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 Article publié le 9 janvier 2007.

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Détestable le temps, insupportable l’ambiance du bureau surchauffé dont l’air s’alourdit de l’odeur de mégots froids, et plus que tout, révoltante la nouvelle injustice dont il vient d’être victime...Ainsi rumine Germain dont la colère n’ose pas encore s’extérioriser car il est sous le regard de son collègue, non loin des oreilles de son chef et dans l’enceinte oppressante des somptueux locaux de la WMP.

Germain a les pensées acides et un goût de vengeance au bord du cœur, mais il a plaqué un masque affable sur sa face et il torture un trombone en attendant de tordre une autre victime entre ses doigts mous, lisses et blancs de gratte-papier.

La vie ne l’épargne guère, songe-t-il en déglutissant le fiel dont sa bouche regorge. Il est né victime sous le signe de l’injustice ascendant « pas d’chance ». D’autres que lui, avec moins de talent et plus d’entregent sont déjà en haut de l’échelle alors que lui, Germain Dupré vient de s’entendre signifier que la promotion qui lui est due va être attribuée à un nul sans envergure qui a sans doute usé de pistons et de pots de vins pour gagner ses galons de Chef du Service des Contentieux...

Mais la véritable épreuve est encore à venir : il va falloir annoncer la nouvelle à Mariette, sa femme avec laquelle il a rendez-vous dans le restaurant gastronomique où il avait prévu de lui faire la surprise de cette promotion dont il était plus que sûr. Le regard condescendant qu’elle ne va pas manquer de lui décocher comme une flèche, va s’enfoncer sans hésiter dans son ego déjà sanguinolant. Et elle va sourire comme on mord, en retroussant ses lèvres peintes et en répétant le couplet de « l’épouse du looser » qui aurait dû écouter son père qui l’avait bien mise en garde...Germain sent monter la nausée rien qu’en imaginant la scène du sarcasme trop souvent jouée sur le théâtre de sa vie sans couleur par une Mariette impitoyable.

Pour une fois, l’heure du départ arrive trop tôt et Germain sent bouillonner en lui l’appréhension mêlée au découragement. Il s’insère dans son pardessus et enfouit son visage dans son écharpe comme si ces accessoires avaient le pouvoir de le rendre invisible. Et sort de l’immeuble à la rencontre de son destin, les épaules voûtées et les talons raclant le sol.

Mariette est déjà là, bien sûr. Installée à une table bien vue au centre de la salle et sous le lustre aux pampilles de cristal. Elle arbore tous ses bijoux et scintille comme un arbre de Noel. Il ne manque plus qu’un gyrophare sur sa tête pour la rendre encore plus voyante, songe Germain. Il se pose le plus discrètement possible sur le siège qui fait face à Mariette et soudain ses narines palpitent comme les ouies d’un poisson : il suffoque sous le coup de poing asséné à son nez par la senteur épaisse du parfum « Opium » de Saint Laurent. Germain a souvent prié Mariette d’éviter ce remugle qui lui donne à la fois la nausée, le vertige et la migraine. Mais elle est d’avis qu’il ne connaît rien en matière de distinction et que ses opinions en ce domaine comme en beaucoup d’autres, sont sans intérêt. Et selon elle, il serait mesquin de lésiner sur la quantité de parfum surtout lorsqu’il coûte cher...

 - Alors, que voulais-tu m’annoncer ? demande-t-elle en esquissant une moue ridicule de petite fille curieuse.

Germain est brusquement débordé par une monstrueuse colère contre Mariette : sa vue, son odeur, le son de sa voix, tout ce qui émane de cette femme le hérisse , le blesse, et déchaîne sa fureur. En cet instant, Germain comprend qu’il pourrait frapper à mort cette créature qui l’agresse et qui incarne tout ce qu’il abhorre.

Si toutefois il n’était pas à ce point, inhibé par le moindre froncement de sourcils de Mariette. S’il pouvait comprendre pourquoi elle détient ce pouvoir maléfique de l’humilier comme peut le faire une institutrice sadique. Face à elle, il perd ses moyens, se montre maladroit, empoté et gaffeur. S’il pouvait se défaire de son habit de honte et de contraintes, comme un petit homme de Folon il s’élèverait dans le ciel, et il s’assoirait sur les nuages en attendant que Mariette s’élimine de son horizon ...

Mais il est cloué à son siège, crucifié par le regard qui fouaille son âme et débusque ses peurs enfantines. Au bord des larmes il tente de prendre une bouffée de l’air vicié par Saint-Laurent et s’écrie soudain plein de vigueur :

 - C’est ce salaud de Süss qui m’a grillé au poteau !

 - Qu’est-ce que tu me chantes ?

 - Mais oui, j’aurais dû le prévoir que ce sale juif de Süss intriguerait pour devenir chef de service. Ces youpins, ils ont des appuis partout et du fric, je ne te dis pas. De quoi acheter n’importe quel ministre ! D’ailleurs, tu n’as qu’à voir tous les ministères sont farcis par cette vermine !

 - Alors c’est cela que tu voulais me dire : que Süss est promu et toi pas ?

 - Non, je voulais te dire que cette fois, c’en est trop : il va falloir agir !

 - Agir ?

 - Tu n’as qu’à voir dans quel monde nous vivons : les juifs possèdent tout et ont les rênes du pouvoir. Les Arabes sont de mèche avec eux et font semblant de leur taper dessus pour mieux nous baiser la gueule le moment venu, avec le pétrole !

 - Arrête, tu cries et on nous regarde !

À voix basse elle murmure :

 - Il y a des Noirs à la table voisine qui ne perdent pas un mot de ta diatribe ; mets la veilleuse, s’il te plait.

 - Ah ceux-là, ils ne valent pas mieux que les autres : à se reproduire comme des lapins et à propager toutes leurs sales maladies dans le monde ! Et qui c’est qui vient piquer tous les emplois dans les pays civilisés ? Et profiter des avantages sociaux ? Ah pour ça, ils sont bons ! mais pour bosser, là, y a plus personne. C’est arrêts maladies et compagnie...

Germain hausse la voix de plus en plus. Dans une débauche d’images et de métaphores qui l’étonne lui-même il régurgite sans peine le chapelet de ses griefs et la litanie de ses injures. Il éprouve une libération aigûe, un soulagement voluptueux à vociférer de la sorte. Comme si toute cette marée d’insanités lavait sa honte, pansait son orgueil et colmatait les brèches de sa vie de cabossé chronique. Il se sent puissant, enfin. Presqu’un homme ! En cet instant, un courant chaud et palpitant éveille sa virilité et pour la première fois depuis des lustres, il sent qu’il serait capable de « remplir son devoir conjugal » pourvu que Mariette lui en donne l’occasion...Mariette ou une autre peu lui chaut ; il pourfendrait la terre entière de son glaive enfin retrouvé...Il est la Justice en marche, la Vengeance en action, l’Héroïsme triomphant. Il est grand, il est beau, il est heureux. Tous les regards sont magnétiquement fixés à lui, toutes les conversations se sont éteintes pour laisser place à sa harangue enflammée. Tous les mouvements se sont figés pour laisser passer le fleuve qui charrie ses visions infernales...

Mais la Direction ne l’entend pas de cette oreilles et, par la voix feutrée et la poigne inflexible du maître d’hôtel, elle enjoint à Germain l’ordre de déguerpir promptement tout en faisant accompagner sa sortie par deux malabars dont la carrure en elle-même dissuade toute tentative de résistance

Germain est propulsé sur le trottoir au moment où retentit le bruit d’un moteur de voiture. Une Traction Avant Citroën débouche au coin de la rue. Germain a le temps d’apercevoir des pavés inégaux et mouillés, des volets qui aveuglent promptement les fenêtres et d’entendre le bruit des pneus freinant vigoureusement la trajectoire du véhicule.. Des ordres qu’il ne comprend pas sont glapis en une langue gutturale et brutale. Des hommes en uniforme SS s’emparent de lui et le fouillent sans ménagement.

 - Du bist ein Jude ! hurle celui qui est le chef. Et il sort de sa serviette une étoile jaune qu’il lui colle au revers du manteau.

 - Mais vous êtes fous, proteste Germain qui profite de la pagaille générale pour glisser entre les mains des soldats surgis de deux voitures arrivées en renfort.

Il court de toutes ses forces, il glisse sur le pavé , se tord la cheville et hors d’haleine, termine sa course dans une poubelle au fond d’une impasse nauséabonde.

Les mains écorchées, le pantalon souillé par ses propres excréments échappés de ses tripes en folie, il se roule aux pieds du chef qui apparaît, le révolver à la main. Et comme s’ils tiraient sur un rat, les SS visent les jambes, les bras de Germain qui hurle de terreur et s’évanouit.

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