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 Article publié le 10 novembre 2019.

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Céline est d’un avis assez général considéré comme l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle. Mais ce sont surtout ses pamphlets antisémites de 1937 qui retiennent l’attention des historiens. herodote.net – ne pas oublier lepetitcelinien.com

Quand le syndrome camusien s’occupe de l’esprit en le frappant, il faut craindre le pire. Le principe hemingwayen vaut-il mieux : « Est moral ce qui fait que je me sens bien et immoral ce qui fait que je me sens mal » ? Tout dépend de quoi on parle : de taureaux ou d’humanité ; de connerie célinienne ou de crime contre l’humanité ; de salauds ou de pédants (Sartre) ; […]

L’œuvre de Céline commence avec Mort à crédit et se termine par l’époustouflant Normance. Tout le reste est littérature. Et il n’est pas insensé de penser que Bagatelles pour un massacre est le point culminant de ce cheminement à la fois hors-norme et génial : 1936-1954, période pendant laquelle quelques ouvrages s’en tiennent à un inachèvement prometteur. Et la guerre bien sûr, les procès, les murs, les bombes, les nobels, les mises à l’index, la baisse croissante (!) des tirages […]

La lecture de Céline est organique (Valéry dixit à propos de Proust) et il en est de même de Hemingway, de Faulkner, de Pynchon, Gaddis, Gass, Bukowski ; […] tout le reste est littérature ; on ne se lassera pas de le répéter !

A l’instar de Nabokov, c’est dans mes écrits que je cherche la réponse à vos questions. Voici celle que me fit un de mes personnages, Frank Chercos, qui fut tour à tour inspecteur de police, balayeur et même infirmier psychiatrique… suite à ma manie de la valse-hésitation… N’ayant pas en main de pensée poétique ni philosophique, je m’en remets à cette incartade purement romanesque :

« Ça ne peut être que lui ! » Combien de fois avons-nous entendu cette… sentence ? Nous avons même quelquefois participé à son application. Nous avons tellement besoin de justice… ou tout au moins de justifier : « Vous vous trompez ! Ce n’est pas moi ! » La condition humaine s’étrique en vase clos. Personne ne sort ! Il faut vivre ensemble. Et c’est tout seul qu’on meurt. De là naissent les personnages. J’ai toujours été intéressé par leurs inventeurs. Peut-être fasciné, émerveillé, séduit ou envoûté… Mais comme la connaissance est limitée par les questions morales et que j’ai du mal à me borner à penser comme les autres pour ne pas subir leurs assauts défensifs, j’ai tendance à m’en tenir à la beauté des choses et du geste, quitte à me retrouver seul pour en jouir. On devient vite un solitaire entouré d’amis dans ces conditions opportunes. Tautologie : si la mort est ce qu’elle est, c’est parce que nous ne pouvons rien changer au temps qui passe et ne se retourne pas. Aimez-vous les uns les autres en attendant de vous déchirer d’une façon ou d’une autre, dans un roman ou un procès, en vase clos ou au spectacle de la vie quotidienne. Ce n’est pas « Ça ne peut être que lui ! » ni « Vous vous trompez ! Ce n’est pas moi ! » qu’il faut comprendre mais : « J’ai raison et vous avez tort ! » Ajoutant, à haute voix ou en aparté : « Je ferai tout pour que justice soit faite ! » Par exemple créer un personnage. L’enfant les imite si bien ! On les lui donne d’ailleurs. Il n’en manque pas, même si leurs catégories se limitent à ce qu’on sait depuis longtemps et à ce qu’on redoute plutôt pour se faire peur que pour se donner une chance d’en savoir plus. Mais il n’y a rien de plus impressionnant que celui qui invente son propre personnage, surtout s’il prétend le faire entrer, de force ou par ruse, dans le système encyclopédique national, voire universel, rubrique des personnages célèbres, remarquables, illustres, etc. les épithètes foisonnant chaque printemps que l’hiver inspire à l’esprit en proie à son angoisse liminale (« Pourvu qu’elle le reste ! ») Je n’en démordrai pas, foi de convaincu (sans jeu de mots) : la réalité se trouve quelque part entre les apparences et le rêve. Et si vous avez quelque talent, chaque fois que vous vous mettez à écrire pour ajouter au personnage ou pour en élaguer les contours, vous devenez votre propre poète. Seul lecteur aussi sans doute, car il n’est pas aussi aisé de prendre la parole, quoiqu’en dise le nerf du réseau qui occupe vos soirées et bientôt le moindre répit consenti par vos activités alimentaires et diplomatiques. Mais voyons donc : êtes-vous le personnage de vos personnages ? Ou leur inventeur ? Et que devez-vous à la connaissance du personnage ? Avez-vous lu assez pour entreprendre cette pratique au-delà de l’exercice ordinaire de la justice… la moins recherchée ? Que de questions tremblantes de peur avant de se mettre à l’ouvrage ou en cours de tractation avec les épisodes qui s’enchaînent ou pas selon que vous avez de la chance ou que vous n’êtes pas si seul que ça… Comme il est clair que William Faulkner n’est pas Joe Christmas et que Robert Jordan est Hemingway ! Mais Bardamu est-il Céline ? On voit là quelles sont les limites de l’entreprise. D’autant que vous n’arrivez pas à la cheville de ces illustres exemples de réussite éditoriale et littéraire, d’une pierre deux coups ! Est-il possible de sortir des tribunaux ordinaires quand le cœur ni l’esprit n’y sont pas ? « Je ferai tout pour que justice soit faite ! » Vous avez à peine mis le pied dehors que le tiers impose sa nécessité. Et vous ne le traînez à vos basques que s’il y consent ou s’il est lui même adoubé. Mais par qui l’est-il ? Lui-même ? Les autres ? Le système ? Les autorités ? Arrrh ! Ne voyez-vous donc pas que la porte est close ? Tribunal, hôpital, hôtel, propriété secondaire, usine, bureau, petites et grandes surfaces, églises et autres temples, théâtre, bordel… N’êtes-vous jamais sorti pour respirer l’air pur, ou censé l’être, de ce dehors qu’on ne peut en principe observer qu’à travers les vitres ? Ne sort-on pas d’un lieu, d’un objet ou d’un cœur que pour entrer dans un ailleurs qui y ressemble beaucoup, voire tout à fait ? Ne savez-vous pas, ô intime conviction, que si vous êtes dehors alors vous détenez le Grand Secret ? Comme prétendent en dispenser les bienfaits et les lois les imposteurs de la religion et de la politique, peut-être même de la science… Vous qui avez du mal à joindre les deux bouts… Objets des crédits possibles dans les limites d’une capacité de financement qui se calcule à un poil près ! Vous descendez maintenant les escaliers pour aller retrouver vos amis autour d’un repas de cafétéria. Vous n’allumerez votre cigare qu’une fois dehors, avec le sentiment épouvantable de n’être pas sorti et rêvassant à de doux et convulsifs échanges de caresses auxquelles seuls les voyages organisés et les rencontres festives peuvent se comparer. Ces clés qui accompagnent vos déplacements… Réunies en anneau. Belle figure mathématique. À moins que votre paresse ne vous contraigne à préférer la poésie. Celle des chansons ou des moralités, selon le temps qu’il fait. En poussant la porte de la cafétéria, vous avez le sentiment de jouer votre rôle le mieux possible compte tenu du bruit des fourchettes et des verres qui trinquent entre les voix. Quelques patients ont obtenu le droit de prendre place parmi vous. On les reconnaît à leur exubérance ou au contraire à leur laconisme crispé, encore que cette incisive clarté ne soit qu’un jeu. Vous ne savez plus, au moment de vous asseoir, qui relève de votre invention ni qui tente de vous soumettre à la sienne. La complexité, après mûre réflexion, a relégué le sentiment de l’absurde derrière les vitrines de la curiosité que l’Histoire inspire encore à ses chercheurs.

[…]

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Commentaires :

  Controverse célinienne par Stéphane Pucheu

Faut-il condamner l’homme qui fut un grand écrivain parce que collaborationniste ? Ou faut-il condamner l’homme et l’écrivain parce que confondus et collaborationnistes ?

Cette démarche est évidemment humaniste et pose l’ancestrale question de savoir si pour des raisons politiques étant dues à une pensée abjecte, l’œuvre doit être condamnée.

Avant d’aller plus loin, il est utile de rappeler que le nazisme a effectivement engendré les pires horreurs dont l’homme ait pu être responsable. La tuerie de masse et l’industrie se sont pour la première fois retrouvées, à partir d’un pays pourtant riche d’une culture philosophique et musicale mondialement reconnue. Oui, c’est bien au pays de Bach, Husserl, Kant ou encore Schopenhauer que l’immondice est né.

Si l’on est postmoderne, on se doit de distinguer l’homme de l’écrivain. Il est vrai que Céline était infréquentable, et que son antisémitisme fait date dans l’Histoire. Mais alors… il faudrait se censurer en ne lisant pas, notamment, le chef d’œuvre qu’est "Voyage au bout de la nuit" ? A l’intérieur duquel il n’y a pas le moindre soupçon de complaisance envers l’ennemi ? Et qui commence, de surcroît, par un acte patriotique à travers l’engagement de Bardamu, sur un coup de tête, dans la Grande guerre ?

Céline est patriote à vingt ans, collaborationniste à quarante cinq ans.

Et puis Céline a ses propres traumatismes. D’enfant battu et d’homme ayant connu les deux guerres mondiales. Est-il possible de se mettre à la place de sa génération ? De gens comme Henri de Montherlant ?

L’époque postmoderne est celle que je soutiens : elle distingue le citoyen du créateur. Lorsque Alain Robbe-Grillet, goguenard, demande à Sartre, contempteur de Céline pour ses égarements idéologiques, qui est le plus grand écrivain du XXe siècle, il répond spontanément : "Céline, évidemment !" . Cela revient à dire que ce que l’on demande à un auteur, c’est de s’engager pleinement dans les formes narratives qui s’élaborent dans sa tête.

Par analogie contemporaine, faudrait-il s’interdire de lire Richard Millet, autre styliste, au regard là aussi de ses égarements politiques incarnés par son livre sur l’éloge littéraire d’un tueur de masse ? Cet auteur, dans ses autres livres, ne s’égare pas, bien au contraire : il construit une œuvre qui peu à peu dévoile une cohérence singulière, avec une perception du monde et une sensibilité uniques, déployées par un style néo-classique au fort pouvoir de séduction.

Par ailleurs, cet écrivain critique avec virulence l’évolution du libéralisme, posant avec acuité la place de la littérature dans un Occident qui "s’achève en bermuda" comme dirait Philippe Muray.

Quant à la controverse célinienne, elle existe. Fabrice Luchini, passeur de grands auteurs et notamment de Céline peint toujours ce dernier en infâme citoyen doué d’un talent hors normes.

Car Céline a su créer un style nouveau, fait de différentes strates - argot, familier, courant, classique - et de synthèses aphoristiques fulgurantes qui donnent une perception poétique et sans concession de son époque. Et au-delà, de l’être humain. "Qu’est-ce que l’humain après Auschwitz ?" : je répondrai le Nouveau roman, soit la tentative de penser autrement après les ruines de l’esprit européen, et non "La société de consommation", écrit par Jean Baudrillard en 1970.

Céline fut ainsi patriote, anarchiste et collaborationniste. Non pas dans une apparente schizophrénie mais dans un égarement idéologique sans doute matiné de provocation. Ses contradictions montrent à quel point, chez l’être humain, elles peuvent être abyssales.

Lire Céline, ainsi, peut être prétexte à se pencher sur le nazisme sans nier le moins du monde son talent de grand écrivain.


  À propos du concept d’ « enculé »

Le mélodramatisme porteur de pain du concept de « l’étranger » a fait long feu. De nos jours, les seuls étrangers sont les émigrés, les exilés et ceux qui, par les temps qui courent, ont perdu leur île.

Dans ce Cahier, Patrick Cintas associe un roman à un essai pour évoquer tout autre chose. La perspective philosophique n’est pas éthique, et encore moins moraliste. Elle est scientifique. Et le monde devient de plus en plus complexe, car sa limite connue est sans cesse repoussée par les nouvelles connaissances.

Du coup, ce n’est pas l’absurde qui forme le destin de l’homme, mais la fatalité de ses capacités personnelles face aux aléas. Et « l’enculé » a beau faire, il « l’a toujours dans le cul ! » Réalité tout de même plus proche de la vérité, ou du ressenti, que les pédantes rêvasseries camusiennes qui frisent, c’est le moins qu’on puisse dire, la saloperie pure et simple. Ici donc, Faulques, plus proche de Roquentin et à la place de l’inconcevable Meursault, subit les outrages de l’existence, mais sans ressentir de nausée et encore moins de dysphorie virginale.[...]

Lire en ligne le RALMag nº 9 - Dommage à Camus


 

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