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Ce sera la nuit...
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 Article publié le 5 novembre 2017.

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Ce sera la nuit...

La grande nuit glacée du Monde, la nuit tombée, comme si le soleil, brusquement, s’était éteint pour tous les hommes.

Une clameur d’enfer montera des rampes et des quais. Une fumée noire et grasse s’élèvera des hautes cheminées que l’on apercevra, au loin… De ces longues colonnes de briques rouges sortiront des flammes qui consumeront l’Espérance et avec elle, tout ce que l’Europe a cru pouvoir bâtir. A jamais !...

La sélection pourra alors commencer.

Nous, les dirigeants, les cadres et les ingénieurs de la Société Nationale des Voies Ferrées, et d’autres entreprises industrielles, performantes, prestigieuses, inscrites ou non au Cac Quarante, nous avons atteint les objectifs que nos dirigeants et actionnaires nous auront fixés. 

Nous pouvions nous compter parmi les maîtres d’œuvre de l’industrie de la mort. Bien sûr, nous n’avons pas été les seuls… Mais quoi ?...Cette grande entreprise européennen’a-t-elle pas été aussi, et peut-être avant tout, une affaire de logistique ?...

Un problème de transport et d’horaires, de choix de moyens ?...

Nous, les techniciens, les cadres, les ingénieurs européens, nous sommes fiers d’appartenir à un corps d’élite, et plus fiers encore de notre travail !... Un travail que nous avons accompli avec toute la conscience professionnelle dont nous étionscapables.

Car nous savons travailler et avons largement démontré notre professionnalisme !...

Après la guerre, nous pourrons servir au public la version glorieuse de notre histoire. Nous essayerons d’expliquer à nos compatriotes, la voix tremblante d’émotion, que nos employés ont résisté avec bravoure et même, que nous pouvons considérer certains d’entre eux, comme des héros…

Personne ne pourra nous reprocher le moindre manquement à nos devoirs. La moindre erreur professionnelle…

Nous ne sommes pas des extrémistes, bien au contraire !... Toutes nos personnalités sont remplies de modération et de vertus républicaines… Certains d’entre nous n’ont-ils pas commencé leur longue vie professionnelle sous le Front Populaire ?...

Notre carrière se poursuivra dans le calme et la tranquillité jusque dans les années soixante, et même au-delà !...

Nous prendrons notre retraite avec les honneurs, et notre vieillesse seraadoucie par la présence de nos enfants et de nos petits-enfants. Ce que nous avons fait, à cette époque, ne nous concernera plus…D’ailleurs, nous n’avons pas le sentiment d’avoir commis le moindre mal…

Nous avons obéi aux ordres de nos supérieurs, voilà tout…

M. le directeur, pardonnez-moi, mais je peux vous le dire aujourd’hui : nous avons désiré, de toutes nos forces, votre disparition. La vôtre et celle de tous vos congénères… En vérité, vous incarniez à nos yeux ce que ce Pays a produit de plus détestable dans le passé.

Vous n’étiez pas le seul à porter dans votre âme la laideur et la bassesse, vertus que l’on vous a enseignées très tôt.

Votre orgueil était à la mesure de votre incapacité à créer de l’amitié, de la confiance, un élan vers un avenir meilleur.

Votre tête, toujours impeccablement coiffée, me faisait penser à celles de mes camarades, premiers communiants, de l’année 1964… Avec une raie sur le côté et un regard boudeur d’enfant gâté par la vie… Il ne vous manquait plus qu’une aube blanche et une croix de bois pendant sur votre poitrine.

Je me souviens, vous refermiez chaque soir votre bureau, comme un voleur qui aurait craint qu’on lui dérobât ses secrets. Pensiez-vous, une seule seconde, que l’un d’entre nous pût ressentir le besoin d’éplucher vos archives et vos documents ?... C’était surestimer notre curiosité !... Vous deviez penser, peut-être, que ce que vous faisiez avait à nos yeux un quelconque intérêt ?...

Mais, dites-moi, dans quel monde viviez-vous, pauvre et jeune imbécile ?...

En réalité, vous aviez fini par ne nous inspirer que du mépris et de la pitié…Croyez-moi, nul désir de vous nuire ne nous aurait effleuré, ne serait-ce que quelques secondes !...

Nous avions été dressés, dès notre enfance, à respecter les hiérarchies, réelles ou apparentes, comme vous-même, aviez appris, dès votre plus jeune âge, à vous mettre en avant et à commander.

Cependant, pardonnez-moi, mais j’avais bien remarqué, et à plusieurs reprises, que votre courage semblait très limité devant les conflits… Il suffisait que l’un d’entre nous élève un peu la voix pour que votre ton devienne plus humble.

Quel eût été votre comportement sous l’Occupation ?... Je gage que vous auriez attendu que l’orage passe… Comme beaucoup d’entre nous, finalement… Comme nous tous ?... A moins que les sirènes de l’argent et du pouvoir, présentées par les maîtres de l’heure, ne vous incitassent à vous engager, toujours plus avant, dans une collaboration honnête et opportuniste ? …

Vous étiez vous-même un bon collaborateur aux yeux de vos patrons, que je salue au passage et qui sont ici présents pour vous rendre hommage…

Toujours très satisfaits de vous, ils vous attribuaient notations, primes et avantages…

Entrer en résistance, monsieur le directeur, c’était accepter par avance de faire le sacrifice de sa vie. La seule inconnue, la seule incertitude était le moment où ce sacrifice viendrait.

Après une arrestation, sous la torture, dans un camp ? …

Je me trompe peut-être, car, sait-on jamais ?... Mais, excusez-moi, je ne vous aurais pas « vu », mais alors pas du tout, dans la Résistance…

L’un de nos anciens présidents,M. Robert L., avait appartenu au Directoire du MEDEF et présidait le comité des questions éthiques de cette association charitable… Après tout, les plus brillants représentants du capitalisme américain n’avaient-ils pas montré l’exemple ?...

Ce monsieur distingué, né la même année que moi, animait un mouvement qui consistait à réunir des patrons porteurs de « valeurs chrétiennes » …

Ainsi, il existerait des patrons chrétiens ?...Serait-il possible que l’on soit à la fois patron et…chrétien ?...

Je me suis mis à rêver.

J’ai vu le Christ cheminer sur les collines de Galilée, accompagné de la troupe de ses disciples. Une foule de gens simples les suivaient, des hommes et des femmes qui avaient quitté leurs occupations quotidiennes pour écouter la parole du Maître, une foule dont je faisais humblement partie, moi, curieusement habillé comme au vingt-et-unième siècle, et cela ne semblait choquer personne.

J’essayais de scruter les visages, mais je ne voyais aucun de mes collègues de Bureau.

C’était une fête, un tel bonheur d’écouter Rabbi Joshua !... Personne ne faisait attention à mon accoutrement. La poussière des chemins maculait de blanc mon costume bon marché. J’avais retiré ma cravate, étranglé par la chaleur de l’été galiléen.

C’est alors qu’un homme seul, à l’autre bout du chemin, est monté vers nous d’un pas vif et, à mesure qu’il s’approchait de notre groupe, j’ai cru reconnaître l’un des plus hauts dignitaires du MEDEF, l’un de ceux qui conférait régulièrement avec le Roi Hérode.

Il était revêtu d’un impeccable costume gris perle. Je regardais ses chaussures maculées de poussière et parvenais à identifier la marque d’un grand faiseur.

Tout essoufflé, il semblait angoissé et prononça ces mots, presqu’en criant : « Maître ! Maître ! ...Que faut-il faire pour avoir accès au Royaume ? » …

Et le Christ, de lui répondre :

« Respecte deux commandements essentiels :

Le premier est le suivant : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ta force, de tout ton cœur et de toute ton âme ».

Le dignitaire crût bon de l’interrompre tout de suite et se précipita pour dire : 

« Maître, il me semble que sur ce point, je n’ai pas démérité…Enfin, je crois ! … Tous les dimanche matin, je vais à la messe, dans ma paroisse de Versailles. Même si le seul et unique dieu que je vénère est le dieu Argent ».

Le second est : « Aime ton prochain comme toi-même », poursuivit le Christ.

« Maître, répondit le dignitaire du MEDEF, je m’aime beaucoup et - un ton plus bas - j’essaye d’aimer les autres, surtout mes actionnaires » …

Il éleva la voix : « Tout ce que vous me dites, tout ce que vous me recommandez, je le comprends et je l’ai fait, Maître. Et, de plus, je n’ai point commis d’adultère, je n’ai volé personne, ni commis de meurtre ! …

Quoiqu’en disent mes partenaires sociaux, je n’ai point menti, j’ai respecté et honoré mes parents qui m’ont légué leur fortune !...Je n’ai point adoré d’idoles ni façonné d’images, sauf peut-être les joueurs du club de football que mon entreprise a décidé de financer, et encore…

Enfin, le septième jour, j’ai éteint mon téléphone portable… »

Alors le Christ lui dit : 

« Tu veux donc entrer dans le Royaume ? ...Vends tous tes biens, notamment ta résidence secondaire, ta Maserati et ton hôtel particulier. Donne le produit de la vente aux pauvres, et suis-moi ».

Le dignitairedu MEDEF baissa la tête, puis son regard passa de la foule à l’horizon, avec une tristesse infinie. 

« Je vais réfléchir, Maître, si vous le voulez bien. Laissez-moi votre adresse mail, je vous écrirai pour vous faire part de ma décision » …

Je me réveillais en sursaut, agité d’un étrange malaise, perturbé par cette contradiction entre les termes « patron » et « chrétien » … Non, décidément, quelque chose n’allait pas dans cette association de mots.

Même Nicodème, dont parle Mathieu, n’a pu se résoudre à abandonner son patrimoine, surtout pour les pauvres…

Eveillé, les échos de mon rêve continuaient de résonner en moi.

Le dignitaire du MEDEF, qui portait un nom à particule, et dont la famille devait arborer depuis des générations des armoiries compliquées, eut la force d’ajouter, comme s’il eût été en présence d’un membre de son comité de direction, dans la salle du conseil de la multinationale qu’il dirigeait, avec d’autres :

« Mais, dites-moi, lorsque j’aurai donné le produit de ma fortune aux pauvres, en quoi le monde aura-t-il changé ?...

Le Christ lui répondit : « Tu auras introduit une goutte de justice dans un océan de violence !... Tu auras contribué à réparer le vase brisé du monde ! ».

« Je n’y avais pas pensé… ».

Mon rêve s’interrompit comme un brouillard qui se dissipe sous les souffles matinaux du quotidien.

Mais revenons, mesdames et messieurs, à nos problèmes, si dérisoires et si imbibés de chagrin.

« Tout est dans la Bible » m’avait dit un jour un ami,membre d’une église protestante.

Tout, vraiment ?... Même les souffrances que l’on rencontre sur les Open Space ?... Même les vices et le mal des systèmes bureaucratiques ?...

« Tout ! ... », m’avait-il répondu.

Les Témoins de Jéhovah apparaissaient régulièrement à Bécon-les-Bruyères, côté Courbevoie ou parfois même, côté Asnières... Bécon-les-Bruyères est un mythe. Bécon-les-Bruyères est une fiction. Ce n’est qu’un nom inscrit sur les panneaux d’une station de la gare du Transilien. La première grande étape vers l’Ouest, lorsque vous venez de Paris. Les trains de Banlieue s’arrêtent à ce carrefour où descendent les habitants de la banlieue ouest.

Les Témoins m’avaient toujours semblé humains et sympathiques… Ils m’accueillaient avec le sourire et un regard chaleureux. Ils étaient bien les seuls dans le quartier où je tentais de survivre… Ils étaient toujours propres, bien coiffés et bien habillés... Ils proposaient des revues et des fascicules gratuits, avec de belles images en couleur représentant des scènes de la Bible et des explications sur les grands problèmes de la vie.

Moi, l’un de mes grands « problèmes », dans ma vie, celui qui avait brûlé toute mon existence, avait été… mes collègues de bureau, et les représentants de ce que l’on nomme, dans le monde du travail, la hiérarchie…

Mes supérieurs hiérarchiques, comme ils se nommaient eux-mêmes, et sur lesquels j’aurais volontiers soulagé mes besoins naturels…

Encore une fois, chers auditeurs, vous voudrez bien me pardonner cette pitoyable vulgarité, tout-à-fait déplacée, dans ce moment et dans ce lieu… Mais il faut que je vous dise : j’ai toujours considéré l’autorité comme médiocre, incompétente et nuisible, car manquant singulièrement d’âme et de cœur…

C’est peu de dire que ces malfaisants n’avaient pas reçu la Grâce, si j’en juge par la lecture de St-Augustin !...

Ces animaux étranges qui ne lisaient pas de livres et qui regardaient « Plus Belle la Vie » à la télévision, et qui faisaient des barbecues dans leur jardin, le dimanche…

Les Témoins de Jéhovah avaient l’air heureux… Je me demande s’ils en avaient, eux, des supérieurs hiérarchiques…  Probablement pas… Mais peut-être me trompé-je ? … Ils ne me le disaient pas, mais il devait leur arriver de rendre des comptes devant des individus, assis derrière leurs bureaux.

Et devait se poser, pour eux, comme pour moi, la question du pouvoir et de ses abus.

 

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