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 Article publié le 11 septembre 2007.

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AVANT L’AVANT

 

Mémoire d’eau de-là-bas

Goutte d’eau lourde qui roule

Enroule le patrimoine unique et précieux.

Contemple ce que plus jamais on ne verra

 

On garde et on protège.

 

Blastula ivre de multiplication

Morula sage et organisée

Le bonheur est dans le creux

Tendre et chaud le berceau de dentelle

 

Pour se lover à l’abri.

 

Amas archaïques ouverts en leur centre

Se rassemblent en feuillets dans une hâte dangereuse

Que rien ne peut maitriser

Se plient et se referment

 

Donnant forme à l’ébauche.

 

Se fait chair le désir insensé

Nourri d’amour et de sang acheminés

Par le tranquille canal

Au rythme du cœur battant

 

Battant.

 

Ce temps voluptueux consacré à la maturation

Au perfectionnement et à l’étude

A la jouissance pure et à l’adoration

Pourvu qu’il dure

 

Infiniment.

 

Que les sons soient clapotis

Et lentes les reptations

Que les yeux restent clos sur des songes tranquilles

Baignés par l’onctueux fluide

Absolu et parfait.

 

Mais la houle soudain se lève

Le nid moelleux se cabre et se noue

Éjecte le fardeau précieux

En cruelles convulsions

 

Volte et révolte

 

Passage étroit et souffrance mêlée de sang

A grands fracas explosion

Déchirement impuissance

Forcé de venir au jour

 

Expulsion.

 

Air glacé lumières blessantes

Des cris des cris des cris

Hurlements.

Faim froid peur et tremblements

 

Respirer très fort.

 

Conscience d’être et de pâtir

Hors de la matrice originelle

Ne plus voir leurs visages grimaçants

Ne plus sentir leurs mains brutales

 

Sommeil.

 

Et dormir interminablement

Pour tenter de retrouver

La primitive allégresse du devenir

Sans les arrachements

 

Du commencement.

 

Contre-plongée

 

La peur sournoisement écrase son front.

Les couleurs du monde ont disparu, pourtant il fait grand jour.

Son souffle s’affole, un vertige assourdissant le noie dans une nausée amère.

Aspiré par le centre, tourbillonnant toujours plus bas jusqu’à frôler le noyau de la douleur, s’en écarter pour mieux s’y enfoncer et, immobile, le fuir en pleurant, tel est son châtiment.

 

Les contingences du présent sont englouties par les sables mouvants de son inconscience et sa mémoire est recouverte par la vague des regrets.

 

« Lâchez prise » lui disent les gens avisés.

Il entend leurs voix impérieuses ou consolantes, câlines ou menaçantes qui hurlent à ses oreilles : « lâchez prise ».

Enfant, on le suppliait d’aller moins vite, de laisser le temps au temps…Pressentait-il que le temps serait avare de cadeaux et qu’il convenait de le prendre de vitesse ? Ou bien voulait-il se gaver d’heures de minutes et d’années pour amasser une réserve en prévision de la prochaine pénurie de temps ?

 

A présent, il se demande quelle prise il pouvait bien tenir qu’il lui aurait fallu lâcher ? « Lâcher prise » ? lui le prédateur ! Demande-t-on au lion de lâcher la gazelle qu’il tient entre ses mâchoires ?

 

Il se voit escalader l’Everest de ses ambitions : il plante son piolet , il assure ses appuis , consolide sa prise et hisse, à la force de ses bras, le poids de ses espérances de quelques dizaines de centimètres.

Il est monté.

Obstiné, il recommence et s’élève encore un peu au prix d’un effort colossal. Ses muscles tétanisés suintent l’effort inutile. Plus haut, encore. Le but est derrière l’horizon.

Il monte.

Le rocher devient glacier et il creuse ses prises dans le gel incisif de son insatiable avidité. Il verrouille sa volonté.

Ses doigts saignent.

Le froid le pétrifie, le brûle et le colle à la paroi

Temps suspendu .

Insecte piégé, il s’accroche à la verticale qui s’effrite lentement dans un grondement désolé.

Le cœur de pierre de la montagne répond à l’appel des sirènes puis cesse de battre.

Silence.

 

Il est brusquement précipité dans le vide et avalé par son angoisse. Ça y est, il a lâché . Est-ce ce qu’ils attendaient ?

Le paysage défile, déformé par l’accélération de la chute fatale.

Mais non, il n’a pas lâché : il est au bout d’un élastique, comme le jour où il a sauté du haut du pont du Gard.

« Gard » ? Gare à toi lui a-t-on crié, mais il a dominé le vide ; l’élastique a tenu bon et son cœur a tressailli de fierté.

Il a vaincu la peur de la mort une fois encore.

Il les nargue tous, les couards, les indécis, les scrupuleux et les malchanceux. Il est persuadé d’être le Grand Architecte.

Il tutoie le ciel.

 

C’est le cordon ombilical qui le rappelle.

Il roule et s’enroule, se déroule, le saucissonne et le lâche au pied de la montagne qui le rejette, avorton mal venu dans un temps relatif.

Il pleure.

Il coule.

Désespoir primitif d’avoir été chassé hors du refuge matriciel.

Il est plus que nu ; il est sans défense. 

L’air liquide et lourd comme du plomb fondu au fond de sa gorge éteint son cri et scelle son souffle.

Un ultime vertige met le monde à l’envers et tord ses entrailles apeurées.

 

« C’est fini, les gars, vous pouvez arrêter le massage ».

 

Enfin il est léger et libre. L’oreiller qui pesait sur sa poitrine vient de tomber sur la descente de lit. C’est facile de lâcher prise…

Il s’étire d’aise et sourit de soulagement puisque ce n’était qu’un stupide rêve, ce même rêve qui revient périodiquement gâcher son repos.

Mais à y réfléchir ?...On dit que les songes ont un sens et qu’un rêve qui n’a pas été interprété est comme une lettre qu’on n’a pas lue…

 

Il y réfléchira plus tard, s’il a le temps…

 

 

DREAM 

DREAM

SWEET

 

Ombre chinoise sur un mur de pierre : le sujet ondulant se devine sous l’opacité du réel. La sombre muraille est habitée d’une clarté vacillante.

C’est Lui,

et ce n’est pas Lui dans une affirmation insistante et trouble.

 

Le doute se précise puis lentement se gomme, avalé par l’air ambiant.

Renait et s’éteint pour se poser sur Son front et s’y s’enfoncer.

Être ou avoir été, telle est la question évanouie sitôt émergée des limbes de l’innocence.

 

Place au futur qu’on n’avait pas invité et qui s’impose : « Il sera ». Un futur inouï, insu et angoissant.

Il faut de l’Après pour supporter l’Actuel.

Attente de ce qui adviendra quand Il aura franchi la sublime porte.

 

Il fait appel à Ses sens, ceux dont Il se croit pourvu, et leur demande « suis-je ? ». Et l’écho répond « uije uije uije uije uij… ».

 

 

Silence.

 

 

Passe un chameau sous les pas duquel naissent des dunes inachevées et mouvantes. Dans la chaleur insupportable, avec une religieuse lenteur se meut le magnifique étranger, divin symbole de Perfection.

Il se prosterne devant le Parfait, puis monte Se caler entre ses bosses. L’uniforme Lui assure une prestance nouvelle, à l’instar de Sa monture.

Il embrasse son roulis et accompagne son tangage avec nonchalance.

Il ajuste Son couvre-chef.

Chef Il est, chef Il se sent. Il se sent couronné.

Il est enfin Roi.

 

Certitude dissoute à peine énoncée.

 

Le chameau blatère, explose dans une effroyable colère et disparait dans le point de fuite d’où il s’était originé.

 

Il est tout petit, impuissant prisonnier de la matrice originelle.

La Mère Absolue Le broie et Le vomit.

Il nait à la haine.

L’angoisse Le point, L’étreint et Le transperce.

Haletant, Il disparaît du présent et s’enfonce dans le NON.

Un cri Le subsume dans le tout du Néant.

 

Noir.

 

Et les flots du Rien se retirent en dénudant la grève où Il repose, misérable paquet de chairs informes.

Sanglant sanglotant suffoquant , les dents serrées, le cœur griffé de peur…

 

Des profondeurs de la douleur majeure voilà que se lève l’astre qu’attendait la création pour chanter sa joie.

Des sons se rangent les uns sur les autres , les autres à côtés des premiers, et tous astiquent leurs instruments.

Les grottes deviennent des gorges profondes et pleines d’enchantements.

 

Le silence s’enfuit en promettant de revenir.

 

Il pleut.

 

Il voudrait pleurer.

 

Ses yeux s’ouvrent dans les vagues, cernés par l’écume.

Ses bouches appellent, certaines aspirant un air bleu , d’autres émettant des pensées bizarres et des désirs inavouables.

 

Une légèreté parfumée inonde Ses contours et Il entend enfin les mots qu’Il croyait interdits.

 

Il convulse d’une félicité ineffable et Se réalise en un animal mythique et parfait, fruit de l’union du Feu du Rêve et de l’Amour. Il n’a plus de dimensions et Ses prolongements envahissent l’horizon.

Il drague le fond des abysses insondables et ramène à la surface des êtres disparus avant que d’être en vie.

 

Un silence bienveillant corrode Ses chaines et lui signifie Sa liberté.

 

Bientôt Il n’aura plus ni masse ni densité ni épaisseur pour Le clouer sur la croix de la Réalité.

Il ne sera plus que la subtile évanescence d’une lueur de désir dans la pupille du Monde.

Les mâchoires du Temps ne rongeront plus, sinistres et menaçantes Son esprit apeuré, comme des présages annonciateurs de mort imminente.

Son sang fougueux, Son souffle exigeant et Ses membres puissants joueront la musique de Sa mouvance ailée.

 

Et puis le froid inanimé se lèvera, sortira du linceul de l’existence pour s’élever, libre, dans la lumière du Temps d’Avant, du Temps du Paradis Perdu, du Jardin miraculeux dont l’avait chassé le déluge de la connaissance.

 

L’Ange Majuscule va tomber en souriant dans vos bras.

Prenez garde de ne pas l’éveiller.

Il est plein de rêves et ne sait pas que la mort L’habite.

Laissez-Le dormir le long de Son éphémère éternité….

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