y résignes pas.

Il te faut les eaux courantes et les images qu’elles emportent, et les rives herbues qui s’accrochent aux terres.

Des iris jaunes aux rives boueuses te ravissent les yeux.

Ces flammèches ne se penchent pas sur les eaux, fières et droites, elles tiennent bon, comme toi.

 

 

D’ombres et de lumières

Entre ombre et lumière, place à ce qui défie et la lumière et l’ombre, un entre-dieux fécond qui se cherche dans l’humaine condition, chemine dans les mots d’arbre en arbre depuis des millénaires.

Il s’agira de ne jamais déifier l’humain mais de bel et bien défier les forces obscures tapies dans les ombres engendrées par la rencontre de la lumière avec des masses rocheuses ou arbustives si nombreuses.

Lumière déviée ou arrêtée, répit pour la pensée assaillie de lumière vive.

Sous l’arbre centenaire, un chêne massif et heureux de l’être, planté là en dépit du bon sens par la volonté de quelques humains, exposé à tous les vents au sommet d’une petite colline aux pentes si douces qu’on les gravit comme en pèlerinage vers un monde dans le monde, une modeste entrée vers un lieu où conversent avec quelques humains de bonne volonté des dieux enfouis.

Sous l’arbre centenaire, un chêne massif et heureux de l’être, tamis de lumière scintille doucement, mosaïque végétale de trouées lumineuses toujours en mouvement sous le vent par la grâce incessante de ses larges feuilles trilobées.

Sous l’arbre centenaire, lumière n’aveugle pas, donne à penser entre sommeil et rêverie. Tient éveillé le vent.

Le berger de l’être fait une sieste.

Adossé au tronc rugueux, il mâchonne tranquillement une tige sèche de graminée longue comme un bras.

Il ne remâche pas son passé, ne fait aucun plan sur la comète, jouit du temps présent qui ne cesse de se renouveler dans l’air qu’il respire, dans les jeux d’ombre et de lumière qui dansent dans les frondaisons qu’il contemple-qui le contemplent.

Sous sa carapace de verdure, les syllabes de sa pensée tournent sur elles-mêmes, jouent pour ainsi dire à un jeu de chaise musicale : c’est à celle qui s’assiéra la première devant l’autre.

Au jeu des métathèses, notre berger s’y entend.

Il y a quelques siècles, ses ancêtres mangeaient du formage de chèvre, puis vint dans la bouche de tous et de toutes une envie de fromage. Dont acte.

Sa pensée virevolte sous l’arbre centenaire, épouse les délicats jeux d’ombres et de lumières puis s’envole dare-dare pour l’Espagne préromane, tourne autour d’un mot et d’un seul qui se joue des syllabes.

Chaque syllabe, entre ombre et lumière, représente pour notre berger comme une écaille parmi quelques autres d’un mot-carapace délicieux entre tous. Il serait presque tenté d’en enlever une à une les écailles pour déguster cette belle crevette rose à la queue si élégante.

Il n’en fait rien, se contente de mâchonner sa tige d’herbe sèche. La crevette en émoi pourrait tout aussi bien être un noble destrier chevauché par un preux chevalier des temps anciens.

Une loi de fer régit l’usage des mots jusque dans les campagnes les plus paisibles, les plus éloignées des gouvernements en place garants du bon usage des mots.

Un mot entre tous intrigue notre berger, excite son appétit de lumières et d’ombres mêlées : l’usage l’enjoint de parler de caparaçon, consacre l’usage de caparaçonné, lorsqu’il parle d’un destrier médiéval ou, plus proche de nous, d’un cheval fièrement monté par le cruel picador.

En Espagne, sans crier gare, les syllabes ont virevolté elles aussi, comme autour de notre formage devenu fromage, et voilà qu’au royaume de France l’on a décidé il y a fort longtemps de prendre cette jolie métathèse pour la norme en vigueur dans tout le royaume franc : des oreilles et des langues espagnoles ont inversé deux syllabes, transformant l’initial carapaçon en caparaçon, et de cette métathèse, ni correcte ni incorrecte - un pur fait linguistique sans conséquence fâcheuse - l’usage français fait une norme, allant jusqu’à stigmatiser ceux et celles qui s’aventurent à parler de cheval carapaçonné, alors que l’animal doit impérativement être caparaçonné pour remplir sa tâche ingrate de porte-coup livré au taureau hagard.

Métathèse de métathèse, le français populaire carapaçonné, qui avait rétabli, sans le savoir, l’ordre initial des syllabes préromanes héritées par l’espagnol et transformées par ses locuteurs en caparaçonné, se voit rejeté au nom d’un usage espagnol que l’étymologie dément. 

Les feuilles du chêne continuent à scintiller, échangent ombre et lumière, persistent à céder un bref instant la place à une trouée de lumière pour l’instant d’après réoccuper le petit intervalle de lumière des milliers et des milliers de trilobées.

Le jeu se répète ainsi dans les frondaisons, constitue un ensemble agréable à regarder, la lumière ainsi tamisée laissant un répit à l’œil exercé de notre berger.

Il s’endort doucement bercé par le frou-frou des hautes branches. Son troupeau de brebis paît paisiblement dans les parages à flanc de colline. Il en faut plus pour inquiéter notre berger. Bientôt, il s’éveillera et regardera son troupeau paître en toute quiétude.

Son fidèle chien de berger l’a bien secondé, comme à son habitude. Il le remerciera avec force caresses affectueuses, avant de reprendre son périple champêtre. 

L’improbable de la scène vaut son pensant d’or pesant.

Le berger de l’être rejoindra le soir venu sa cabane de pierres sèches, s’assiéra devant l’âtre pour y boire sa soupe fumante.

Des flammes et des flammes, de minuscules flammèches bleues, des brandons rougeoyants et des braises ardentes viendront lui rappeler sa condition d’être pris entre ombres et lumières.

Le chêne massif et heureux de l’être devenu son ami ne finira jamais équarri puis débité en bûches pour sa cheminée, il en fait le serment.

Tant qu’il vivra, il le protégera contre la hache, et aucun roi, jamais, ne viendra s’y asseoir pour y rendre sa justice.

 

 

Fantômes

Pris qu’il est dans un dialogue imaginé de toutes pièces, le voilà qu’il sent remonter jusqu’à ses lèvres tout un agglomérat de rancœur, accumulée au fil des années, comme il se doit.

Le ressentiment informe ses propos intérieurs dont personne n’a cure. Il se rend malade à en retourner en tous sens les pauvres arguments. Cette contorsion de la pensée distordue par une perception biaisée de la réalité qu’il affronte donne lieu en lui à des débats stériles et sans fin.

Il imagine des réponses à des questions qu’il n’entend pas, des réponses hautement personnelles qui ne s’adressent qu’à lui par le fait de sa pensée désordonnée.

Comme s’il dressait un barrage fantasmatique devant un assaut qui portera - il le sait pertinemment - sur bien autre chose que sa vie personnelle et intime.

Le discours discord entre l’intime qui prospère dans les failles de sa pensée et ce qu’il persiste à appeler sa personnalité alimente une haine toute personnelle qu’il est bien le seul à comprendre.

Impersonnelle, sa haine se muerait en tragi-comédie. Il se prendrait pour un Macbeth à la tête d’une armée de canassons partie à l’assaut des vignes. Cette ivresse-là ne lui vient pas. Il se cantonne aux parages d’une parole discordante, erre en compagnie d’une folie douce qui durcit comme sève de pin au soleil d’été.

L’intime, ce qu’il porte en lui sans jamais l’exprimer, se répand en monologues stériles que lui seul perçoit. Seul témoin de son désarroi, il en veut à la terre entière autant qu’à lui-même.

Un assaut de nature professionnelle susceptible de le remettre en cause par une rude mise à la question se prépare dans les coulisses. Il n’aime pas être sur le grill. La visite d’un fantôme est annoncée.

Le fantôme n’a que des questions à poser. Il le sait pour avoir déjà conversé plusieurs fois avec lui à des époques reculées. Le fantôme attend des réponses franches, nettes et tranchantes qui doivent répondre aux attentes impersonnelles qu’il formule à la façon ingrate d’une pythie qui se serait piqué d’inverser les rôles de la prophétie.

Le fantôme est un représentant de l’état séculier chargé de faire régner l’ordre dans les rangs de la grande armée du savoir institutionnalisé.

Voilà plusieurs années maintenant qu’une légion de fantômes s’ingénient à faire plier les gens comme lui sans jamais y parvenir. Les fantômes enragent d’impuissance, secouent et rudoient leurs troupes, les traitent d’incapables sans les congédier pour autant, car qui prendrait alors le relève ?

Une jeunesse inquiète et bien informée ? De jeunes cadres fatigués par la vie menée dans des entreprises privées ? Que nenni !

Ni le fond qu’il a en propre ni les questions posées n’intéressent le fantôme, ce désert ambulant. La face obscure de l’existence lui répugne, pas plus qu’il n’apprécie un déballage de ses pratiques soumises à inspection. L’espace de quelques phrases erratiques, il devient ce fantôme, s’amuse de ce jeu d’ombres et de lumière, avant que d’aller se coucher.

Demain, la bataille sera rude. Son conflit intérieur n’intéresse pas le monde ambiant, ne concerne que ce monde pourtant.

 

 

A cheval sur ma pensée

L’aiguille du paradoxe tournée contre elle-même.

Queue de scorpion frappe et guerroie dans les sables encore chauds d’un désert crépusculaire. 

Mon paradoxe résiste aux assauts répétés de la fine aiguille qui ne parvient pas à s’enfoncer dans les chairs amères. Le suicide tant désiré de la pensée n’a pas lieu.

Le paradoxe s’étale et prospère. Je le perds de vue. C’est devenu un chien fou.

Sans recherche aucune, ne voilà-t-il pas que je le retrouve au coin d’une rue fort passante en compagnie de belles de nuit outrageusement fardées. Manifestement, le chien fou s’est transformé en un bel étalon fringant à souhait prompt à satisfaire ses dames qui se bousculent pour jouir de ses faveurs équines.

Pour un peu, elles feraient la queue, si on les y invitait, mais nulle autorité officielle ou morale dans le quartier, c’est manifeste, aussi se pressent-elles au-devant de la bête de sexe et jouissent ainsi à qui mieux mieux sous l’ombre portée d’un grand immeuble. Une foule de badauds égarés se pressent au balcon et lancent des hourrahs joyeux. Chacun, chacune s’en rentrera les yeux pleins de stupre et d’idées tordues sur le bout des lèvres.

Mon paradoxe a fait du chemin. Le voilà célèbre en diable. Je le suis à la trace, mais de loin, maintenant que je ne le tiens plus en laisse. Une longe ne ferait pas l’affaire non plus ni une selle ni rien du tout qui le corsette ou l’entrave.

Son pelage luisant de sueur aperçu, lorsqu’il satisfaisait ses dames à coup de hennissements, s’est changé en un caparaçon de belle facture de couleur sable. 

Chair carapaçonnée comme cheval dans l’arène ne mord pas la poussière, insensible qu’elle est et demeure à la corne du taureau furieux.

L’arène, ce désert en miniature, est devenu l’espace idéal pour un combat.

Le foulard rouge de l’oubli agité en vain par un toréador d’opérette, chétif et terriblement engoncé dans un costume de clown trop grand pour lui, voilà qui donne du fil à retordre à la scène.

Le taureau fait face aux cris. Il en fuse de partout. L’hydre de haine s’entend au mouvement de tête du taureau qui ne sait où donner de la corne et frappe en tous sens à s’en tordre le col. 

Une chasse abstraite se déroule sous les yeux médusés d’une foule rassise venue au spectacle d’une mise à mort tant attendue. On prend les paris de Paris à Berlin en passant par Madrid.

C’est à qui discernera le premier la chair sous la carapace, à qui détectera l’infime défaut dans la cuirasse de la pensée infirme, à qui verra poindre les premières gouttes de sang christique, à qui sera révélé et révèlera à son tour un secret inaudible depuis la nuit des temps, faisant fi au passage du sujet et de l’objet dans des phrases méditées à la hâte.

La machine à penser a des ratés, elle s’essouffle, regimbe, rechigne à avancer, renâcle et frappe du sabot le sol sableux de l’arène, tant et si bien qu’au brûlant soleil exposée elle ne peut que tourner en rond dans l’arène rendue stérile par la foule haineuse. Le combat tourne court, faute de réels combattants. Le picador désarçonné d’entrée de jeu s’est évaporé.

La mer est loin et son sable humide, et le ressac des vagues.

Une déferlante d’insultes et de cris de haine pour seuls encouragements, la bête au soleil devient diaphane, se disloque, s’évapore lentement sous les yeux médusés de la foule. Elle se répand en discours oiseux, de petits pépiements de volatiles pris dans les serres d’un aigle, impérial de calme et d’ardeur.

A cheval, très à cheval sur sa pensée, le paradoxe hennit-frémit une dernière fois, avant de tourner casaque. L’arène, ce cercle parfait fermé sur lui-même, s’ouvre violemment, vire au fer à cheval encore incandescent, libère une issue inespérée.

Dans la foulée, le paradoxe à cheval sur sa pensée engloutit au passage et le taureau et son chétif toréador, les sables de l’arène vitrifiée bientôt et l’hydre de haine tout entier en passe de devenir cette hydre de laine dont nous parlaient nos grands-mères les soirs d’hiver, aiguilles de tricot à la main. Ça faisait de délicieux petits tics- tics qui nous donnaient envie de dormir, vous vous souvenez. 

Qu’il est loin le temps où le sommeil nous trouvait blottis dans le giron d’une douce pensée !

Et l’âtre qui n’a plus lieu d’être.

Et tout et tout ce qui fit notre enfance, fut notre enfance perdue.

L’enfance de l’âtre vaut bien une pensée.

J’y brûlerai mes illusions perdues, et jusqu’à tes yeux charbonnés et tes mines défaites, chérie.

 

 

Babel

La parole était à tous, petits et grands. Il s’en suivit une grande confusion.

Tout en haut, presque dans les airs, quelques virtuoses du verbe gesticulaient à s’en fendre l’âme. La foule des fourmis peinaient à les distinguer, n’entendait que des bribes de phrases désarticulées par le vent. Nos virtuoses s’escrimaient en vain, ne parvenant pas à se faire entendre.

Ils conservaient donc le souci de se faire entendre de la foule ? Il faut croire.

Les marches de l’immense pyramide, invisible à l’œil nu mais nettement perceptible pour toutes celles et ceux qui avaient l’oreille fine au milieu de tout ce vacarme assourdi, dessinaient autant de rangs et de coutumes, de manières d’être en société et de valeurs bien ancrées qui tendaient à s’affaler sur les pentes vertigineuses de paroles enflammées jetées à la hâte, mortes-nées, pourries pour certaines, avant même d’avoir atteint leur pleine maturité. 

C’était foule à foule prête à se fouler du pied à tout instant. C’était à qui parviendrait à se faire entendre dans cette gigantesque cacophonie. Nul n’y parviendrait jamais dans des conditions aussi précaires. Nous en avions pris notre parti après une longue discussion animée.

Tout en haut, la solitude des sommets tutoyait le ciel indifférent, les degrés intermédiaires de la pyramide, en nombres indéfinis, se rejetaient les phrases au visage, visages morcelés devenus de pierre, pierres parlantes érodées, craquelées, fissurées, promises à la poussière, tandis que la base, a priori solide et fière de porter l’édifice tout entier, se perdait en conjectures sur la marche à suivre.

Pyramide sur des pattes de poules lentement métamorphosées en échassiers aqueux avait la bougeotte. Des velléités de voyage agitait sans cesse sa base. Fissurée, bientôt fracturée sans doute, elle partait à vau l’eau. A veau l’eau, fit remarquer un poète de mes amis habitué à côtoyer les cimes herbues.

Ce faisant, elle semblait s’étendre de plus au plus loin, dessinant un périmètre considérable qui s’étendait à perte de vue.

A ce spectacle, rien n’était sûr, la vue se brouillait. Peut-être étions-nous victimes d’une illusion d’optique, courante lorsque le son devenu énorme et brouillon - une stridulation hachée sur fond de bourdonnement d’où émergeait parfois des cris perçants - déforme l’espace environnant.

A cet agglomérat de poussière et de pierre en voie de délitement, il ne manquait que la cendre des plus beaux incendies que le monde antique eût connus.

Tout ce fatras jacassier ressemblait furieusement à cette cité romaine hâtivement abandonnée au cœur de la Germanie hostile, incendiée par ses habitants terrorisés. L’auguste statue équestre jonchait par débris entiers le sol rendu à sa nature première de sol foncier.

En contre-bas, l’on distinguait un petit homme qui agitait sa baguette d’orchestre. Personne à part nous ne lui prêtait attention. Il était si pathétique dans sa volonté de diriger à la baguette cette orchestre fou devenu ivre de lui-même, originairement sans doute une sorte de parlement dans lequel avait régné dès ses débuts la parlotte et le mensonge.

On parlementait ferme, certes. Ça parlait, ça mentait dans tous les sens. Une vraie foire d’empoigne au sein de laquelle les joutes verbales faisaient rage et s’annulaient dans un capharnaüm digne des temps bibliques.

Un vaste sentiment d’impuissance régnait dans les rangs les plus élevés, tandis que la foule des anonymes de rangs inférieurs semblaient encore croire qu’une parole s’élèverait quelque jour pour mettre fin à ce concert de protestations devenu si dense qu’il en étouffait toute parole singulière au profit d’un grésillement continu d’insectes volants.

Les fourmis volantes ne prendraient pas leur envol. Nous attendions avec impatience l’arrivée d’un vigoureux fourmilier avide de toutes les croquer. Quelques-unes, dans la bataille, parviendraient peut-être à s’envoler, iraient fonder une colonie sous d’autres cieux plus cléments.

Une douce lumière ébranle l’Empire. Sénateurs et chevaliers n’en peuvent mais. Le forum ne désemplit plus depuis la chute de Rome.

La grande pyramide a cessé de faire de l’ombre. Le grand cadran solaire est brisé.

La seule flèche qui vaille désormais, maintenant qu’églises et cathédrales sont mortes de leur belle mort, c’est bien celle que le réel nous décoche en plein cœur.

Un peu de sang coule à fleur de mots. Sans retenue. Vives les blessures écarlates. D’elles viendra quelque jour la guérison.

Rien de miraculeux là-dedans.

Les dieux savent attendre des jours plus favorables. L’animal humain blessé lèche ses plaies. Sa langue s’en trouve rajeunie, son verbe ragaillardi. Encore quelques décennies et la pyramide verbale aura vécu.

Erigée sur les ruines du forum, on la croyait indestructible, et voilà qu’elle alimente en poussière le désert qui croît démesurément.

Quelques nomades au pied agile préparent l’après-désert.

 

 

Nihil

Ça y est, elle revient. Qui donc ? Ben, ma déprime, normal, remarque, c’est une déprime chronique.

Tu n’en fais pourtant jamais état, encore moins la chronique. Tu m’étonnes là.

En faire la chronique ? T’es fou, à quoi ça servirait ?

Ben, peut-être à la rendre cyclique. Ce serait un premier pas, je ne dis pas vers la guérison, faut pas exagérer, mais au moins vers un petit mieux.

Un petit vieux, tu veux dire !

*

Deux vieux amis - des amis de longue date- colloquaient à qui mieux mieux dans le sous-bois. Les cheminées du village tout proche tiraient mal. Le vent d’hiver, aigre ce matin-là, soufflait de temps à autre en rafales glaciales, mais les bois, à défaut de réchauffer les corps, engourdissaient un peu les âmes. Elles en avaient bien besoin par les temps qui couraient.

Une belle matinée glaciale à souhait s’ouvrait sur une perspective floue, indéfinie, peut-être infinie. Les esprits, toujours aussi vifs, fleuraient bon la bise, s’en nourrissaient presque, tant et si bien que le soir venu un feu de cheminée habilement allumé réjouissait les yeux bleus de nos deux compères. 

Fleurs de lumière alors dansaient dans l’âtre profond.

Les doigts gourds et les gorges serrées, les nez enrhumés et les ventres mous étaient légion en cette morne saison. Nos deux compagnons, égaillés par l’odeur des aiguilles de résineux qui jonchaient le sol, étaient en voix ce matin-là, et ils flottaient littéralement dans l’air du sous-bois, sans même s’en apercevoir.

Il y flottait aussi comme un air de déjà vu, la chose était entendue de longue date.

Voilà des années maintenant qu’ils ne touchaient plus terre. Oui, ils flottaient de plus en plus légèrement dans tous les sens du terme à quelques centimètres du sol. L’écorce de leur regard pétrissait les bois, protégeait faune et flore, maigre rempart contre les malheurs du siècle errant.

Ils ne touchaient plus une bille non plus, soit dit en passant, mais tout le monde en était à peu près là, je veux dire au même point, dans le pays tout entier en proie à ce qui promettait d’être la pire crise de scepticisme jamais enregistrée de mémoire d’hommes, mais la mémoire… Un même point reliait tous les hommes et toutes les femmes de la verte contrée, mais point de ralliement en vue, seulement quelques ponts, çà et là, jetés sur les rives giboyeuses.

Bon an, mal an, la nature allait bon train. Dieux que je déteste ce mot, mais prêtez m’en un autre, si vous en connaissez un de plus belle facture, un de ceux qui ne nous renvoie pas à la figure tout un monde au passé douteux.

Oui da, elle allait de bon train. Ni de l’avant ni à reculons, mais bon train, et sans train-train, pour le dire sèchement. 

Des changements, imperceptibles d’abord durant d’incalculables décennies, commençaient à se faire sentir un peu plus vivement. Des changements de quoi ? Des changements de tout : manières d’être, ethos et discours changeaient au gré de l’actualité profuse et diffuse. Impossible d’y discerner un kaléidoscope par nature répétitif et lassant à la longue ou bien mieux une longue séquence historique encore indatable et impossible à cerner, commencé qu’elle avait on ne sait trop quand et qui serait close dans un avenir peut-être à jamais indiscernable.

Des changements étaient à l’œuvre, c’était indiscutable, et l’on ne cessait d’en parler. Leur netteté faisait des gorges chaudes, elle devenait frappante, saisissante même. Elle allait jusqu’à chasser de certains esprits, certes lentement, les tournures euphémistiques en usage dans le langage courant dont on usait à profusion dans les médias audio-visuels et radiophoniques de cette triste époque : les « un peu », les « assez » dont on affublait tous les jugements possibles et imaginables de peur d’être trop ferme, trop catégorique à une époque où plus rien - pas même le rien - n’était sûr.

Et rien, quoi qu’on en dise, c’est rien, même si d’aucuns se plaisent à dire paradoxalement que rien c’est déjà quelque chose, ou à tout le moins le début de quelque chose, un quelque chose qui a des relents de faribole à connotation religieuse.

Tout se jouait déjà dans l’amour de quelques détails : ce c’ et ce n’ manquant dans les deux formules juteuses citées : rien, c’est rien et celle-ci encore : rien c’est déjà quelque chose. Toute une métaphysique lourde de conséquence se logeait dans cet ajout et cet oubli. Mais je vous laisse y réfléchir à tête reposée. Revenons à nos moutons, si vous le voulez bien, de ceux qui bêlent et moutonnent dans un ciel d’azur, le nôtre en cette période hivernale.

Je disais donc : la netteté de changements d’abord imperceptibles, etc… devenait frappante, saisissante même, elle commençait aussi à faire quelques victimes dans les rangs clairsemés de croyants de tous poils.

Leurs légions, longtemps invisibles, commençaient d’apparaître au grand jour comme un flot ininterrompu de rats dodus et vigoureux sortis d’on se sait quels égouts. Ils en sortaient de partout, et c’était tout à fait compréhensible. Ainsi, peu à peu, les fleuves taris ou en passe de l’être des grandes religions monothéistes charriaient de plus en plus d’immondices humains aux croyances ni vraiment nouvelles ni tout à fait anciennes.

L’heure était au repli, à l’indifférence hargneuse, aux joutes oratoires sans autre but que de placer son mot dans un concert de klaxons hurlants.

L’heure était à l’interprétation libre et littérale des « grands » textes. Beaucoup d’esprits protestaient contre cette tendance, que dis-je ! ce raz de marée interprétatif désordonné qui flirtait avec le chaos. L’idée de chaos était en vogue, sa cotte grimpait en flèche. On lui attribuait des vertus régénératrices. Des hommes et des femmes débordaient de zèle. L’époque étaient aux prosélytes de toutes obédiences et aux nouveaux convertis. Les vieux plats réchauffés faisaient les délices de jeunes cons. Les vieilles recettes relookées faisaient florès dans toutes les couches de la société, elles attiraient jeunes et vieux. L’heure était à une sorte de réforme protestante tous azimuts. N’importe quel illuminé crachait sa vérité révélée au monde suspendu aux lèvres de tant et tant de prétendus hommes de bien qu’un vertige s’emparait de l’époque bientôt au bord de l’abîme. Quelques femmes aussi n’étaient pas en reste, voilées pour la plupart, et recluses dans leur silence qui en disait long, plus long parfois que les prêchi-prêchas de leurs barbus de maris.

Les idiots de village avaient disparu depuis longtemps. Voilà qu’ils faisaient leur grand retour. Enfants difformes ou carrément stupides apparaissaient un peu partout dans la contrée verdoyante. Ça poussait comme de la mauvaise herbe, du chiendent, de l’ortie, si vous voyez ce que je veux dire, et personne pour oser nous en débarrasser une bonne fois. Les temps étaient à la commisération tous azimuts et les gens majoritairement de bonne foi.

Tels des bubons lors d’une belle et bonne peste noire, de nouvelles croyances exaltées s’imposaient à la vue et au regard. On se frottait les yeux, on les écarquillait, sans en croire ses yeux ni même ses oreilles. Les fous de dieu faisaient leur grand retour parmi nous. Encore quelques années sans doute, et l’on en pourrait même plus écrire dieu avec une minuscule.

Une population abrutie, des idiots de village de retour partout et des fous de dieu en pagaille ! Quel admirable cocktail humain ! De ceux dont on jasait dans les hautes sphères en mal d’air frais. La populace, la racaille, les sans-dents, les frustrés de tout, les hystériques de la parole déglinguée, les mines confites en roublardise et les allures dégingandées de nos puissants dirigeants qui ne dirigeaient plus grand-chose, tout cela sentait le rat affamé à plein nez.

Un bon vieux cauchemar eschatologique tenait la contrée éveillée. On sentait poindre des relents de guerres de religion qu’on croyait derrière nous pour de bon, mais non.

Eh oui, moi, le mécréant, l’athée radieux, le sans-dieu heureux de l’être, et pas peureux pour un sou de l’être, je commençais de me sentir mal à l’aise partout où je mettais les pieds et portais le regard, à l’affût de paroles inédites au goût de sang, à tel point que j’avais de plus en plus la bougeotte.

Je me sentais pour ainsi dire en exil dans mon propre pays, je n’y reconnaissais plus rien ni personne en tous cas, pas même moi qui me faisais traiter indirectement de tous les noms par des fanatiques barbus ou enrubannés et regarder de travers par des curetons en soutane. C’était devenu mon nouveau quotidien, mon pain noir et mon tourment par médias interposés, mais pour combien de temps encore ?

Prendre la plume, c’est passé de mode, bébé. Une voix venue d’outre-tombe osait me parler ainsi. De ce temps-là, il reste ce fragment jamais publié de mon vivant.

J’accuse…mon époque de flirter avec les vieilles lunes, les espérances millénaristes à la con, les nihilistes de tous poils qui se vautrent dans leur prétendue vertu. Les conneries se déplacent à la vitesse de la lumière à l’ère des réseaux sociaux inventés outre-Atlantique. On répand de belles rumeurs à la vitesse de l’éclair, leur viralité en fait de redoutables armes de séduction massive, elles mutent à l’infini, se recyclent sans cesse, se parent de nouveaux oripeaux pour se rendre acceptables. On se gargarise de complots, on entretient son petit sectarisme entre copains, on se vautre dans l’entre-soi.

Ah elle est belle, la nouvelle agora !

En effet, tout le monde s’y mettait sans y mettre du sien, et personne pour élever le débat hormis quelques esprits forts noyés dans la masse coagulée par la connerie ambiante. Amis, ennemis d’un jour ou de toujours, c’était devenu même chose. Les gens de bonne volonté désespéraient, accourraient de partout en pure perte.

Se porter à la rescousse d’une époque malade est chose malaisée. A quel saint fallait-il se vouer ? Impossible à dire. Et quand dire ne va plus, plus rien ne va, sans qu’on puisse dire avec quelque certitude que les jeux sont faits.

Nom de dieu, l’humanité, ça n’a jamais été joli joli, mais là, franchement, on touchait le fond, on atteignait des sommets de connerie, comme vous voudrez. Il n’y avait plus ni base ni sommet de toute façon, abîmes et sommets, c’est du pareil au même quand il n’y a plus de base.

Ce mot lui-même avait été souillé par quelques salauds enrubannés.

Le temps de la Grande Synonymie commençait.

La Grande Nuit nyctalope.

Le Grand Hiver échevelé.

Restaient nos deux compères qui taillaient les bois sans jamais toucher terre.

Il m’arriva des siècles durant de les envier, sans jamais parvenir tout à fait à me joindre à eux autrement qu’en pensée, jusqu’au jour où, un beau matin, je m’aperçus, éberlué, que j’étais eux, qu’ils étaient moi, inexorablement.

 

 

Monsieur

Nous sommes en juin 1986 à Valenciennes. Ça s’est mal passé. Et le test final, la grande épreuve-test, si elle n’a pas été calamiteuse, loin de là, n’a pas plu à Monsieur.

Monsieur trône entouré de quatre doctes personnages, parmi eux une femme, et je me dis dans un éclair, qu’elle n’en a que l’apparence, pris que je suis encore dans ma plus grande illusion de jeunesse : je crois encore alors que les femmes - quelques années auparavant, je disais les filles - sont meilleures que les hommes. La peau de vache tient sa vengeance. Elle n’a pas apprécié que je goûte peu et sa personne et ses pratiques. Sa voix, son acabit, son regard, tout me déplaisait, je le confesse bien volontiers ; aucun regret à ce propos, je ne commanderai jamais à mon instinct sûr et ferme qui guide mes conduites à l’égard des humains. C’est mon côté animal, je flaire, je renifle, et si je ne peux sentir tel ou telle, je prends mes distances autant qu’il m’est possible.

Le docte aréopage est aux ordres. Ça se sent. Fier d’en être, tout émoustillé de faire partie des heureux élus. Monsieur tient le crachoir. Les questions fusent, coupantes, tranchantes même. Monsieur veut des réponses sans détour, claires et précises. Et ça, ce n’est vraiment pas dans ma nature. Mon style - que j’ignore encore à cette époque heureusement lointaine - est tout différent. Il est déjà là, dans la parole, pas encore dans ma façon d’écrire pour mon plaisir et celui de quelques lecteurs.

J’aime les nuances, et les nuances ne s’attrapent pas comme on attrape des mouches pour aller à la pêche. Je développe, je contourne l’idée qui enfle et enfle, gagne en ampleur et en souffle, je fais quelques détours, je défriche, j’ouvre des perspectives, mais pour Monsieur je tourne en rond. Il lui faut des réponses claires et précises. Il me recadre, en vain, s’agace de me voir partir de très loin pour ne m’approcher que lentement, vraiment très lentement d’une réponse dont je ne tarde pas à m’éloigner. Je n’accorde aucun crédit aux pensées toutes faites, aux pensées bien arrêtées encore moins.

Monsieur explose froidement en lançant : Je n’aime pas votre manière asymptotique d’aborder les problèmes, et il joint le geste à la parole en décrivant une asymptote avec sa main gauche et une ligne droite avec sa main droite. La ligne droite, désolé, c’est pas mon truc.

Quelques minutes auparavant, il m’a dégainé Kant et reproché d’ignorer que l’entendement humain était organisé en catégories innées sur lesquelles il fallait s’appuyer pour bien mener sa barque en compagnie de jeunes esprits. Monsieur me prend décidément pour un ignare. Je souris en moi-même, songe en passant aux neurosciences en plein essor : voilà bien un sujet de thèse interdisciplinaire passionnant qui requerrait des années d’études !

L’entretien s’effiloche. Je suis las. La fatuité et le pédantisme du principal personnage de cette mauvaise farce me dégoûtent. Le verdict tombera une petite demi-heure plus tard : je suis recalé. Monsieur, devenu un tantinet bonhomme, me prodigue ses encouragements, termine en me disant que j’ai de l’étoffe et que j’ai, par le fait, les moyens de grandement m’améliorer. Ce n’est donc qu’un au revoir. Quelle horreur !

Monsieur, dès le début de l’entretien, avait fait acte d’autorité en s’offusquant du fait qu’assis devant lui je croisais les jambes. Qu’est-ce que c’est que ce gros con ! J’ai pensé cela, eh oui, et n’ai pas varié dans mon opinion jusqu’à l’épilogue que je viens de vous narrer à l’instant. 

En y repensant, je m’amuse de ce gros con mort depuis longtemps et qui n’a rien laissé derrière lui. Son œuvre immortelle a été jetée aux orties par ses successeurs qui eux aussi, je n’en doute pas une seconde, finiront dans les poubelles de l’histoire.

Le plus drôle pour moi c’est que ce gros con imbu de sa personne et de sa fonction portait à une lettre près le même nom que Maître Eckart qui, lui, laisse un nom, et plus qu’un nom, derrière lui.

 

 

Un écrivain célèbre

Maisons d’édition à l’appui, il égrène sa longue bibliographie comme une litanie sans fin. Il n’a pas lieu de se plaindre : les éditeurs se sont montrés généreux à son égard en publiant avec largesse ses écrits. Il passe rapidement sur les petites humiliations qui ont jalonné sa déjà longue, trop longue carrière. Il occupe le terrain en conquérant sûr de son fait. Mis bout à bout, les titres de ses ouvrages, des plus connus aux plus obscurs, forment une espèce de ligne droite que je n’aimerais guère emprunter de peur de m’ennuyer. Je reconnais qu’il y a du charme, néanmoins, dans le choix de certains titres, un charme tout poétique hélas balayé par la fadeur de l’ensemble.

La monotonie me gagne. Je pars me rasseoir sur mon siège en ivoire rivé dans mon esprit.

Son bureau confortable ressemble à celui d’un PDG très affairé mais du siècle dernier. Le téléphone sonne plusieurs fois. Un smartphone dernier cri, noblesse oblige. Des pourparlers à ce que j’en entends. Monsieur n’a pas fini de nous emmerder avec ses bouquins en préparation. Je coupe court à l’entretien que le grand homme a bien voulu m’accorder dans le confort désuet de son bureau.

J’ai l’impression désagréable d’avoir pénétré dans un monde ancien, tellement ancien que rien ne me parle. Ça me fait le même effet quand j’entends du Mozart : je vois aussitôt, dès les premières mesures, des musiciens emperruqués et des aristocrates en train de se goberger. Ça papote et ça bouffe, tout en dégustant des mets apparemment très délicats. Je dépasse rarement le premier mouvement d’une sonate ou d’une symphonie. Ça me gonfle au possible.

Qu’est-ce qui m’a pris de demander un entretien avec cette vieille baderne des lettres françaises ? et qu’espérait-il de moi en retour ? Va savoir. J’espérais, à vrai dire, me faire une idée plus précise du personnage. C’est vrai qu’au lieu de cela j’ai rencontré une personne, un être humain, bouffi de vanité, très sûr de son fait, peut-être un peu moins de lui-même. Je l’ai lu dans ses yeux fatigués, comme s’il portait sur ses épaules un fardeau invisible, celui de la notoriété peut-être qui est toujours une forme d’imposture. Surtout pour un être aussi fier qui se donne des grands airs.

Il porte dans tous ses écrits une vérité nomade qu’on entend percer çà et là dans certains de ses passages les moins lassants, les moins surfaits. Une sorte de cri de détresse et un appel au secours aussi. Il est bien assez grand pour accoucher tout seul ses pensées les plus lourdes, mais il me donne l’impression de peiner à la tâche parfois, comme s’il rechignait à mettre au clair une bonne fois certaines questions qui le taraudent et qu’il n’évoque qu’en passant. Je me garderais bien d’aller plus avant dans cette exploration critique, car l’œuvre m’intéresse trop peu pour que j’y consacre du temps.

On s’est quittés bons amis, avec le sourire et même la promesse de se revoir. Dieu m’en garde. Je n’écrirai pas l’article que j’envisageais. Ça n’en vaut pas la peine.

 

 

Le bassin

J’aimerais t’y voir, gros lard. Tu crois que c’est facile de faire connaissance avec ces gars-là. Les filles ressemblent à des poules de basse-cour, les garçons ont des billes dans les yeux et de la morve au nez.

Moi, je passe le temps dans la cour à écorcer les platanes. J’adore sentir cette peau végétale sous mes doigts. J’essaie de donner des formes à ces petites plaques beige et blanches, mais c’est tellement friable qu’il faut tout le temps recommencer, tu me diras, c’est pour ça que j’aime bien, ça m’occupe l’esprit au milieu de tous ces crétins.

Le mot est lancé : des crétins. Oh ni pires ni meilleurs qu’ailleurs, juste des crétins, des écervelés en route pour leur destin. Pour les uns ce sera L’Indo puis l’Algérie, autant dire l’abattoir, pour d’autres l’usine. De futurs héros morts pour la France ou revenus de tout, et déniaisés dans un bordel et des ouvriers usés jusqu’à la corde à passés quarante ans. Il n’y a pas de quoi pavoiser. Les instits, eux, acceptent leur sort. Ils sont mal payés, pas très bien considérés, mais au moins ils ont un boulot un peu moins fatiguant que celui d’un OS ou d’un manœuvre. Il y a bien ces étrangers qui commencent à poser des problèmes, dans la cour surtout. On y entend souvent des noms d’oiseaux et des mots nouveaux comme Espagas et Macaronis. Bicots, ça viendra bientôt, un peu plus tard.

Le bac à sable n’a plus de sable. Nous sommes en novembre. Et énorme négligence, les instits de maternelle ont laissé le bac se remplir d’eau. Avec ce qui est tombé en octobre et novembre, le bassin s’est vite rempli. C’est un vrai bassin, maintenant. N’y manquent plus que des plantes aquatiques, des poissons et quelques amphibiens. Ça ferait un beau milieu à étudier, mais les maternels sont trop petits, c’est vrai, et ça demanderait beaucoup d’entretien. C’est ce que moi je me dis dans ma petite tête. Au milieu de toutes ces têtes brunes aux yeux de cochon, je suis l’oiseau rare parce que je suis blond comme les blés et que j’ai des yeux bleus très clairs. Oui, je m’en suis rendu compte plus d’une fois : j’ai les yeux perçants. Ça se remarque. Je crois bien qu’on n’apprécie pas trop mon air malicieux, et puis je souris rarement. Quand je souris, c’est toute ma gentillesse qui ressort, alors je fais bien attention à ne pas trop la montrer.

Je n’ai pas été très gentil tout à l’heure en évoquant mes camarades. Faut dit dire qu’ils m’en font voir, les salauds. J’ai des façons de chef qui ne veut pas prendre le pouvoir, ça les agace. Ils m’ont demandé plusieurs fois d’être leur chef quand on joue aux Cowboys et aux Indiens, j’ai essayé une fois, mais ça ne m’a pas emballé plus que ça, parce que j’avais l’impression de dépendre des autres, et moi ça me fatigue de dépendre des autres pour arriver à mes fins. Bien sûr, ma préférence va aux Indiens, mais même dans leur peau, être un chef, ce n’est pas mon truc. Il y a aussi le fait que je ne bredouille jamais. J’ai la voix claire, j’ai un vocabulaire que les petits gars ne saisissent pas toujours. Parfois, j’ai l’impression de m’adresser à des étrangers avec lesquels il faut employer un vocabulaire simple et des tournures de phrases tout aussi simples. Ça m’agace d’avoir à réfléchir à l’envers comme ça. Déjà que je n’aime pas m’expliquer sur ce que je fais, mais alors, si en plus, il faut que je simplifie mon propos à l’excès, c’est la fin de tout. Du coup, je m’isole, je parle très peu et je m’occupe de mes écorces de platane.

Il n’est pas rare que je découvre une branche ou deux tombées sur le bitume de la cour, quand on entre et je me dis qu’avoir fait pousser des arbres aux branches aussi lourdes n’était pas la meilleure idée qu’on ait eue. C’est vrai qu’en juin on apprécie la fraîcheur de l’ombre. L’année dernière, j’ai bien aimé. On a fait du travail manuel, confectionné des masques, des rubans et des tresses pour la fête de l’école. Avant ça, au tout début juin, je me vois encore réaliser quelques jours avant la Fête des mères une petite boîte à bijoux en ratafia noir et jaune pour le toupet. Je ne sais pas battre en rythme, j’ai été interdit de maracas, alors on m’a confié un lampion magique pour la chorégraphie de la fête de fin d’année.

Hier matin, j’avais la bougeotte. Je me suis mis à courir autour du bassin à perdre haleine. Je me sentais bien, presque en apesanteur, les poumons gorgés d’oxygène. Papa m’a expliqué que l’oxygène a un effet grisant. Je m’en suis rendu compte au bout de quelques tours de bassin. Un groupe de pimbêches me regardaient, juchées sur un jeu, une sorte d’échelle en métal sur laquelle on peut monter en redescendant par l’autre face ou rester assis sur les barres au sommet. Je les avais à l’œil. Je me méfie d’elles. Toutes des langues de pute. Je n’ai pas été déçu.

Il a fallu qu’un gamin plus jeune que moi - il devait être en moyenne section - se mette en travers de mon chemin. Il faisait le funambule en marchant sur le rebord du bassin, autant que je me souvienne. C’est à peine si je l’ai remarqué, et quand je l’ai vu, de toute façon il était déjà trop tard, vue la vitesse à laquelle j’allais. 

Ça n’a pas loupé, je l’ai renversé, et cet idiot s’est affalé de tout son long dans le bassin. Je ne vous raconte pas la panique du gamin. Une instit est arrivée en courant et a secouru le pauvre petit piot. Il était trempé jusqu’aux os.

On l’a déshabillé à la hâte et hop direction la salle de classe pour y faire sécher ses affaires sur les barres de l’enceinte qui isole le gros poêle à charbon situé sur la droite dans la salle de classe, à bonne distance des bancs d’école, mais suffisamment près pour qu’on en ressente sa chaleur bienfaisante. Ce poêle m’a impressionné dès la première fois que je l’ai vu dans la salle qui me paraissait très grande, bien plus grande que les pièces dans la maison chez moi. Un grand poêle circulaire de couleur grise, impeccablement nettoyé. Jamais une tâche, jamais une trace de cendres au pied.

L’histoire ne dit pas où était fourrée l’instit au moment de la chute du pauvre petit piot qui pleurait encore toutes les larmes de son corps, quand on l’a emmené en classe pour qu’il se réchauffe. En tous cas, l’instit a demandé aux petites langues de pute ce qu’il s’était passé et bien sûr elles ont gafté. Je les vois encore me montrer du doigt, assises toutes les trois sur le jeu. Elles n’ont pas hésité une seule seconde à me désigner comme le coupable. Je les entends encore dire que je l’avais fait exprès, alors que non, pas du tout, le pauvre piot avait été simplement là au mauvais endroit au mauvais moment, c’est tout.

Quand l’instit m’est tombée dessus, j’étais écœuré par ce que venaient de faire ces gamines. Je n’ai pas eu envie de répondre aux questions de l’instit. L’affaire était entendue : j’avais poussé le mioche dans l’eau pour m’amuser. En réalité, il se trouvait là, c’est tout, et je ne l’ai vu qu’au dernier moment, en plus, il était en équilibre instable sur le rebord du bassin, un simple coup d’épaule et il est tombé. Ça a fait un grand plouf, je me suis retourné, et l’autre pataugeait dans l’eau jusqu’à la ceinture, il se débattait comme un beau diable en poussant des cris de frayeur. Je suis tombé en arrêt, et puis l’instit était déjà là sur mon dos, à peine avais-je eu le temps d’apercevoir les trois petites langues de pute me dénoncer à la maîtresse.

Ce jour-là, j’ai compris toute la charge de ce mot. La maîtresse en question, c’était la directrice, une vieille peau qui ne pouvait pas me sentir. C’est elle qui l’année d’avant m’avait arraché les maracas des mains parce que je ne savais pas battre en rythme. Moi qui aime tellement la musique, elle a réussi ce jour-là à me dégoûter de toute pratique musicale. Je la vois encore littéralement se jeter sur moi en furie, cette sale vioque. J’espère qu’elle a crevé depuis tout ce temps.

Elle ne m’a pas loupé. Elle a inventé une punition très originale. J’ai été consigné toute la journée près du poêle, précisément entre l’enceinte en barreaux et le poêle surchauffé. Mon petit Enfer à moi. Je n’ai pas eu froid ce jour-là, c’est sûr. J’étais en cage, réduit à regarder les autres se livrer à leurs activités du jour. J’étais un peu piteux, mais pas honteux pour un sou, après tout je n’avais rien fait de bien méchant et surtout je ne l’avais pas fait exprès.

Quand j’y repense, tout de même, c’est dingue, cette histoire. Elle ne m’a pas vraiment traumatisé, mais je crois bien que c’est de ce jour-là que date ma méfiance viscérale à l’égard de tous les gens de pouvoir mais aussi du populo qui ne demande qu’à obéir, à gafter et à se coucher devant l’autorité.

 

 

A mi-chemin

Tom était fort doué, disait-on, pour rédiger des préfaces brillantes et profondes, et surtout fort éclairantes. Elles n’éclairaient qu’elles-mêmes, hélas.

Le seul ennui, en effet, aux dires de Tom lui-même, c’est que les textes profonds qu’il entreprenait de préfacer s’effaçaient au fur et à mesure que son travail de préfacier avançait. 

Les textes en question retournaient à la terre, leur élément premier, leur raison d’être ce qu’ils n’étaient pas : des mots enfilés comme on enfile des perles pour en faire un collier d’une longueur démesurée qu’aucun cou, jamais, ne saurait porter.

Ses préfaces tendaient invariablement à devenir des postfaces écrites à la suite d’un ouvrage désormais disparu, seul témoin d’un passé d’écriture révolu - lointain ou proche ? comment savoir ? - à cette nuance près mais de taille tout de même qu’à ses yeux seul comptait le texte profond tant convoité dûment préfacé malheureusement effacé.

Il tenait dans ses mains et lisait des textes qui ne tenaient plus en place. Leur objet devenait obscur, leur sujet inexistant, puis les mots fuyaient d’abord pour ensuite s’effacer complètement de sa vue.

La terre est connue pour recéler des mystères insondables. Ses écrits étaient de ceux-là. Ils restaient introuvables. On aurait aussi bien pu marcher dessus par mégarde ou bien en faire rouler un sous le pied sans même sans apercevoir. Une chute n’était pas exclue.

Il disait en avoir vu quelques-uns rouler une nuit de grands vents le long d’une avenue mal éclairée.

Et comment se présentaient-ils ? avait demandé le commissaire aux comptes chargé de l’enquête. On aurait dit des rouleaux antiques, des volumens de papyrus égyptien, monsieur.

L’enquête tourna court, pour ne pas dire au désastre.

Un subordonné de monsieur le commissaire pensait avoir mis la main sur une bribe de ce qui semblait être, cette fois, un parchemin, et c’est en chemin vers l’auteur que notre inventeur, radieux et triomphant, fut désintégré par une force obscure montée des entrailles de la terre fumante.

Tom était dans l’embarras.

On commençait à jaser dans son entourage qui s’amenuisait de jour en jour comme peau de chagrin. En revanche, le monde, le vaste monde ne s’inquiétait de rien, la notoriété de Tom étant à cette époque à peu près nulle. Un zéro pointé vers le ciel ? vers la terre ? Il n’aurait su dire.

Tourner le dos au soleil couchant était plus prudent.

Dans de telles conditions, il valait mieux ne plus rien attendre non plus d’une quelconque aurore aux doigts de rose ou d’iris jaunes. 

Devenu le préfacier de ses œuvres en cours de disparition au moment-même où il les élabore, il va et vient depuis lors dans les vastes plaines herbues de ses écrits imaginaires.

Son effort est bien réel. Il s’apparente à celui consenti par un Sisyphe qui ignorerait tout de la création, foncièrement athée et rude dans ses manières de faire et de parler.

Il ne pousse ni ne repousse devant lui aucun rocher sur une colline pentue.

Il ne rejette rien n’y personne, et nulle entrave à proprement parler ne se dresse sur sa route droite comme un i pris sous un vent violent et qui ploie, qui ploie sans jamais plier, une espèce encore inconnue de peuplier qui peuple les rives désolées et les marécages nombreux ici, dans l’espace de sa force intérieure, masse brute, évolutive, en constante mutation moléculaire à ce qu’il semble, un peuplier d’un genre nouveau qui plonge ses racines dans le ciel nocturne et qui retourne à la terre grasse et humide le matin venu.

Car, tout vient de là, sans exactement en provenir, pense Tom.

Il se moque bien de ses origines de sang mêlé.

En tout le monde, il voit le vaste monde, des migrations millénaires passent sous ses yeux, emportant peuples et frontières, passant parfois des cols enneigés, traversant des déserts arides, des plaines grasses ou stériles.

Canaan n’est plus qu’un petit pois sur la carte du monde en train de se dessiner.

Canaan dévoile son vrai visage dans les visages des hommes et des femmes que Tom rencontre au gré de ses incursions dans le monde souterrain de ses pensées.

Le passeport de Tom change de couleur au gré des saisons. Sa faculté mimétique est proprement affolante. Les douaniers en perdent leur latin. Un jour Grec, un autre jour citoyen d’un obscur état au nom imprononçable, ça voyage en lui constamment.

Arrivé à New York, il ne manque pas d’apercevoir la statue monumentale érigée par Bartholdi avec l’aide de l’architecte Richard Morris Hunt et l’ingénieur Charles Pomeroy Stone qui se chargèrent en leurs temps des fondations et du monumental socle. Il crut reconnaître dans les traits de la liberté éclairant le monde ceux de sa mère défunte. Il revenait peut-être aux sources. Il n’allait pas être déçu.

Trois jours avant la Grande Dépression, il se met en marche avec armes et bagages pour l’Ouest californien. On l’interne quelque temps puis on l’engage comme bête de somme dans les champs. Du temps passe, il ne compte pas son temps dûment calculé, en revanche, par ses exploiteurs qui le rémunère à la journée pour une misère.

Autour de lui, dans des tentes improvisées, des baraques de fortune dressées à la hâte avec des planches et des tôles, ce sont des familles entières qui attendent des jours meilleurs sous la pluie ou le soleil cuisant. Les hommes tuent le temps en travaillant comme des bêtes. Les violences sont nombreuses, femmes et enfants vivent la peur au ventre.

Quand ils ne travaillent pas, les hommes se battent entre eux, discutent le bout de gras, jouent aux cartes et boivent un mauvais whiskey de contrebande qui leur met le feu aux entrailles. Les esprits s’échauffent, on élabore des plans d’évasion, mais comment échapper à la misère qui leur est faite ? Elle en arrange plus d’uns, à commencer par les grands propriétaires d’orangeraies qui pullulent dans la région.

Reprendre la route ? mendier de la nourriture en chemin, se faire insulter ou violenter ou pire se faire tirer comme des lapins ? rester ? faire le dos rond ? attendre son heure et un jour se venger cruellement ?Toutes ces pensées tournent dans toutes les têtes, elles sont sur toutes les lèvres et rien n’avance.

Le vol d’un seul fruit juteux, orange ou citron, est sévèrement puni. Privés de travail des jours durant, les hommes en sont réduits à traîner dans le camp, désœuvrés. On peut toujours maudire le ciel, s’en prendre à sa femme et à ses enfants, haïr la terre entière, rien n’y fait.

Tom en a plus qu’assez de ce désastre à ciel ouvert. Le temps des préfaces s’est éloigné. Il faut d’abord songer à manger à sa faim. Il faut faire bouillir l’eau infestée de bactéries et de saloperies sans nom. Tom l’a saumâtre, comme tous ses compagnons d’infortune, mais il se sent bien seul. Il ne faudrait pas s’imaginer une seule seconde qu’une belle et forte solidarité existe ici entre les êtres. C’est chacun pour soi et Dieu pour personne.

Une nuit sans lune, dans la nuit noire, il décide de se carapater. La chose est entendue. Il préfèrerait crever plutôt que de rester dans ce bourbier puant. Il s’est fabriqué un gourdin avec une branche d’arbre ramassée en douce. Il l’a polie pendant des heures, après l’avoir écorcée. Il l’a bien en main. La base est rugueuse à souhait, il a pris soin de faire des encoches qui lui assure une prise en main bien ferme, et le bout arrondi de son gourdin, noueux à souhait, il l’a hérissé de vieux clous rouillés. Le bois encore vert a résisté au cloutage comme s’il voulait lui aussi participer au massacre qui s’annonce.

Pour une fois qu’on ne me vole pas mon effet, se dit-il, juste avant de fracasser le crâne de son premier gardien. La tête de l’ouvrier agricole éclate comme un gros pamplemousse juteux qu’on écrase contre un mur pour voir l’effet que ça fait. Du sang et des bouts de cervelle plein les yeux, Tom peste un bref instant, content tout de même de son effet. A l’avenir, il se reculerait un peu avant de frapper. Ce qu’il ne manque pas de faire encore par trois fois durant cette longue nuit sans lune.

L’obscurité gâche un peu le spectacle, c’est son seul regret, mais il faut ce qu’il faut, grommelle-il, après avoir fracassé un nouveau crâne. Il s’agit maintenant de traverser le champ de barbelés qui longe le camp. C’est là qu’il tombe nez à nez avec un jeunot soul comme une barrique de mauvais whisky. Il est tombé dans les barbelés, il n’arrive pas à s’en dépêtrer. Tom en a vaguement pitié. Il l’aide à s’extirper tant bien que mal. Le jeunot saigne de partout, sauf de la tête. Tom décide de le laisser là par terre, complètement groggy. Le jeunot, à force de se débattre dans les barbelés a ménagé un passage sans le vouloir. Tom n’a plus qu’à écarter les fils de fer barbelés un peu plus à grands coups de gourdins et le tour est joué. Mine de rien, l’aube pointe le bout de son nez, il est temps de filer.

Dans sa hâte, Tom a semé de petits cailloux blancs derrière lui. Il veut pouvoir se souvenir. La campagne alentour, le camp, les gens, les crânes fracassés, tout ne tarde pas bientôt à s’effacer. Il a l’habitude, ça ne le chagrine pas plus que ça. Tant pis pour les petits cailloux blancs. Il en trouvera d’autres, ailleurs, dans une autre occasion. Il ne renonce pas à l’idée de pouvoir rebrousser chemin pour revenir sur les lieux de ses crimes et de ses histoires. Pour l’heure, il a de la route à faire.

Il se réveille dans une chambre blanche. Une chambre d’hôpital, il se dit. Mais qu’est-ce que je fous là ? c’est sa première phrase. Elle attire l’attention d’une jeune femme en blouse blanche qui se penche sur lui avec un large sourire. Depuis quand une infirmière a-t-elle le temps de sourire à un patient ? Cette question-là, Tom la garde pour lui, sourit et se rendort aussi sec.

Complètement déshydraté après un long séjour dans le désert de sa chambre, sa voisine l’a retrouvé il y a une bonne semaine gisant sur le sol avec de la bave aux lèvres. Tout autour de lui, des manuscrits en désordre, des notes, un fouillis de crayons et de stylos, et l’ordinateur portable fracassé, écran étoilé, touches déglinguées ou arrachées. On dirait que Tom a littéralement mordu l’ordi avant de tomber dans les pommes. C’est l’impression que ça donne aux gars du Samu en tous cas, quand ils débarquent dans la chambre. C’est ce que m’a raconté la voisine encore toute émue.

A sa sortie d’hôpital, il le sait, tout est à recommencer, une fois encore. Çà ne le décourage pas plus que ça. Il est coutumier de la chose depuis tout ce temps.

A mi-chemin de son domicile, il fait la connaissance d’Heming dans la rame de métro numéro 3. Il y voit un signe. Le gaillard tient dans ses mains le dernier bouquin qu’il a publié aux Editions du Protozoaire. Il se souvient en souriant du préambule. Il se le récite intérieurement avec gourmandise :

« Le fond noirâtre remonte à la surface noire.

J’y séjourne parfois des années durant. J’échappe ainsi à la foule des anonymes. Quantité de petites bêtes aquatiques m’ont adopté. On se protège mutuellement. J’ai une tendresse particulière pour Maxie, un ravissant protozoaire.

Formelle présence de l’informe.

Bulles de méthane malodorantes éclatent mollement.

Gluantes, empesées, elles ne crèvent à la surface qu’à regret, dirait-on, après avoir lentement enflé en remontant péniblement jusqu’à la surface visqueuse. 

Tout cela, vu de l’extérieur ressemble à un malheureux cloaque sans envergure. En réalité, il s’agit d’un monde raffiné, obscur certes un peu, mais foncièrement bon et sain.

Ça pète en quelque sorte au fond des entrailles putrides d’une mare aux eaux mortes.

Pas de chants d’oiseaux ni de cris, pas de coassements de grenouille et de crapauds dans les parages de la mare.

Quelques rares troncs d’arbres morts et nus peinent à se refléter dans les eaux luisantes.

Je me surprends à aimer ce lieu désolé plus que tout au monde. J’y suis bien. J’y séjourne en invité d’honneur. Sous ma cape noire d’invisibilité, ça chatoie à n’en plus finir. Mes petits animalcules d’amis s’enchantent à la vue de toutes ces couleurs qui dansent au fond de la mare.

La pupille de goudron de la mare cerne le bleu du ciel.

C’est le monde à l’envers ! Et j’en fais partie. »

Une fois qu’il a fini de se réciter ce passage, il mange des yeux son voisin. L’autre le sent, il lève les yeux de sa lecture et hoche la tête en signe de point d’interrogation. Çà vous plaît, demande Tom, C’est moi qui ai écrit tout ça, vous savez ? Pas possible ! répond l’autre, un tantinet surpris et peut-être même un peu embarrassé. Il n’y a qu’à voir sa mine, se dit Tom. Çà y est, me voilà embarqué dans une nouvelle histoire et Dieu sait, si elle finira un jour, ajoute-t-il. Son voisin semble comprendre ce qui se trame dans les mots de Tom. Il acquiesce doucement et tend le livre à Tom.

L’homme, en T-shirt noir, un colosse, a un gros poisson tatoué sur l’avant-bras gauche. Le bras droit porte de vilaines cicatrices. Tom propose à son voisin de l’inviter à la maison manger un morceau. Comme ça, ils pourront parler de son bouquin. Tom est curieux de savoir ce que l’autre en a pensé. S’il a ressenti quelque chose en lisant et si oui quoi.

J’ai commencé bien tard à écrire, vous savez, et dans notre monde actuel, on ne fait confiance qu’aux jeunes. Ils représentent un meilleur investissement à long terme. Les vieux comme moi, on ne les prend pas au sérieux. Encore une génération, et c’est pas à la retraite qu’on mettra les vieux mais à la ferraille. Faut bien qu’ils servent encore un peu à quelque chose. L’ennui, c’est que les vieux, c’est toujours les autres. Les gens sont à courte vue, vous trouvez pas ?

On ne va pas se le cacher : Tom a un faible pour le théâtre. La mise en scène des mots et les mots dans les scènes, c’est une passion dévorante pour lui, aussi décide-t-il de faire court pour ne pas mettre dans l’embarras son nouvel interlocuteur.

Son voisin dégaine son identité d’une courte phrase : Je m’appelle Heming, enchanté !

A la nuit tombée, ils marchent tous les deux dans les rues de son quartier. Tom a l’impression de voir le poisson tatoué frétiller sur le bras de son nouvel ami.

Hemingle rassure en l’assurant de son soutien.

A eux deux, ils peuvent changer le monde.

Puis tout se brouille. Le visage de la femme de Tom lui revient en pleine figure. Chaque jour qui passe, elle est là, en pensée.

 

Jean-Michel Guyot

26 février 2020

 

 

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