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Philippe Lacoue-Labarthe - In memoriam
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 Article publié le 8 mars 2007.

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Philippe Lacoue-Labarthe
In memoriam
Daniela HUREZANU

Philippe Lacoue-Labarthe (1940-2007)

Si Lacoue-Labarthe est reconnu comme l’un des philosophes contemporains majeurs, peu se rendent compte-et lui-même, si discret, si réservé, serait surpris de l’apprendre-de la trace profonde qu’il a laissé en tant qu’enseignant. Je dis que lui-même serait surpris de l’apprendre parce que, bien que très généreux, je ne suis pas sûre qu’il aimât enseigner. Lacoue-Labarthe a été quelqu’un d’une grande timidité, trait qui, ajouté à sa fragilité innée, devait lui rendre très difficile la tâche d’enseigner. Nous, ses étudiants, l’avons vu tant de fois entrer dans la salle de cours, le visage sombre et le regard lointain, s’asseoir au bureau, mettre son visage entre ses mains comme pour le cacher de nos regards indiscrets, et commencer le cours toujours d’une voix incertaine, comme s’il nous demandait pardon d’être là, d’être cette « autorité » qui nous s’adressait avec la certitude du savoir. De toutes les personnes que j’aies jamais connues, Lacoue-Labarthe fut le moins capable, le moins disposé à incarner le rôle de « l’autorité ». Le moins capable de « se faire de la publicité »—l’une des raisons, d’ailleurs, pour lesquelles il est beaucoup moins lu que certains de ses contemporains. Il y a d’autres raisons, évidemment, et je crois qu’on pourrait dire de lui ce que Peter B. a dit une fois lorsque nous essayions d’expliquer le manque d’intérêt pour Blanchot aux Etats-Unis par comparaison avec d’autres soi-disant représentants de la « French theory » : « Il a une pensée très difficile à approprier ». Une pensée inappropriable. 

J’ai dit qu’il était réservé, mais de l’autre côté on pourrait dire, comme Jacob Rogozinski le dit dans sa nécrologie (horrible mot), qu’il s’exposait « sans réserve ». Le souvenir de son séminaire sur Hölderlin est resté imprimé dans ma mémoire comme un espace-temps suspendu où, chaque samedi, de dix heures du matin à quatre heures de l’après-midi, avec une pause-déjeuner au milieu, Lacoue-Labarthe se donnait sans réserve. A la fin du séminaire, nous étions tous transfigurés d’effort, mais nous avions à la fois le sentiment d’avoir participé à quelque chose hors du commun, comme si nous revenions d’un périple dans une île lointaine, l’Île du Samedi. Je ne suis pas sûre comment dire ceci sans tomber dans le mélodrame, mais je sais qu’au moins une fois quelqu’un d’entre nous a pleuré pendant le séminaire, « tant c’était beau ». Et je me rappelle tant d’autres choses également touchantes : une fois une personne d’un certain âge est arrivée en retard et, comme la salle était comble et toutes les chaises étaient occupées, Philippe a interrompu le cours, s’est mis à chercher une chaise et n’a repris le cours que lorsque que cette personne se fut assise.

Je me suis souvent posé la question « Qu’est-ce qu’un (bon) enseignant ? », et même si je n’en ai pas trouvé de définition, je sais ce qu’un bon enseignant n’est pas : il n’est pas ce qu’on en a fait aux Etats-Unis, où un « bon enseignant » est quantitativement déterminé selon un système de « points » accordés par les étudiants dans leurs évaluations à la fin du semestre (lesquels étudiants sont appelés dans le système administratif des universités américaines « customers »—« des clients ». On n’appelle pas (encore) les professeurs « des vendeurs », mais l’expression « vendre une idée » fait partie du vocabulaire courant). Non, Philippe n’avait aucune idée à vendre, en fait il n’« avait » aucune idée. Je me rappelle qu’une fois, après plusieurs semaines de cours, il nous a enjoint d’oublier ce qu’il nous avait dit jusqu’alors, parce qu’il avait tout repensé et on devait repartir à zéro. Ou, une autre fois-ou était-ce la même fois ?-il nous a confié avoir eu une « révélation » lorsqu’il a pris son bain avant le cours. Avec Philippe on avait l’impression que la pensée était en train de naître là, devant vous-la raison pour laquelle l’atmosphère de ses cours était parfois si tendue : c’est comme si on assistait à une gestation.

Un autre souvenir, cette fois-ci de son cours sur Blanchot : ayant fini le cours quelques minutes avant l’heure, il s’est soudainement tu, et pendant une ou deux minutes il y a eu un silence profond, et puis tout d’un coup, les paroles de Philippe on résonné dans son style « mortifère » (son mot)-prophétique : « L’homme est mort. » Et nous nous sommes tous regardés pour voir si nous étions encore vivants. Cette tendance vers la parole sentencieuse-prophétique aurait pu être un peu ridicule s’il n’avait pas disposé d’une qualité opposée, mais tout aussi forte : il avait de l’humour et il savait ne pas se prendre très au sérieux. 

Dans son si émouvant adieu à son ami, Nancy touche à quelque chose qui était au cœur (ou le cœur) de Philippe le poète, notamment sa quasi-transformation en personnage de sa propre fable, une fable dont le héros s’appelait Hölderlin (le fait qu’ils avaient la même date de naissance y était pour quelque chose). Écho de la voix de son double littéraire, la voix de Philippe n’était pas pour autant moins propre : outre Blanchot et Barthes (oui, je sais, Barthes n’est plus « à la mode », mais n’empêche, il reste, à côté de Proust, le plus grand styliste de langue française), Philippe est, pour moi, la figure exemplaire du philosophe-écrivain dans les écrits duquel il n’y a pas d’hiatus entre pensée et mot, et pour lequel le terme d’écriture atteint son sens plénier (je pense surtout à Phrase et à L’« Allégorie »). 

Parlant de sa vision de la poésie en tant que « balbutiement enfantin », Nancy l’associe à son désir de « l’enfant qu’il semblait n’avoir jamais été ». En effet, l’une des choses les plus frappantes pour ceux qui ont eu la chance de se trouver en présence de Philippe dans son espace domestique, c’était de voir la métamorphose du philosophe en enfant (encore que la distance entre les deux ne soit pas si grande qu’on ne le croit généralement). Il se tenait si tranquille dans son coin, comme un enfant sage (ou un sage enfant), alors que son épouse et les invités menaient la conversation dont il était même parfois l’objet, comme s’il n’était pas là. Si passif, si complètement dépourvu d’esprit pratique. C’est comme s’il était la négation même de tout ce qui était à l’opposé du monde de l’esprit. Comme si le réel lui était complètement étranger. 

Non pas qu’il ne fût pas intéressé au réel, tout au contraire. La première fois que j’ai été chez eux avec plusieurs autres « étudiantes étrangères » (une Russe, une autre Américaine et une Japonaise), c’était pendant les manifestations de décembre 1995 et on parlait de ce qui se passait. On pouvait voir que la politique le passionnait ; ou plutôt que ce qui le passionnait dans la politique c’était ce qui touchait à la communauté. J’ai senti immédiatement l’anarchiste derrière l’enfant-ou plutôt l’enfant-anarchiste-et je lui ai demandé s’il croyait que la démocratie, la vraie, n’était possible, en fin de compte, que pendant la Révolution. « Oui, » a-t-il répondu.  

Pour nous, les étudiants « étrangers » venus à Strasbourg, il était tout simplement « Philippe. » Nous avions un statut privilégié par rapport aux étudiants français, car non seulement Nancy et Lacoue insistaient qu’on les tutoie, mais ils nous invitaient souvent au déjeuner chez eux. Et comme certains travaillaient avec Nancy et d’autres avec Lacoue, ceux qui étaient invités du côté de chez Nancy n’étaient pas nécessairement des habituels du côté de chez Lacoue, et l’inverse. Il y avait sans doute plusieurs raisons pour notre statut particulier, mais je suis sûre que la principale raison était l’attention que Lacoue-Labarthe et Nancy prêtaient à l’étranger. C’est grâce à cette attention que Strasbourg a été pour moi le seul endroit où je me suis sentie vraiment chez moi, et c’est en cela que les deux philosophes ont été de grands enseignants, car leurs écrits sur la communauté n’étaient pas de paroles vides, mais de la philosophie en acte. Leur philosophie était politique, non pas dans le sens que les idiots donnent à la politique-la doctrine—, mais dans le sens qu’elle était vécue. 

Philippe n’est plus. Lui, qui pensait tant à la mort, est maintenant à elle.

Daniela HUREZANU

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