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Lettre ouverte à monsieur Azouz Begag : celle que j'aurais dû vous envoyer…
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 Article publié le 14 novembre 2007.

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Nacer KHELOUZ
Université du Missouri, Kansas City
Lettre ouverte à monsieur Azouz BEGAG :
celle que j’aurais dû vous envoyer…

Monsieur,

Votre entrée au gouvernement UMP tout comme votre sortie ont fait l’objet de nombreux commentaires. Ceux-ci ont été d’ailleurs majoritairement d’une bienveillante indignation à l’égard de l’homme de lettres que vous êtes. Dans l’opinion publique, personne ne vous a encore voué aux gémonies. Certains se souvenant de votre talent littéraire ; d’autres de l’empathie qui affleure votre image médiatique. Je vous ai personnellement entretenu en marge d’un colloque aux USA autour de votre œuvre et vous m’aviez alors séduit par votre bonté toute espiègle et par votre générosité bien réelle. Sans doute avez-vous tout simplement si peu pesé dans cet exercice qui, en dépit de votre expertise scientifique de la société française – vous êtes chercheur et on l’oublie souvent - relève d’une discipline qui vous est cependant méconnue ? Je veux parler de la politique, non point tant par sa noble caractérisation d’administration des affaires de la cité, mais par son corollaire monstrueux. La politique, quand elle est perçue du point de vue des appareils de pouvoir, confine souvent à la duplicité du docteur Dr Jekyll avec mister Hyde. Vous venez de la société dite civile et à ce titre vous étiez condamné à n’être qu’un intrus dans le jeu tacticien, pour ne pas dire bien souvent machiavélique [écoutez l’intarissable Arnauld Montebourg, pour ne citer que lui, se comparer à César dans sa guerre des Gaules et vous serez édifié], des gens du sérail. Vous vous êtes dit trahi par la gauche à laquelle vous apparteniez par destin historique. Or, pas plus la gauche hier que la droite aujourd’hui dissoute dans le sarkozisme ne vous ont fondamentalement porté préjudice. Je le répète, le strapontin que les uns ont poussé dans votre direction et que les autres ont préféré garder pour eux-mêmes n’en reste pas moins un strapontin. D’aucuns vous ont qualifié, sans doute avec quelque fond de vérité, de ministre faire-valoir.

Votre intelligence toujours prête à fondre en grandes brassées d’indignation, certes, vous honore en tant que méditerranéen mais aussi bien elle devrait vous interdire de penser qu’ils ont tort. Cette vacance d’histoire politique qui aurait pu vous apporter une légitimité au même titre que les autres vous vient de votre illusion que la politique se décrète au hasard d’une nomination gouvernementale. Nous vous avons entendu verser dans un sentimentalisme de mauvais aloi sur les vertus d’un De Villepin qui s’érige sans pudeur en moralisateur de la vie publique. Que n’a-t-il mis en œuvre quand vous étiez dans les affaires avec lui toutes ces réformes qu’il appelle de ses vœux maintenant qu’il se retrouve seul sur le quai ! Mais laissons tout cela aux professionnels de la politique à la petite semaine. Vous vous souvenez du précédent Tapie (avec sa gouaille et ses millions de suspicion) aurait dû vous alerter. Passe encore Tapie grandi et mu dans l’appétit de pouvoir. Mais l’intellectuel, monsieur Begag…appartient-il vraiment à ce monde-là ? Il y eut bien mieux à faire en se prévalant au contraire d’une construction pierre par pierre – et dans la douleur - de votre édifice politique personnel qui pouvait valablement se muer en projet, en vision. Si les hommes et les femmes politiques qui occupent aujourd’hui le devant de la scène ne sont pas représentatifs de ce que vous appelez la diversité, c’est parce qu’ils ne tombent pas du ciel. Ils ont fait de la politique leur métier, monsieur Begag. Aurais-je l’outrecuidance de vous rappeler qu’un métier suppose un apprentissage de longue haleine ? Un Zinedine Zidane ou un Lillian Thuram n’ont pas gagné des lettres de noblesse dans leur métier et n’auront pu forcer le respect au vu d’un seul match. Ne vous en faites pas, si c’était le cas, nombre de ceux qui les honorent aujourd’hui de leur reconnaissance auraient vite crié au hold-up. Saurions-nous un jour réussir autrement qu’en musique ou en sport ? Nos contempteurs des extrêmes ont assez abondamment recours à cette image du noir ou de l’arabe renvoyés à leurs dons naturels. À nous de les démentir. Cette réussite devra-t-elle contaminer positivement d’autres domaines plus fondamentalement collectifs ? Nous pensons que oui. Mais, comment pourrait-on avoir la naïveté de penser que s’agissant de politique, on devrait bouder les divisions inférieurs, espaces où tout s’édifie, pour se lancer à corps perdu vers la première division, celle de l’élite ? A vous plaindre de cette invisibilité dont la diversité est la victime, il y avait beaucoup à méditer sur le fait si oui ou non un Sarkozy, un Bayrou ou une Royal n’ont pas été eux-mêmes dans l’ombre de ceux qui les ont précédés. Il semblerait plus sain de ne pas agiter l’alibi de la diversité pour éviter de recevoir en pleine figure exactement l’effet inverse, à savoir créer au mieux une pure diversion. En effet, le fond du problème est que les gens issus de l’immigration et des milieux défavorisés décident enfin de se prendre en main. Ne doivent-ils pas inventer leur rapport à la politique en acceptant de revenir aux balbutiements des premiers jours ? Or, force est de constater que vous-même, après quelques autres aujourd’hui dans l’ombre, avez mis la charrue avant les bœufs. On vous sent assoiffé de justice mais dont la fontaine vous explose en pleine figure. Vous voulez tout et tout de suite. En cela, vous feriez volontiers penser aux candidats de la Star Académie qui, quelque talent que l’on puisse leur supposer, ne cherchent pas moins à ébranler de fond en comble l’auguste mécanique musicale qui ne se laisse pas, tant s’en faut, manier avec une telle frénésie. Sans doute ont-ils oublié dans leur jeunesse que faire ses gammes, pour fastidieux et long que paraisse tout apprentissage digne de ce nom, n’en relève pas moins de la nécessité. Nous n’avons pas assez, nous-autres frappés du qualificatif de « divers », senti l’impérieuse nécessité. Autrement dit, il faudra accepter de descendre aux fins fonds de notre histoire pour en concevoir le caractère absolu de la lutte du pas à pas. S’engager en politique au gré des fluctuations partisanes me fait penser à cette terrible phrase de Frantz Fanon qui continue de résonner telle une menace toujours renouvelée « Ce que le colonisé a vu sur son sol, c’est qu’on pouvait impunément l’arrêter, le frapper, l’affamer ; et aucun professeur de morale jamais, aucun curé jamais, n’est venu recevoir les coups à sa place ni partager son pain avec lui. »

Les temps ont changé depuis Fanon. Certes. Or, cette absolutisation de la nécessité est la même. Qu’elle se doive aujourd’hui d’emprunter des chemins différents (pacifiques) de ceux qui ont acculé le colonisé dans ses derniers retranchements, cela est incontestable. L’adversité aujourd’hui est plus cynique. Elle avance en rampant. Elle s’appelle racisme, misère sociale et exclusion. Notre métaphore musicale, en faisant entendre son chant de paix et de responsabilité individuelle de chacun d’entre nous, n’est pas moins exigeante au plan de la détermination. Construisons notre avenir dans ce pays, votons et faisons surgir de nous-mêmes la flamme de l’espérance et non celle, incandescente et polluante, des voitures. C’est ainsi que les gammes sont à la musique ce que les fondations sont à une maison. Pour endiguer l’érosion des intelligences issues des quartiers, il faut à mon sens s’attacher à les prévenir contre le risque du miroir aux alouettes dont vous-même êtes aujourd’hui la victime consentante en acceptant de vous jeter sans préparation dans la fosse aux loups politicienne.

Monsieur Begag, vous ne gagnerez rien et aurez tout à perdre à ce jeu puéril qui consiste à régler des comptes avec tel ou tel. Nous ne pouvons nous payer ce luxe. Les moutons ne sont certes pas dans la baignoire mais nous ne pouvons nous payer le luxe des brûlots. Ce ne serait pas digne de nous. Et il est temps pour vous de revenir à ce que vous savez faire le mieux, votre plume littéraire et scientifique. Vous auriez tord de considérer qu’elle n’a pas de poids. Servez-vous-en pour créer les conditions de l’émergence d’une pensée et d’une éthique de la diversité puisque vous y êtes tellement attaché. Un jour viendra, quand nous serons suffisamment mûrs et que nous aurons su patiemment et à la force du poignet nous adjoindre la voix des millions d’autres qui se seront reconnus en nous ; quand nous aurons essuyé des échecs électoraux desquels nous nous serons courageusement relevés comme tant d’autres, nous cesserons alors nécessairement aux yeux de tous de jouer l’Arabe de service

À l’heure où je vous écris cette missive, le jeu démocratique s’est exercé. Les urnes présidentielles et législatives ont parlé. Vous vous étiez personnellement employé à Lyon avec les mêmes erreurs de casting, si vous me passez l’expression. Il paraît que nous n’avons aucune représentation à l’Assemblée Nationale. Quel faux et funeste débat ! Sommes-nous prêts pour une telle responsabilité ? Il paraît aussi que nous ne devons que nous réjouir des ouvertures pratiquées comme autant d’écrans de fumée. Il n’y a qu’un maître-mot monsieur Begag : travaillons dur, travaillons mieux et ne faisons plus comme si les mêmes causes ne produisaient pas les mêmes effets.

Nacer Khelouz
Université du Missouri, Kansas City

 

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