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X = poésie
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 Article publié le 29 octobre 2017.

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Les catégories du fixe et du mobile relèvent aussi bien de la dimension collective que de la dimension individuelle. La transformation d’une langue n’est pas un processus individuel : elle fait partie de la dimension sociale de la langue. On pourrait démontrer a contrario combien un discours individuel a besoin, pour se construire, d’un socle de fixité qui lui est propre.

Que fait le poète (n’importe quel poète) quand il écrit ? Il produit un "X = poésie", aboutissement d’un long processus au cours duquel il a acquis que « poésie = a, b, c... » et réfuté que « a = e, f, g » en adoubant que « poésie > h, i, j" ou "poésie < k, l, m » (par exemple).

Même écrivant pour lui, il se confronte à une culture et lui répond. Si son poème atteint un autre, à travers le poème c’est la définition même de la poésie qui est en jeu.

Notre poète rencontre des avant-gardistes. Ceux-ci le moquent : « tu te crois en 1830 ? Aujourd’hui la métrique n’a plus aucune raison d’être et la posture que tu te donnes est ringarde. Ce n’est pas de la poésie, ton truc. » Le poète pleure mais il rencontre un maître de la poésie qui lui explique : « Ecoute, mon petit, c’est bien joli ton machin mais tu pourrais quand même respecter les règles les plus élémentaires : ton vers 3 fait 11 syllabes et la période qui couvre les vers 5 à 8 n’est qu’une fiente sans queue ni tête ».

Le poète repart tout triste et pleure mais une jolie demoiselle le voit pleurer, s’approche de lui, il lui montre son poème, elle dit : « Rôôôôôô... c’est bôôôôôôô... » Et elle lui dit : « Tu es un vrai poète ».

Peut-être faut-il reprendre la distinction établie par Emile Benveniste entre le sémiotique et le sémantique sur le plan de la langue. Le sémiotique c’est la simple validation de l’unité : est-ce que « arbre » existe en français - oui. Le mot est validé. Il « a du sens » Le sémantique c’est précisément la place de cette unité dans le système de la langue : le mot arbre = nom commun, masculin, appartenant à la catégorie des végétaux et qui se subdivise en sous-catégories (mélèze, saule, etc.) et en parties (branche, tronc, etc.)

Le niveau sémiotique, pour Benveniste, revient au fait pour une unité de la langue d’avoir ou non du sens - et s’arrête là. Tout le reste est de l’ordre du sémantique (c’est-à-dire, du fonctionnement de l’unité, de sa place dans le système, de ce qu’on appelle en général « le sens »).

Le poème observe le même type d’opposition. Il y a validation : si je reprends une page du bottin, est-ce un poème ? Mes amis avant-gardistes me diront que oui ! Mes amis traditionnalistes me diront que non. La discussion s’arrête là.

Ce n’est qu’à partir de l’acte de validation qu’on peut poser la question du fonctionnement : ma page de bottin s’insère dans une série où je travaille l’énumération. Mon travail sur l’énumération m’a amené à diverses sortes de listes qui peuvent sembler incongrues mais qui entretiennent des liens souterrains avec tout un pan de la tradition poétique. Cette matière brute était destinée à amener le lecteur à un autre niveau de lecture, plus distancié. Mes amis d’avant-garde frétillent ; mes amis traditionnalistes se frottent le menton d’un air circonspect.

Mon poète montre à nouveau son poème : mes amis avant-gardistes sortent leurs couteaux ! Ils ne veulent pas voir un prétendu poème montrer une rime et un vers régulier. Pour eux, la chose invalide a priori le poème. Par contre, mes amis traditionnalistes s’extasient sur l’image, l’émotion qui émane du poème, etc. Eux ont accès au fonctionnement du poème. Ou bien ils critiquent le vers mal fichu, la période trop longue, etc. C’est égal : ils sont entrés dans la sémantique du poème, ce que ne feront pas les avant-gardistes car ils auront répondu « non » au niveau sémiotique.

Pour l’avant-gardiste, le poème doit s’être débarrassé des règles que le traditionnaliste juge essentielles à l’existence du poème. Les deux ont parties également tort car s’il appartient au poème de se forger ses propres règles, intimes et d’une certaine façon invisibles (elles relèvent de l’énonciation et non de l’énoncé), il importe peu, au fait, que le poète se soit soumis à un système extérieur ou à un autre. Il n’est pas plus prisonnier, en se soumettant à la versification traditionnelle, que le poète qui recopie le bottin, lui aussi inféodé à une certaine tradition, plus récente mais non moins contraignante.

L’essentiel est de savoir ce qu’ils font, eux, de ces systèmes qui leur étaient a priori extérieurs.

L’essentiel n’est pas tant de savoir d’où l’on vient que de chercher à comprendre où l’on va. Cette dynamique est sensible à l’intérieur même du poème. C’est dans le poème que se lit le rapport entretenu avec la tradition et l’appropriation intime du matériau collectif.

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