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 Article publié le 25 novembre 2018.

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M’arrive-t-il quelquefois de gémir sur ma lyre ? Pas que je sache.

C’est comme si une guimbarde entravait ma bouche occupée à souffler un son continu que module mon index droit.

Comme perdu dans les steppes de Sibérie. J’entends les fascinants sons modulés par tous les membres d’un village. Hommes, femmes et enfants unis dans une seule voix multiple, tout le monde faisant alors de la musique qui grésille, gronde et ne gémit jamais.

Seul le vent gémit, il a ses raisons.

Il m’arrive de soupirer d’aise ou de lassitude. Faire des malheurs du monde une source d’inspiration ? Ce serait pour ainsi dire polluer un univers archi-pollué, en rajouter, alors qu’assainir les eaux et l’air et les esprits s’impose.

N’étant ni homme politique ni militant associatif ni diplomate ni rien du tout, je ne rêve pas une seule seconde d’ajouter ma voix au concert médiatique. Assez de gens donnent de la voix pour que je me dispense de le faire.

Poète moi ? et poète lyrique qui plus est ? Que nenni, je n’y crois pas. Prose est pose, poésie s’impose, mais de là à me déclarer poète, il y a un monde que je veux ignorer. 

Le poète, traditionnellement, est adoubé par ses paires.

Il faut à cela un écho critique favorable qui m’a toujours fait défaut, ce qui me laisse parfaitement indifférent.

Non que j’aie l’impression fortement désagréable de prêcher dans un désert aménagé par le petit monde littéraire que je me garde de fréquenter.

J’ai commencé tard et j’ai toujours été un homme discret qui s’applique à fuir toute exposition.

Une bonne part de ce que j’ai écrit restera inédite.

Quant à ce qui é été publié à ce jour, ma foi, que volent les graines et vive le vent d’hiver ! Je ne me fais aucune illusion sur le silence qui m’attend.

Ni postérité ni vie après la mort.

Je n’ai cure d’inventer des formes nouvelles pour un fond ancien, si ancien. Je me fiche bien des ténèbres englouties. Agonie du Verbe.

La soi-disant création agonie d’injures. Ordures et monde commis dans le même soupçon. Pas pour moi tout ça : ni louanges ni injures, tout au plus quelques pas dans la lande malgré les brumes, les feux-follets et les légendes tenaces.

Ne demandez jamais à un arbre, à une forêt de justifier leur existence.

C’est vous en face de lui, en face d’elle qui êtes injustifiables et peu fiables.

L’arbre vous respire, vous entend. Il ne vous parlera que si vous consentez à l’écouter. Ce qu’il a à vous dire ressort d’un monde ancien, si ancien que vous devez vous faire tout petit pour espérer entendre ne serait-ce qu’un murmure de sa part. Encore n’est-ce pas si sûr.

La grande parole cosmique, le Verbe créateur, tout cela, vaste foutaise chrétienne et autre. Les hommes disposent de signes, l’arbre les dispose.

Vaste différence. Et nuances grises qui échappent aux amoureux de la couleur. La condition humaine mesurée à l’aune des arbres, voilà qui pose problème pour ceux et celles qui n’écoutent qu’eux-mêmes.

L’homme, s’il n’était qu’un problème pour l’homme, serait déjà une belle énigme insoluble, une question politique de premier plan qui n’appelle aucune solution d’ensemble.

Le fameux vivre-ensemble n’est jamais inclusif, toujours il exclut une part maudite de l’humanité. Les humains s’ingénient à monter des barrières dures ou molles, formelles ou bien réelles entre eux.

Mais il y a plus : l’homme détaché des éléments, amoureux de ses techniques modernes, n’a cure de la nature, mot qu’il faut renier-rogner pour ne laisser ressortir que l’os et l’ossature ténue comme fil d’araignée d’un monde vivant qui se déchire et se détruit, vit de mourir et meurt de vivre.

Alors versificateurs en herbe ou confirmés, adulés ou discrets, grand bien vous fasse ! Allez-y franco, lâchez-vous, étalez vos performances métriques, je n’en ai cure. Vous êtes libres après tout, libres comme l’air.

Ne manque au ciel que l’oiseau. Ne manque à l’oiseau que la branche salvatrice.

Et dire qu’en ce monde les arbres ne manquent pas encore.

La poésie est cet oiseau et ce ciel et ces arbres, ignorant toute harmonie préétablie, toutes règles normatives abolies pour mieux resurgir çà et là dans la parole de l’une ou de l’autre à sa guise.

Guise, Weise, mélodie… l’art et la manière, Art und Weise

Pauvre langue allemande, la maudite, moquée d’abord par Bouhours et ses suiveurs.

Je cite : « De toutes les prononciations, la nôtre est la plus naturelle et la plus unie. Les Chinois et presque tous les peuples de l’Asie chantent ; les Allemands râlent ; les Espagnols déclament ; les Italiens soupirent ; les Anglais sifflent. Il n’y a proprement que les Français qui parlent. »

Une belle fumisterie tout ça.

Je veux une poésie de tous les dangers.

Dans l’espace mouvant de laquelle croire à ce qui sauve ne sauve pas, où croître en pauvre lieu est la seule existence qui tienne et qui vaille, en-deçà des mots s’il le faut, quitte à redire avec Paul Celan : Es sind noch Lieder zu singen jenseits der Menschen.

Toutes les langues sont bonnes à dire… comme autant de vérités douces-amères, folâtres et vaines au sein desquelles les hommes et les femmes jamais en reste crânent et s’affrontent, bombent le torse ou ploient sous la charge de vivre, s’enflamment ou s’éteignent à petits feux, le tout étant que les signes se maintiennent en vie, que la communication se communique, qu’ainsi demeure un feu et un lieu commun, la maison de l’être, vaste sous-bois éperdu pour les uns, mer et littoral pour d’autres, partout où l’humanité va et vient, sur mer comme sur terre, dans les déserts, dans les villes, partout enfin où amour et vérité font sens dans la liberté éprouvée.

 

 

Jean-Michel Guyot

18 novembre 2018

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