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Sous un soleil accablant, la poisse, la poisse, la poisse : "L'Etranger" d'Albert Camus
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 Article publié le 10 novembre 2019.

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En 1972 je lis "L’Etranger" d’Albert Camus. Le livre faisait partie de la liste des livres à lire pour passer la bac. Dès les premières pages je n’ai pas du tout aimé. J’ai vite compris que ça allait mal finir. Le personnage principal du livre s’appelle Meursault. A la fin du livre il meurt sot. A l’époque je voulais surtout jouer au rugby, à la pelote basque et goûter toutes les femmes qui voudraient bien de moi. Hors de question pour moi de me pourrir la vie avec un livre juste bon à vous mettre le moral à zéro. Prix Nobel de littérature ou pas j’ai passé les années suivantes en me tenant à distance d’Albert Camus et de son oeuvre.

Et puis le 16 octobre 2019, je suis en Corse, dans une maison du Cap Corse à flan de montagne. Sur les étagères de la bibliothèque il y a "L’Etranger" d’Albert Camus. Je le relis du haut de mes 66 ans. L’âge des retours en arrière, du bilan de la vie si vite écoulée, si vite passée et qui maintenant s’enfuit comme la poignée de sable très sec de la plage serrée dans ma main aux articulations arthrosées. Je m’aperçois une fois la lecture terminée en une journée que j’ai toujours la même impression qu’en 1972. Ce livre est triste à mourir. Tout y est absurde. Je ne l’aime toujours pas. Il me met mal à l’aise. Mais je réalise aujourd’hui que la sottise de Meursault n’est pas de la sottise. Et que moi j’ai fait preuve de sottise en lisant Albert Camus au premier degré. Et que l’absurdité de nos vies peut avoir du sens.

En définitive la seconde lecture de "L’Etranger" d’Albert Camus m’a convaincu que le seul homme vrai dans ce livre c’est Meursault. Les autres personnages sont prisonniers de leur rôle social, prisonniers d’eux-mêmes, de ce qu’ils sont réellement et de ce qu’ils voudraient être. De ce qu’ils croient.

Tout au long du livre Meursault paraît prisonnier des événements qui s’enchaînent d’une manière pré-déterminée. Son apathie, son indifférence aux autres, son incapacité à s’opposer frontalement, l’enchaînement de faits en apparence anodins l’emmènent à tuer un homme qu’il n’aurait pas dû tuer, à accepter une parodie de justice. Pour au final accepter sa condamnation à mort : décapitation par guillotine.

Il faut arriver aux toutes dernières pages du livre pour l’entendre exploser de colère. Après une prêtre qui veut absolument le convaincre de l’existence de Dieu. Il se libère alors en paroles, en pensées et affronte la mort sans peur et sans reproche. Et l’envie m’a pris de reprocher à la justice de l’époque de n’avoir rien compris à cet homme, de l’avoir condamné à mort pour le meurtre d’un jeune arabe dont il est coupable certes mais pas l’unique coupable. L’absurdité de nos vies, la conviction de Meursault que Dieu n’existe pas n’en font pas un monstre. Il est plus humain que certains autres personnages du livre. Il meurt libre avec le sentiment d’avoir enfin trouvé sa place et son utilité dans le monde de son époque.

Une seconde lecture de "L’Etranger" d’Albert Camus m’a fait prendre conscience que dans ce livre les Blancs, les Français d’Algérie ont un nom. Les Arabes présents dans le livre n’ont pas de nom. Ils ne sont pas nommés. Ils font partie du paysage, de l’histoire mais anonymement. Ils n’ont pas d’existence réelle. Est-ce volontaire de la part de l’auteur ou pas ? Je ne le sais pas.

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