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7- Frank mentait quand il disait que Justine...
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 Article publié le 7 avril 2019.

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Frank mentait quand il disait que Justine était morte, qu’elle avait été assassinée et qu’il était le privé désigné pour enquêter sur cette affaire. Ben savait qu’il mentait. Il ne savait pas pourquoi. Il ne savait pas non plus que Frank avait trouvé le moyen de se faire aimer par Clark. Il se serait demandé comment et aurait aussitôt déplié les plans du robot pour en chercher la raison. Il lui arrivait souvent de les consulter, mais jamais avec autant d’angoisse. Chaque fois qu’il avait eu à le faire, c’était parce que quelque chose clochait au niveau locomoteur ou dans la conversation convenue d’avance. Clark avait donné une réponse ne correspondant pas à la question posée comme l’indiquait le numéro des Aventures. Ou il renversait un verre et ne s’en inquiétait pas comme prévu par le programme. Des choses de ce genre.

Ce soir-là, alors qu’il attendait la visite de Frank et que Clark gisait inanimé pendant la charge de ses batteries, Ben jeta un œil sur les plans dans l’intention d’y découvrir pourquoi Frank prétendait que Justine était morte et assassinée. Mais il avait à peine déplié un rouleau qu’il se demanda pourquoi il agissait ainsi. Pourquoi la réponse se trouvait-elle dans ce plan ? Qu’est-ce que Frank avait à voir avec Clark ? Ce n’était évidemment pas dans ces plans que se trouvait la réponse à cette question. Il y avait quelque part la preuve que Frank et Justine avaient entretenu et entretenaient peut-être encore des rapports dont il restait à connaître la nature. Amour ou autre chose. Mais comment Justine avait-elle pu s’amouracher d’un dingue qui croyait dur comme fer qu’il deviendrait un jour un policier aussi célèbre que Gavin Stevens ? Il y avait autre chose là-dessous. Et ce n’était pas de l’amour. Et si c’en était pas, qu’est-ce que c’était ?

Ben Balada s’arracha un sourire. Le voilà qui devenait flic à son tour. Tout le monde veut devenir flic. Tout le monde veut écrire. Résultat : le spectacle le plus prisé de nos contemporains est l’assassinat. Il eut même envie de rire. Il ne risquait pas de réveiller Clark. Pendant les charges, il dormait, si on peut appeler ça dormir. Il y avait longtemps que Ben se laissait prendre aux pièges de l’anthropomorphisme. Il n’en nourrissait pas que son imagination. Il en peaufinait ses apparitions en compagnie de Clark… et surtout énormément de consLes uns s’adonnent aux plaisirs nouveaux pendant que les autres mettent en pratique les vieux principes de la joie pour repeupler le monde. Travail et liberté. Il n’y a pas d’autres mamelles, sinon l’humain est un mammifère comme les autres, tapissé de tétons. Justine n’était pas morte. Ça, Ben pouvait l’affirmer. Frank avait un pet au casque. Mais ça n’expliquait pas tout, car Justine entretenait des rapports, dont la nature restait à déterminer, avec un type qui avait un pet au casque. Ce n’était pas son genre. Ben replia les plans et les enfila dans leur tube. Frank n’allait pas tarder à arriver. La nuit tombait doucement. Les jours d’été ont du mal à entrer dans la nuit, surtout sans lune et malgré les étoiles.

Mais Frank se laissait désirer. Heureusement, Ben ne l’avait pas invité à dîner. Il avait partagé d’autres steaks avec Clark qui avait toujours des difficultés à tailler dans la viande trop cuite. Ensuite il l’avait mis à charger. Il procédait à cette maintenance tous les soirs. Clark se chargeait toute la nuit et au matin, ils partageaient un copieux petit-déjeuner. C’était comme ça tous les jours. Ben aimait cette constance, d’autant que Clark était en progrès. Il finirait par ressembler à un homme. La mort n’était pas si proche. Ben se sentait en pleine forme malgré son âge. Une prospective le donnait gagnant avant le jour fatidique. On n’y échappe pas, mais ça n’empêche pas d’y arriver en pleine forme et avec une œuvre sous le bras et même des projets. Ainsi pensait Ben Balada. Il y avait en lui un ouvrier. Il ne partirait pas sans rien laisser à l’idiosyncrasie de ses contemporains. Ou au moins de ses pairs. Il ne supportait pas le manque de ponctualité.

En toutes choses. La nuit s’empêtrait dans le noir et Frank n’arrivait pas. Il avait dû se perdre dans le noir. Un dingue ! Dans le noir. Et Justine. Ben sortit pour inspecter les alentours, des fois que Frank y eût trouvé le sommeil. Ou la mort. Le faisceau de la lampe ne révéla rien qui valût la peine d’un commentaire. Ben réintégra ses pénates. Si Frank ne venait pas, ou s’il arrivait trop tard, tant pis pour lui. Ben avait des tas de choses à lui apprendre. Et tant pis pour la vérité toujours difficile à accepter quand il s’agit de votre propre sang. Frank savait des choses dont Justine n’avait jamais parlé. Un barjot ! Un enfant ! Ben referma violemment la porte. La cabane frémit. Merde ! Il trottina dans le salon où Clark prenait la charge. À peine entré, il poussa un petit cri. Clark avait ouvert en grand la fermeture Éclair. L’enveloppe d’acier était posée sur les coussins comme un vêtement ordinaire. Ben se précipita et écarta encore l’ouverture. Il n’y avait plus rien dedans ! Plus… personne !

 

**

 

« Avez-vous déjà voyagé en France ? me demande ce type qui n’arrête pas de reluquer mes jambes.

— Non…

— Puis-je me permettre, sans redondance, de vous demander pourquoi… ?

— J’en sais rien… je sais même pas de quoi vous parlez…

— Je posais juste une question… »

Il alluma son cigare.

« J’en reviens, moi, de France… Alors je me disais…

— Qu’est-ce que vous vous disiez ?

— Des fois que vous auriez voyagé vous aussi… Paris… la Bourgogne… le Médoc… l’Occitanie… les Basques…

— Aucune idée. Je vais jamais plus loin que Short Dream.

— Short Dream… ? Jamais entendu parler…

— Un bled perdu. Mais c’est là que je vais quand je vais quelque part.

— On va à Short Dream ?

— On s’y arrête et je descends.

— Et ça fait loin encore ? »

Il m’envoya une bouffée de sa sale fumée cubaine.

« Ça fera une bonne heure dans cinq minutes, eus-je la bonté de répondre.

— Ça nous laisse le temps… »

Il soupira comme un chien qui patiente.

« Vous faites quoi comme boulot ? lui demandai-je.

— Je suis dans l’outillage…

— De précision ?

— Plutôt bricolage… la maison… tout ça… le rêve pour beaucoup.

— Vous ne voulez pas savoir de quoi je vis ?

— J’osais pas poser la question, madame… »

Voilà qu’il me traitait de dame maintenant ! Je le regardai droit dans les yeux. Il rougissait aux pommettes. Il avait l’œil larmoyant. Il ouvrit la bouche mais rien n’en sortit. Je le dis à sa place :

« Si c’est pute je retire ce que j’ai dit ! »

Je l’avais chouettement imité. Il avait une voix haut perchée malgré son gabarit. Il se mit à sourire mais rien ne sortait de sa bouche. Je continuai, allumant moi aussi un cigare :

« C’est pas du cubain mais ça se laisse fumer ! »

Cette fois, il consentit à dire un mot, un seul que je ne compris pas. Pute, peut-être. Ou autre chose. Il avait vingt ou trente ans de plus que moi. Et il avait voyagé en France. Ça ne me faisait pas marrer du tout. On arrivait à Short Dream, sauf que ce n’était pas Short Dream. Alors il saisit ma valoche et il dit :

« C’est pas Short Dream ! Si je vous ai ennuyée…

— Non, non. Vous ne m’avez pas ennuyée.

— Je ne vous ai rien dit de mon voyage en…

— Une autre fois. J’ai un rendez-vous.

— Et bien à une autre fois… peut-être… »

L’autocar a disparu au coin d’une rue. Il emportait un voyage en France. Bien sûr que j’y étais allée, en France ! Et plus d’une fois. Je ne savais même pas pourquoi je m’étais privée de le lui dire. J’étais sur le trottoir, pas plus pute qu’une autre. Je continuai mon chemin. Je n’avais aucun rendez-vous. Je n’habitais nulle part. Et je n’avais pas un rond en poche. Tout ce que j’avais, c’était l’adresse de mon copain Frank. Il écrivait. Lui aussi avait voyagé en France, mais à part le vin et les châteaux, il n’en avait rien ramené de romanesque. Il avait eu des aventures… avec des Allemandes, qu’il disait.

 

 

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