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J'ai revu Alfred en hiver. Il avait pas l'air...
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 Article publié le 8 juillet 2018.

oOo

J’ai revu Alfred en hiver. Il avait pas l’air enthousiasmé de me voir. En fait, c’est pas du tout ça… Il a fait ça en deux temps : un, Justine l’avait quitté et il m’a expliqué pourquoi ; deux, il avait écrit une histoire « à la con » et elle avait été publiée dans une revue dont le nom se taisait tout seul. Mais il avait encaissé un chèque et c’était la raison qui l’amenait chez moi ou plus exactement chez ma mère.

« Tu parles d’une cambrouse !... » avait-il commenté, mais sans exagération.

On s’est assis sous le porche en attendant que maman finisse de frire les french fries. Un porche à Paris ?... Et une maman bourgeoise et parisienne qui te fait des frites… ? J’avais changé de décor pour l’occasion : ça me fait du bien de romancer…

« Ben… fit-il. J’en sais rien si ça me fait du bien… Je crains pour la prochaine…

— La prochaine Justine… ?

— Non… Une histoire que j’ai commencée…

— Avec moi ?... »

Il me regarde comme si je l’inspirais soudain.

« Pourquoi pas… T’es une chouette fille, tu sais ?

— Et toi un chouette garçon…

— On aurait dû grandir ô luce !...

— Il est trop tard maintenant.

— On a raté le coche de la maturité.

— Et on n’aurait pas dû, mec !... »

Maman a ouvert la porte. C’était pas ma mère mais on s’en foutait Freddy et moi. On s’est mis à table. Il a avalé les saucisses dans le désordre. Il crevait de faim. Et ça lui a donné soif. Maman a sorti les bières. Il les a bues. Il était temps de se coucher. Il est allé dans le salon occuper le canapé. Et moi je me suis glissée dans le lit de maman qui s’étonna :

« Vous couchez pas… ?

— C’est jamais arrivé…

— J’y crois pas !... »

Elle pouvait croire ce qu’elle voulait. Elle ferait pas revenir Justine. Et la prochaine histoire d’Alfred, avec moi dedans, ne serait peut-être pas publiée. Je me promis de lui demander de me sortir de cette histoire. Je ne porte plus chance.

Au matin, maman ronflait comme une chaudière, avec chaleur et puanteur. En bas, dans la cuisine, Fred préparait des œufs et des saucisses.

« Qu’est-ce qu’on bouffe comme œufs et comme saucisses !... dit-il en poivrant.

— C’est comme ça qu’on construit le Monde… » ironisai-je.

J’étais pas tellement en veine ce matin-là. Je me souviens : je me suis servi un verre de vin, moi qui bois pas tant que ça, et je suis allée m’asseoir sous le porche, le meilleur endroit que je connaisse pour poser ses fesses et son esprit en espérant trouver une solution.

« Solution… ? dit-il en posant une assiette sur mes genoux. Qu’est-ce que t’écris… ?

— Personne ne s’en soucie, mec !... De nos jours, on n’écrit plus : on se donne en spectacle, des fois que ça rapporte du fric ou des galons. Même que des fois y en a qui écrive par amour.

— Je suis de ceux-là ! Mais je me fous pas du fric. J’en ai besoin. Tout le monde passe par le fric. C’est même pas la peine d’en parler…

— Mais on ne parle que de ça !

— Moi j’en parle plus ! C’est sans doute ce qui a plu à mes lecteurs. Que je leur parle d’autre chose…

— Je te demande pas de quoi tu leur as parlé…

— Je parlerai de toi la prochaine fois.

— Justement… à ce sujet… »

Ce que la mer me manquait !... J’ai oublié de préciser que maman vit non seulement à la campagne mais aussi à une certaine altitude. Qu’est-ce que je foutais là-haut… ? J’en sais rien. Comme je ne foutais plus grand-chose, le faire ici ou ailleurs… Autant le faire non pas avec maman, qui ne se mêle plus de mes affaires depuis longtemps, mais loin de tout ce qui me touche de près. Or, Alfred s’est ramené. On était au début de l’hiver. Presqu’en automne encore. Tu parles d’un couvercle refermé !... trois mois sous terre. Et rien à foutre. Pas d’imagination, pas de travail à part la vaisselle et les trucs qu’il faut ranger dans la remise ou le grenier. Je m’y connais. C’est un retour en enfance. Un exercice de la curiosité sur les choses qui ont existé et qui ne vivent plus… si jamais elles ont déjà vécu. Rien de mieux pour angoisser…

« Le bois est coupé… ? » fit Alfred.

Il le regrettait vraiment. Peut-être était-il venu pour faire quelque chose. Écrire sa nouvelle nouvelle, celle où je venais d’entrer sans effraction. Tant pis pour l’exercice de la hache et du billot. On est allé faire un tour du côté de la rivière. Alfred s’est tout de suite assis sur une souche.

« Ça me rappelle rien, dit-il avec des trémolos dans la voix. Mais ça me remue. Je crois que tu peux comprendre ça ô luce…

— Mets-le dans ta nouvelle nouvelle…

— Sans toi…

— … ?

— …ya rien de nouveau…

— Elle parlait de quoi l’avant-dernière… ?

— Celle que j’ai vendue… ?

— Je voudrais peut-être savoir pourquoi tu l’as vendue… Ça m’aiderait à réfléchir…

— Ouais… (un silence ma foi assez long pour m’inquiéter…) C’est l’histoire d’un type qui accouche d’un enfant…

— T’as demandé conseil à Schwarzy… ?

— C’est un autre concept… Le type dont tu parles se fait ouvrir le bide…

— Ya pas d’autres moyens, mec !...

— Que oui !... Le mien accouche par la bite…

— Ça doit être douloureux… déchirant…

— Tu n’y es pas !...

— Je veux bien savoir pourquoi… Quelle est la dimension de sa queue… ?

— Normale. Rien de monstrueux, tu parles !... J’aime pas les solutions qui n’en sont pas…

— Je suis pas différente, mec…

— On a ça en commun toi et moi…

— Et plein d’autres choses dont on ne parle jamais…

— T’as envie d’en parler… ? Il faudra qu’on y travaille chacun de son côté…

— Raconte-moi plutôt comment ton type accouche d’un enfant par sa petite bite…

— Elle est pas petite !... C’est le gosse qui est petit. Lilliputien. Tu penses !... Sinon ça devient un film gore.

— Il est si petit… ? C’est plus un gosse… Ce type est en train de rêver et comme il veut pas subir les douleurs de l’enfantement, le gosse devient si petit qu’il peut l’éjecter par le trou de sa bite.

— C’est ça, ma vieille, sauf que ce type ne rêve pas…

— Je vois : il crée ! »

Tu parles d’un système de création !... Et ce sacré vieux Alfred a vendu ça !... Bon, c’était pas la revue des revues, mais il a touché son chèque et je vais peut-être en profiter un peu.

« Si on allait bouffer au resto ce soir… ? On amène ta mère…

— Pas ma mère ! Maman…

— Elle nous fera pas chier. Et puis j’ai envie de faire sa connaissance.

— Elle a trente de plus que toi…

— Figure-toi que c’est le sujet de ma nouvelle nouvelle… »

Je vois… Enfin : je voyais. Freddy en quête d’une expérience capable de lui inspirer une histoire vendable. Et j’étais dedans. Ça faisait déjà beaucoup de monde. J’avais pas vraiment envie de vivre ça. Au fait… c’était quelle expérience de terrain qui lui avait inspiré cette histoire de bite normale et d’enfant minuscule… ?

« Tu t’imagines que c’est sans douleur, dit-il en jetant des galets dans l’eau de la rivière. Mais je ne conseille cette douleur à personne. Bon Dieu qu’est-ce que ça fait mal !...

— Comment le sais-tu… ? Il est où l’enfant ?... Dans ta poche… ?

— Là je te parle de colique néphrétique… J’étais chez Lucy à Newdream… Tu connais Lucy… ?

— Genre Justine…

— Ouais… Et j’ai attrapé ce truc. Je sais pas où…

— Ça s’attrape pas vraiment, mec… Mais continue, tu m’intéresses…

— C’est en observant le caillou à la loupe que j’ai eu l’idée d’en faire un enfant…

— Complètement dingue ! m’écriai-je en pensant à Fred.

— Ouais… et je me suis mis à écrire. Des pages et des pages…

— C’était plus une nouvelle !... Un roman…

— Lucy m’a aidé à élaguer… Comme Burroughs avec…

— Je vois… »

Mais de cette histoire, j’ai pas même vu le magazine dans lequel elle était publiée. Pas un mot sur le sujet. Alfred essayait de faire des ricochets, mais les galets plongeaient dès qu’ils avaient atteint la surface de l’eau. Ça l’énervait. Il était temps d’aller au resto. Il avait envie de viande grillée et de patates. Rien de plus que ce que maman savait cuisiner, mais bon… un resto est un resto. On y est loin de chez soi. Et c’est plus cher qu’à la maison.

« Il doit bien y avoir une différence, non… ? grogna-t-il.

— À part le prix… tu veux dire… ?

— Il est où ton resto ? »

Il reprit le chemin à l’envers. Je le suivis en trottinant. Ces mecs plus grands que nature passent toujours devant, surtout quand la malheureuse créature qui les suit n’a pas atteint l’âge adulte question taille. J’ai beau avoir de belles guiboles, je leur arrive sous les seins.

« Va pour le resto, dit maman. Mais ne vous faites pas d’illusions, Alfred…

— Il va te mettre dans sa nouvelle nouvelle… dis-je en reprenant mon souffle.

— Je vois… » dit maman.

Je sais pas ce qu’elle voyait. Elle ne baisait plus souvent ou peut-être même pas du tout depuis des lunes qu’il vaut mieux ne pas compter. Il va te mettre d’abord dans son lit, ensuite dans sa nouvelle où j’ai moi aussi un rôle à jouer mais je sais pas encore lequel. Pour ça, il faut qu’on aille au resto…

« Elle parle de quoi votre histoire ? demanda maman au dessert.

— Elle parle pas vraiment… bredouilla Freddy.

— Un nouveau genre…

— Peut-être bien… On sait jamais qui va trouver le premier…

— Sûr que c’est pas le meilleur qui gagne, marmonnai-je.

— Je suis d’accord avec toi ô luce. Mais on ne changera rien au système.

— Les meilleurs d’entre nous finiront à la poubelle.

— Et pas même la poubelle de l’Histoire, » fit maman en léchant sa cuiller.

Freddy avait répété : et pas même…/ plusieurs fois sans conclure par la vidange d’un verre bien rempli. Maman était fatiguée. Elle ne prit pas de café. Elle avait envie de rentrer. Tant pis pour le café.

On est retourné dans nos antres : Alfred dans le canapé du salon et maman et moi dans son lit, toutes nues et câlines. On avait passé la soirée sans évoquer Justine. C’était pourtant la raison qui avait amené Alfred chez nous. Il en avait fait quoi de Justine ?

Et re-matin et re-petit-déjeuner !... On s’installait déjà dans la routine. Et sans dramaturgie comme ça se passe dans les bons romans. Sauf que l’ombre de Justine ne nous éclairait pas. On est retourné à la rivière avec des cannes à pêche. On a rien pris et on est rentré le cœur brisé pour le repas de midi. Heureusement, maman avait d’autres ressources. Alfred dit, pour conclure le repas :

« J’ai encore assez de fric pour vous payer d’autres restos, les filles !

— Tu vas mettre ça dans ta nouvelle nouvelle… ?

— Ça ne vaudra rien, » fit maman en resalant le plat en cours, des courgettes revenues dans le jus des côtelettes qui grésillaient dans nos assiettes.

Qu’est-ce que ça peut valoir, ce qu’on vit vraiment ? Alfred ne pouvait pas partir sans répondre à cette question. En tout cas je voulais la poser dans sa nouvelle où j’avais ma place. Je m’en fichais qu’il saute maman. Ça la rendrait peut-être heureuse. Au moins pendant un moment. C’était ce bonheur qu’il voulait mettre dans sa nouvelle. Pas maman.

 

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