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 Article publié le 11 novembre 2018.

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Avec Frank, pensa-t-il en sirotant un Coca comme dessert, nous constituons un quatuor. Le quatuor de New Dream. La fente de luce s’ouvrait dans le miroir. Elle évitait les regards. Fred cherchait le sien. Quel ballet ! À défaut de contenu cohérent, il tenait le titre. Il n’en parla toutefois pas. Elle sirotait aussi quelque chose. Paille entre les lèvres. Il banda. Combien d’érections ici à cause de son attitude ? Il n’était pas pressé de sortir. luce avait aussi cette patience. Mais elle se donnait en spectacle alors qu’il subissait son personnage. Son ? Lequel ? Posez-vous la question au lieu de mépriser mon style de narration ! Jamais plus il n’écrirait pour la valetaille du système. Plutôt se condamner à attirer l’attention des sectateurs. Sur le trottoir d’en face (car il y avait un en face comme au bord de la rivière) Frank semblait rentrer du boulot mais en fait il marchait sur place. Il ne manquait plus que la façade ourlée de vitrines se mît en mouvement elle aussi. La bouche de métro délivrait des prisonniers des vrais ceux-là. S’il sortait maintenant sa bite parfaitement raide et veineuse, il risquait de se faire jeter dehors alors que le con de luce n’attirait pas les foudres du barman qui s’était accoudé à son comptoir sans sourciller. Un miroir grossissant devait occuper son esprit d’invention. Là, Fred touchait aux origines de la haine. Et à travers la vitre, les signes que Frank envoyait ne perdaient rien de leur prégnance. Allait-il enfin se laisser emporter par la foule croissante qui le croisait ?

« Ce type écrit lui aussi, dit luce sans rien changer à sa position.

— Qui ? ricana Fred. Ce barman immobile… ?

Il était en train de mesurer ces immobilités pensant symétrie sans quoi ce miroir n’en est pas un

— Non ! dit luce toujours immobile. Frank… Il écrit lui aussi…

— Il n’est pas aussi barjot qu’il en a l’air… ? Il joue avec les autres…

— Il EST barjot. Il finira mal. Russel se fout de sa gueule.

— Ah ouais ? De quelle manière… ? Je ne vois pas…

— Tu ne verras jamais rien si tu te contentes de croire à ce que tu sais des miroirs…

— Mais enfin, luce ! Nous sommes amis ! Je…

— Tu n’y crois pas assez. Tu vois ce barman… ?

— Je ne vois que lui…

— Il écrit lui aussi.

— Tout le monde écrit… Est-ce que Roger écrit ? Et Burelle, à part ses rapports destinés aux larbins qui nous gouvernent, elle écrit elle aussi ?

— Tout se passe désormais entre le vote et l’écriture.

— Et l’organe qui nous punaise au tableau de bord de ce monde, tu en fais quoi ô luce ? »

Elle fila aux toilettes au lieu de répondre. Roger s’amena sur ces entrefaites. Il portait Alice sur ses épaules ce petit con contre le cou musculeux de ce sycophante le barman déposa la grenadine et le demi sur le guéridon qu’il frotta en vantant les dentelles de la petite.

« À ce train-là, dit Fred qui surveillait la porte des toilettes, on finira par ne plus rien comprendre. Et pourtant, on parlera tous la même langue.

— Le désir et la nécessité d’alimenter l’économie par le travail et le chômage… fit Roger en soufflant sur la mousse, ce qui amusa Alice.

— Je ne connais pas luce, » dit-elle.

Elle mentait. Pourquoi ce mensonge ? Pour impressionner Roger qui l’éduquait elle aussi ? Elle l’appelait papa chaque fois qu’elle croyait l’aimer. Ou elle lui mentait. Elle croissait elle aussi. Et pas dans le bon sens. Il n’y a qu’un sens au fond. Et on se casse la tête à en inventer de nouveaux pour expliquer le temps.

luce sortit enfin des toilettes. Elle avait raccourci sa jupe à mi-cuisse. Le barman lui sourit en retrouvant sa position d’attente. L’homme est le pivot de l’existence. La femme n’agit que par imitation dans un esprit de conquête. Roger souleva un coin de sa casquette. luce sourit à Alice qui la trouva encore plus belle. Qu’est-ce que je fous ici ? pensa Fred. Je n’ai jamais autant pensé. Et pour ne rien dire !

« Vous reprenez quelque chose ? dit Roger en désignant le verre vide de luce.

— Je ne sais plus de quoi j’ai envie… fit-elle sans soupirer.

Je m’attendais à un soupir.

— La soirée s’annonce bien, dit Roger. Vous connaissez ma fille… ?

— Oui ! s’écria celle-ci.

Ils se connaissent tous comme si j’étais l’inventeur de cette comédie où ma bite se prend pour un personnage des coulisses.

Ensuite nous mangerons une glace…

— Tu la mérites…

— Elle a l’air bien sage cette petite… »

Le con de luce réapparut dans le miroir. Le barman gémit. Il était accoudé au comptoir juste au-dessus de l’évier. Fred promena ses yeux dans la salle. luce était bien la seule femme, en faisant abstraction d’Alice. Il observa que tous les regards aboutissaient au miroir d’une façon ou d’une autre. Seul Roger s’en absentait. Il triturait les mains d’Alice qui en avait pourtant besoin pour activer sa petite cuiller dans la motte de glace dégoulinant de sirop. Fred voyait Frank fondre dans la lumière décroissante. Il apparaissait maintenant à contre-jour, une vitrine venant de s’éclairer. Il ne cessait de marcher sur place. D’ici, il était impossible de constater si l’effort provoquait un suintement. Le seau recevait des coups tangents qui le faisaient dinguer, mais la ficelle se tendait, surprenant d’impatients passagers qui levaient la patte tandis que Frank, interrompant sa marche perpétuelle, se baissait pour leur être agréable ou tout simplement pour se débarrasser de leur grogne. Il faudra que j’en parle avec lui. Fred se promit d’en parler avec lui. Il sortit discrètement sa queue et la glissa sous un pan de sa chemise. L’amie luce le provoquait. Il en était aussi sûr que Roger amenait sa fille dans la seule intention de fournir des arguments nouveaux au polygraphe qui pouvait être aussi bien une machine qu’un esclave de l’écriture. Le barman sembla soudain soulagé. Il éleva un verre dans la lumière d’une led particulièrement vivace et en effaça une trace douteuse avec un torchon non moins louche.

 

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